Le dernier sacrifice (1)

— Si on s’en sort, je veux que tu me promettes d’arrêter de te plaindre.
Les enfants ont sorti des jeux de cartes. La pièce n’a pas de fenêtre. C’est la salle la plus excentrée du collège, la mieux protégée. Des tables ont été renversées contre les portes pour qu’il ne puisse pas rentrer. Nous nous sommes calfeutrés en silence. On entend pourtant le bruit d’un hélicoptère, les pas des hommes armés. Un garçon blond, Johann, dont les yeux noirs me font toujours frémir, je crois que je suis amoureuse de lui, c’est le plus beau garçon du collège m’a tendu trois cartes. Je crois qu’il veut jouer.
— Si on s’en sort ? Tu crois ?
— Qu’on va sortir d’ici vivants ?
On entend des balles fuser comme des rires. J’ai douze ans. Ma mère adore me tresser les cheveux et les natter à la russe. Je suis d’origine polonaise, mais elle m’a donné un prénom russe par élégance. Elle utilise une laque qui sent bon. Je ferme les yeux, je pense au visage inquiet de ma mère. Elle est probablement déjà sur place. Elle doit discuter avec un membre des forces de sécurité. La nuit commence déjà à glisser comme un soupçon. Le ciel est une poudre d’angoisse. Les dos des parents d’élèves bougent au ralenti. La lune brille comme une preuve d’amour. On entend des sirènes hurler notre drame. Je me passe un doigt sur les lèvres, je prends les cartes que Johann me tend. Il me fait signe de regarder notre professeur de français. Elle pleure.
— Madame ? Je m’approche doucement d’elle. Je lui prends un doigt. Elle me regarde avec un air dur. Près d’elle, le directeur du collège a un air distrait. Il joue avec un Rubiks cube. Soudain, une sirène retentit de plus belle. Notre professeur de français sursaute, me regarde puis s’adresse à son collègue :
— Il n’y a même pas de livres ici. Qui sait pour combien de temps…
— Ils vont tuer cet homme. N’en aies aucun doute.
— Il a crié Allah Akbar.
— Il n’y a même pas de livres.
— Tu voudrais lire quoi ?
— Un grand écrivain
— Contemporain ?
— Il n’y a pas de grand écrivain contemporain.
Je regarde la porte barricadée. Quelqu’un frappe comme si sa vie en dépendait. Je me laisse glisser dans un demi-sommeil, bercée par la voix de ma professeur de français.
— Il n’y a pas de grand écrivain aujourd’hui.
— Pourquoi dis-tu cela, lui demande le directeur.
— Ecrire demande des sacrifices.
Elle a le regard perdu dans le vide. Il y a une neige obscure dans ses yeux. Je serre son poignet, elle demeure impassible. Je revois un voyage en Normandie, avec ma famille ; la cage du chat qui brinquebale sur une route chaotique. Mes nattes se défont. Le temps glisse comme une skieuse sur la pente escarpée de notre nuit blanche. Johann est parti faire le tour de la pièce. Les autres élèves se détendent peu à peu. Deux filles se donnent la main. Nous sommes peut-être là pour longtemps. Je pense au ciel bleu, aux nuages dont j’aimais imaginer les formes. Le sable dégouline de mes yeux. Il y a de la vapeur blanche devant mes yeux. Je rêve, doucement happée par l’épuisement.
— Des sacrifices. Tous les sacrifices.
Madame Rojavan est lancée dans ses diatribes littéraires, c’est je crois ce qui la rend la plus heureuse, médire sur les écrivains modernes, et elle en oublie presque que nous avons été enfermés pour échapper à un homme armé jusqu’aux dents.
— Il n’y aura plus de grands écrivains. Ecrire demande des sacrifices insupportables. Personne n’en est plus capable aujourd’hui.
— Tu es un peu extrême. Il y a énormément d’écrivains qui… Tiens, hier encore…
— Il faut pouvoir donner sa vie à la littérature. Si on sort d’ici…
Je plisse les yeux. Donner sa vie pour la littérature. Cela me semble une promesse glacée dans le bonheur. Quelque chose comme un gâteau glané sur la table du petit déjeuner suivi d’une gifle. Un parfum de magnolia dans un champ de cendres. Johann est revenu près de moi. Il me chuchote quelque chose. Je me dis que je pourrais donner ma vie pour la littérature. Moi qui aime tant lire, qui aime tant les livres, je pourrais, je voudrais…
La porte s’ouvre. Un homme du RAID nous fait signe de le suivre. Nous débarquons dans la cour du collège sans manteaux, grelottant.
— C’est bon. On l’a mis hors d’état de nuire, déclare un homme près de nous.
Je lève les yeux au ciel. Les étoiles brillent. Non, elle ne brillent pas. Elles me parlent. Elle me poussent dans le dos. Je sens le vent me murmurer de courir loin du collège. Je tends ma main.
— Qu’est-ce que tu fais, Natacha ?
Madame Rojavan fume un café dans un gobelet en plastique. Les parents commencent à affluer vers notre groupe. On nous distribue des couvertures de survie. La pluie commence à tomber. Je suis gelée. J’attends ma mère, où est ma mère ? Je veux lui raconter que je n’ai pas eu peur. Plus loin, une ambulance emporte dans un linceul, le corps de l’homme qui nous menaçait. Le directeur de l’école fait les cent pas accompagné par un parent d’élèves. Ma mère arrive, me prend par l’épaule. Je ne l’entends pas. J’entends la musique des étoiles. J’ai le bruit des balles dans la tête. Il me semble que ce sont des étoiles qui explosent dans ma conscience. Quel bruit font les étoiles en mourant ? Je serre les poings. Derrière nous, les sapins de la cour se détachent de manière menaçante dans la nuit livide. Je suis ma mère jusqu’à notre Renaut d’occasion. Je m’installe à l’arrière. Un dernier coup d’œil à Johann dont les deux parents sont venus. Ma mère embraye. La pluie dégouline sur la vitre. Le collège restera fermé trois jours. Le temps pour les élèves, leurs parents et le corps professoral de se remettre de leurs émotions.

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