Faabe ! / Au secours (Peul + Français)

Faabe ! (au secours) la pluie a inondé la capitale
Les nuages pleurent au-dessus du Mali, les étoiles
Se réverbèrent dans l’eau sale,
Et la nuit passe comme une ombre —
Dieu me pardonne, je n’ai pas oublié le parfum du vent
L’intensité de ton regard, le parfum du crépuscule
Et je danse seule au dernier étage d’un hôtel de Bandiagara

Faabe ! (au secours). Les braises pleuvent au-dessus des gratte-ciels, les étoiles meurent
Les unes après les autres, comme des bougies que tu aurais éteintes
Les vitrines s’éteignent toutes, seul mon hôtel est resté ouvert
Je t’y attends dans ce taalol (conte) infernal ;
Dieu me pardonne, je n’ai pas oublié les nuits sans étoiles
Ni les aurores lointaines, ni les hivers brillants
Et la poésie est un fijindaaru (jeu) de cartes que je fais chaque soir.

Yanndi ! (s’il-vous-plaît) laissez-moi gagner cette partie
Je pars à l’ouest et au nord, au sud et à l’est éparpiller les cartes qu’on m’a données
Kuler (les couleurs) du soir s’enflamment, les rues crachent du plâtre,
Collari (la poussière) enterre nos regards sombres, le soleil s’est levé
Un homme d’affaire me tient la porte, la lune se cache dans les plis de la lumière
Aduna (le monde) est rouge et gris et la ville étire ses bras de feu
Au-dessus des nuages peureux, au-dessus de nos cous sales.

Hito (un bruit) dans l’hôtel des voyageurs de passage, l’orage éclate
J’ai trouvé du kagne (de l’or) dans un égout, laissé à la merci des rats
Je m’en suis servi pour payer l’hôtel, pendant que l’averse étincelait,
Puis je me suis étendue sur les draps, la lumière filtrait par les stores
Le vacarme s’est arrêté un instant. J’ai fermé les yeux.
Un caangol (fleuve) de pensées m’a submergée.
Faabe ! (au secours) la pluie a inondé la capitale

Et les boutiques s’éteignent toutes, seul mon hôtel est resté ouvert
Je danse seule dans une chambre au dernier étage d’un hôtel de Bandiagara
Les nuages pleurent au-dessus du Mali, les étoiles
Se réverbèrent dans l’eau sale, c’est un taalol (un conte) infernal
Et la nuit passe comme une ombre —
Dieu me pardonne, je n’ai pas oublié le parfum du feu,
L’intensité de ton regard, je n’ai pas oublié le parfum du crépuscule

Les canards

Je suis au bout du rouleau. Le soleil explose dans ma conscience. Je suis vanné, détruit par la chaleur, j’ai envie de quitter ce bout du monde, mais je ne peux pas. Si seulement j’avais pu obtenir un autre poste. Et les élèves qui ont des têtes de mouettes. J’aimerais tordre le cou à certains.

La cour de l’école est un losange bordés de hauts platanes. Un bâtiment ennuyeux, dans un petit bourg ennuyeux. Heureusement, il y a Marcus, un autre prof. Il est plus vieux que moi. Sa barbe blanche est taillée à ras, impeccable. Marcus a toujours le sourire.

Derrière l’école, il y a un grillage, avec des poules et des canards. C’est Marcus qui a eu l’idée le premier, un jour de grande chaleur. Nous sommes revenus au boulot la nuit avec une grosse pince. Marcus grognait en coupant la grille, mais il y est arrivé sans trop de difficulté. La lune faisait glisser une lumière coupable sur nous, éclairant les bâtiments de l’école d’une drôle de lumière. J’ai écouté dans l’obscurité pour m’assurer que personne ne venait… Personne, nous étions seuls au monde dans cette cour d’école.

Nous sommes repartis avec trois canards et une poule. Personne ne s’apercevra de leur départ. C’est la femme de ménage de l’école qui leur donne à manger chaque matin, et je ne crois pas qu’elle ait jamais compté les bêtes. Nous avons roulé en silence, heureux, la campagne s’abattait comme une grande claque noire sur les vitres de la vieille bagnole de Marcus. Il était cramponné au volant, moi je jetais des coups d’œil sur la cage à l’arrière.

Nous avions tout prévu, la garçonnière de Marcus nous servirait pour entreposer les animaux. Et nous espérions, en choisissant deux canes et un canard, qu’il y aurait bientôt reproduction. Nous avons allumé la radio, les informations déversaient une bile de faits divers malsains. La nuit était avancée. J’ai éteint la radio et regardé Marcus d’un air entendu et il a souri.

Le lendemain, nous sommes allés travailler comme si de rien était. Nous pouvions tout supporter, la bêtise crasse de nos élèves, les questions pernicieuses de leurs parents à la grille le matin, le directeur qui buvait en cachette de la Suze. Nous savions que nous retrouverions les animaux le soir.

Si nous en avons pris soin ? Evidemment… Nous nous étions pas mal renseignés sur le sujet. Pour rigoler, je faisais parfois sucer des carambars et des gouttes de whisky aux canards. Je ne crois pas qu’ils aient vraiment apprécié l’apéritif. Ils mangeaient dans le creux de ma main ce que je leur donnais.

Petit à petit, notre cheptel s’est agrandi. Quand nous avons dépassé la vingtaine de canards, il a bien fallu s’en tenir à notre plan. Marcus s’est emparé d’un large couteau de boucher, a emmené des canards dans une chambre. Ca a pué des heures durant, mais nous avions réussi. Marcus a plumé, vidé et nettoyé les bêtes en chantant une chanson de comédie musicale américaine. Puis, il a coupé les ailerons, les pattes et le cou des bêtes.

Je me suis mis à entonner sa chanson à mon tour. C’était un soir où nous avions passé une journée particulièrement éprouvante à l’école. Une de nos collègues avait fait une crise d’hystérie en découvrant que nous étions en retard dans le programme scolaire. Quelle pimbêche ! Nous lui avons gentiment rappelé que nous sommes devenus des héros de l’Education Nationale pour avoir une liberté pédagogique. Elle est allé en parler au directeur, je parie.

Aujourd’hui le directeur est venu nous trouver, Marcus et moi et nous a demandé comment nous allions. La lumière éclaboussait nos regards et la cour de l’école se teintait de couleurs presque automnales. Le directeur faisait les cent pas à nos côtés, sourcils froncés, les mains dans le dos. Il n’y avait pratiquement pas de nuages dans le ciel, et je lisais sur les traits de Marcus une certaine inquiétude. Je pense que le directeur sait que nous lui cachons quelque chose. Mais il ne devinera jamais quoi.

Le soir venu, dans la garçonnière de Marcus, nous avons passé une bonne heure à bavarder de notre vie d’avant la mutation dans ce trou. Nous avons étalé douze canards sur la grande table en bois du salon. Nous avons laissé douze autres canards en vie pour la reproduction. Marcus a incisé les bêtes sur toute la longueur. La chair tombait comme de la neige fondue de la carcasse. Je l’ai aidé ensuite à retirer la graisse de la partie arrière et je l’ai mise dans un sac en plastique de côté.

Ensuite, nous avons badigeonné nos bêtes de sel, de poivre, d’épices et d’aromates écrasés. Cela sentait bon dans tout l’appartement. Je pense que les voisins commencent à se demander ce que nous manigançons. Nous avons laissé reposer les canards toute la nuit, et nous sommes repartis contents de nous à l’école le lendemain matin. Marcus a les CM2, moi les CE2. Nous avons fait la chorale ensemble. Marcus était tout guilleret, il a proposé une chanson américaine, les élèves ont adoré chanter. Je crois que c’était une bonne journée.

Le soir, nous avons fait fondre la graisse de canard avec de l’eau. Les autres canards étaient en liberté dans l’appartement et faisaient un bruit d’enfer. Je crois qu’ils se doutent de leur sort. Nous avons laissé cuire les morceaux de canards dans la graisse à feu doux et régulier 60 minutes. Marcus a souri, pris une allumette d’un paquet qui trainait sur le mini-bar. Puis il l’a enfoncée dans la chair. Nous nous étions renseignés sur la cuisson, et elle était de toute évidence parfaite.

Le lendemain, le directeur m’a regardé droit dans les yeux et m’a demandé si j’étais content de ma nouvelle mutation dans son école.
— Vous ne vous ennuyez pas trop ?
— Non, Monsieur. J’aime énormément la campagne de France.
— Mais un jeune homme comme vous…
— Oui, Monsieur ?
— Ca a besoin d’action, un jeune homme comme vous…
— J’ai toute l’action que je désire ici, Monsieur.

Ma phrase l’a laissé coi et une ombre de suspicion est passée devant ses yeux. Il a ouvert la bouche à nouveau pour parler, puis s’est ravisé, et est retourné travailler dans son bureau. J’étais un peu tremblant, il sait quelque chose, c’est certain. Je suis allé chercher mes élèves dans la cour. Depuis le début de notre entreprise de canards, les élèves me paraissent moins sales, moins dégoutants. Je suis plus patient avec eux. Aujourd’hui, j’ai résisté à l’envie de balancer un paquet de craie au visage d’une élève qui me souriait insolemment.

Une fois notre journée terminée, nous sommes rentrés chacun dans une voiture pour ne pas laisser planer le doute, puis nous avons bifurqué à plusieurs kilomètres de l’école en direction de l’appartement de Marcus. Un des canards était mort, ça empestait le vin rance, et je suis descendu sur la pointe des pieds jeter le corps dans la poubelle d’un voisin. J’espère que personne ne fera le rapprochement ni n’ouvrira le sac plastique avec le cadavre.

Nous avions placé les morceaux en les serrant dans des terrines en verre. Les canards étaient gras, luisants de santé, ils donnaient envie. Le samedi suivant, nous nous sommes rendus dans un village éloigné du nôtre, pour ne croiser aucune connaissance, et nous avons sorti une table dépliable du break de Marcus. Les badauds de cette région sont gourmands comme pas deux, et ça n’a pas manqué, nous avons tout vendu, oui Madame, absolument tout, il ne nous est rien resté sur les bras.

Fiers comme d’Artaban, nous sommes rentrés fêter notre succès avec nos amis, nous exultions, les canards aussi étaient tout énervés, ils ont un sixième sens ces bestiaux-là. Ils couraient entre nos pattes, manquant de nous faire trébucher. Nous avons trinqué à notre réussite. Bien entendu, nous ne faisions pas cela pour l’argent, non, nous voulions simplement vivre autre chose. Nous n’avions pas assez de canards pour démarrer une production de masse, et c’est le goût du risque qui nous donnait envie de continuer.

Les semaines défilèrent comme des nuages sombres, plus ou moins désagréables, à ceci près que nous vendions toujours aussi facilement nos morceaux de bêtes. L’entreprise de confits nous permettait de travailler à quelque chose de concret et nous pensions toujours à nos élèves au moment de tuer les bestiaux, ce qui nous soulageait immensément. Le seul point noir à ce tableau idyllique était l’attitude du directeur envers nous.

L’année fanait comme une vieille fleur en pot, juin était déjà là. Nous avions installé notre table dans le village de …, et de vieilles commères s’étaient mises en tête de nous faire la leçon sur la façon de cuisiner le canard et l’oie. Marcus les dispersait par quelques phrases bien senties, quand soudain, une voiture rouge s’arrêta devant notre étal. Un homme grand comme je n’en ai jamais vu, mince avec ça, et l’air peu commode, se mit à ausculter les terrines.

— Vous vendez ça combien ?

Marcus, qui vendait à la tête du client, décida qu’il n’aimait pas le type.

— Pour vous, ça sera une cinquantaine d’euros.

— Vous plaisantez ?

— Jamais.

— Ce n’est pas le prix.

— Votre tête ne me revient pas.

J’éclatai de rire, Marcus aussi, et l’inconnu s’en fut en silence. Le lendemain, c’était le jour de la kermesse de l’école. Nous arrivâmes en retard, nous avions dû passer à l’appartement de Marcus pour nettoyer les lieux qui devenaient clairement insalubres. Le directeur nous voyant fonça sur nous comme un taureau et nous poussa jusque dans son bureau. Il nous fit asseoir. Une fois installés, nous regardâmes autour de nous et quelle ne fut pas notre surprise de croiser le regard de l’homme gigantesque que nous avions vu la veille.

— Je vous présente l’inspecteur d’académie.

Ainsi, nous avions été suivis. Nous savions que nos jours en tant qu’enseignants étaient comptés, mais cela nous était indifférent ; nous savions désormais que ce qui est important dans la vie, c’est d’avoir quelqu’un qui se repose sur vous. Et nos canards tenaient à nous, nous étions leurs Dieux, leur univers, leur seule mère et nous comptions bien nous montrer dignes d’eux en ne courbant pas la tête devant le ministère. Alors nous avons fait ce que nous faisions de mieux, la rébellion. Nous avons déchiré la feuille de sanction que nous présentait l’inspecteur, et puis nous sommes sortis dans la cour. Ces imbéciles d’élèves essayaient de nous parler sur le chemin du retour, mais nous ne pensions qu’aux regards langoureux de nos canards.

The Lady of Mount Fuji

Today, the rain is falling in slow motion. The crushed flowers in front of the hotel should have been swept up long ago, I have to take care of everything here. I sit up straight. My back bears the stigma of old age. I groan. I have been up since the first light of the day. I woke up with a start, again the same noise. A creaking in my room. There must be birds’ nests in the hotel roof. I need to call a company, professionals will come and get rid of the nests. I sigh and massage my cheekbones.

Honshû was called the island of dragonflies in ancient times. It is the eighth largest island in the world. It is often subject to earthquakes. Tourists are always surprised when this happens. I, who am on the slope that leads to eternal rest, have to reassure them like children. I remember this English woman who was shaking like a leaf. I made her a cup of tea, offered her some pastries and took her hand laughing, and she finally calmed down.

I only cook since my husband’s death, always simple things. For a few extra yen, I serve them my specialty, ramen with honey sauce. I add some meat and an egg to the broth to satisfy them. I am often asked for takoyaki, I don’t know why foreign tourists are so fond of the octopus bites that Honshu is famous for. The kitchen is brand new, it was redone with the money of the summer season.

No, I can’t complain, I earn a very good living and I meet people. My husband and I have been very lucky. To buy a house at the foot of Mount Fuji and turn it into a hotel, at this price…

Everyone knows Mount Fuji, from travel guides or what they have read in illustrated books. But it is only by living in its shadow that one really realizes its legendary power. Samurai used to train at its foot. I believe that the mountain can exorcise any pain. When my husband died, I used to walk in the Aokigahara forest which borders it. I touched the trees and told them about my daily life in the hotel. This saved me, I think.

I used to sit by Kawaguchi Lake, one of the five lakes that border the mountain, with a picnic. The clouds were often low, I could almost touch them with my chin. Birds came to keep me company for the afternoon. Sometimes a family with children would sit near the tablecloth I had spread out to protect me from the grass, and we would chat. It’s always nice to make small talk, isn’t it?

It’s not just tourists who come to stay with me. Buddhist monks regularly make their pilgrimage here. The mountain has a symbolism for them. The first ascent of the mountain in 663 was made by a monk, Otsuno. He was the founder of the Shugendô sect, a mysticism inspired by Vajrayana Buddhism for which the relationship between man and nature is essential. I always wonder what Fujisan meant to him.

Fujisan… The Japanese have been creative in finding nicknames for the mountain. Here, they call it Fujiyama, Fujisan (san is a diminutive to mark the respect), or Fuyô-hô (lotus peak). That said, specialists debate without issue on the etymology of its name. Some think that the origin of Mount Fuji comes from the kanji « without equal ». Others think that its name comes from an Ainu word for « fire ». And it is true that getting lost in the contemplation of the mountain burns the soul.

Thanks to the shinkansen, the fastest train in Japan, we are easily connected to Tokyo and other metropolises. I have only taken the shinkansen once myself, to visit my only daughter in Osaka. The Shinkansen trains are very comfortable. There is space to stretch your legs and put your things down, the orientation of the seats can be adjusted manually to the passenger’s convenience and a large choice of meals can be ordered in the bar car.

This morning I feel older than ever. Neither the summer light nor the supernatural presence of Fuji, which I can see from my window, can invigorate me. My employees will take care of the tourists today, I’m going to take my first day off in months. I walk down the stairs slowly, holding onto the railing, and make my way to the coffee pot in the private apartments. I can already hear voices in the kitchen.

The hotel is rented for more than 400 euros a night. We are considered a luxury establishment, which we have not always been. I had to make many adjustments. Some rooms on the second floor have their own onsen (bath) with a view on the mountain. Others, a little less expensive, have a view of the lake. All rooms have a large screen TV with LCD and high quality Dolby digital sound. I insisted that each room be equipped not with the necessities, but with luxurious amenities. We didn’t skimp on our suppliers to get batches of salon quality soaps and shampoos.

The hotel has air conditioning of course, which is nice in the summer. I recently hired a bartender to man the bar, he is a specialist in foreign cocktails. He is a bit casual with me, but he is a punctual employee. Families who want to go to the Fuji-Q Highland amusement park, we willingly order them a cab. Others come in the winter, and enjoy the two ski resorts nearby. There is no doubt that my husband and I have been very lucky. We were able to raise our daughter in comfort. Today, she is married and doesn’t need me anymore.

God, I feel old. I feel I could die within the hour.

I take my coffee on the terrace of my room, after having warned Anya, an employee of Russian origin, that I will not come down today to inspect the rooms. The sun occupies a large part of the sky, as if it was trying to spill over to earth gradually. A few black birds catch my eye. The trees make a slight noise moving under the wind. I stand up, then look at myself in a mirror. My features are drawn, I look like a centenarian. Yet I am barely seventy. I press my lips together. I have given everything to this hotel, but have I enjoyed it for a moment?

A photograph of my husband lies on the varnished marble table. I look at it for a moment. Have I ever been in love? I married young, with the consent of my family. Thinking that I may have missed out on a feeling that I have always enjoyed reading about in adventure novels, I close the curtains. With the darkness, sleep begins to creep up on me. I woke up several times last night. I lie down on the bed and close my eyes.

When I wake up with a start, I wonder how long I have been asleep. With the greatest astonishment, I realize that the evening is about to fall. How could it be! Was I so tired today that I would have slept all day? I turn on the lights and jump. Again, the cracking sound is heard. Pest of birds. I decide to go and get something to eat, but just as I am about to turn the handle of the room, an icy wind rushes into the room. The light bulbs suddenly start to flicker. Suddenly, the light turns red. I’m not easily impressed, and I’m certainly dreaming, so what the hell, I sit down to regain my senses.

But the night has decided to play a trick on me. The window opens violently and the shape of a monk enters the room, carried by the wind. I let out a small scream, and addressed the spectre:

— What right do you have to enter my house?

The shape in front of me took more and more colors and reality. It was a monk in his prime, with a walking stick.

— I have come to help you. You have dreamed of your youth. I have come to give it back to you. For one day only.

— I don’t need your help, Specter. I’ve run this hotel alone for fifty years. It is not you who will give me back my youth.

But he was already gone. I rushed to the mirror. My features had become several decades younger. I was a young woman, beautiful as I had been. But instead of being filled with joy, I wondered what the price would be for this curse.

Then I fell asleep and woke up at first light. The first thing I did was to check my appearance in the mirror. I was still the beautiful young woman of the day before. Then I opened the window. A light rain was shaking the trees outside my window. But the ghost had gone back to the eternal snows. No more traces of the monk. Had I been dreaming? Certainly not, my skin was smooth and my hands had regained their former whiteness.

I put on a blouse and a straw hat and left the hotel. Nobody recognized me, of course, and I took advantage of this beautiful day to go walking in the forest of Aokigahara. The wood smelled of blackberries, smoke and mushrooms. My youth was back for a moment, I could have realized a thousand things. But the charm of a simple life for years weighed too much on my shoulders. I longed only to find the inner peace that the spectre had somewhat disturbed.

The sun made the mosses and lichen laugh. I had already walked a good part of the way, when I passed a man alone, walking in Aokigahara. He was of good height, with thicker eyebrows than my husband. The wind rushed under my light dress and made it tremble. I pretended not to notice the stranger, and continued on my way.

It is important to know that the forest is the preferred place for people who want to end their lives. While walking in the forest, it is customary to come across the remains of a rope that was used by a suicide. This Japanese tradition dates back hundreds of years, and unfortunately it is not going to stop. The site is also popular with murderers, who easily dispose of the bodies in one of the five lakes adjacent to the forest.

Remembering this macabre fact, I had a doubt. The face of the stranger I had seen a few minutes earlier had seemed upset, sorrowful. What if he had come to end his life? My newfound youth did not leave me indifferent. I only wanted to make sure that this man was alive. If I had to do just one thing in my young woman’s body, let me save his life, I thought. My heart was on fire, the man’s gaze had crossed my chest like a ray of sunlight. I realized that he reminded me of a boy I had known fifty years earlier, with whom I had formed a great friendship that had faded after my marriage. Yes, in the end, life had not disappointed me, I had indeed experienced the feeling of love. Lost in the contemplation of this love that had never materialized, I passed an old shiny metal torii (Japanese portico).

Near the portico, the man was crouching and holding reseda branches in his hand. He was crying his eyes out. I did not hesitate for a moment, and rushed to meet him. A little surprised by my audacity, he asked me to excuse him for this expansion of feelings. I saw that he had brought a bag and glancing inside, I realized that there was a rope inside. So I had seen right. This man had come to end his life at the foot of Mount Fuji.

The light was already beginning to fade, and the spell that the specter had cast on me was over. I thought for a moment, then took the young man’s arm.What happened to you? Tell me.

— I am alone, desperately alone.

The moon began to shine over both our necks. I felt as if I heard flute music. Between the curtain of trees, a red shape sparkled for a moment. I almost yelled at the specter to leave us alone, but I quickly calmed down, remembering how crucial it was that I put this young man out of his misery.Don’t you have a girlfriend?

— Who would want me? Look.

He turned his face toward me and I saw a long gash. I, who had only seen his face in profile, recoiled.

— Come, » I said, and led him through the woods.

When we reached the gigantic red torii at the eastern gate, the wind began to blow noisily. Summer flowers dotted the dirt paths. The flute music had stopped, but the night had almost fallen.

— What was the point of this journey through the forest? I made my resolution. I want to leave this life.

His scar sparkled in the moonlight. A boar passed in front of our slow steps. It did not see us and continued its way through Aokigahara. Suddenly, in front of the torii, I took his arm and stopped him abruptly.I could love you.

— You? Is that so?

For a moment he was lost in the contemplation of the night that was falling like a cleaver on the wood. I realized that I had very little time left to save his life, so I raised my right hand and caressed his face. We kissed in the moonlight for many minutes. Then feeling that my time had come, I made him promise not to kill himself.

— You won’t.

—That depends.

— On what?

—On you?

—On me?

—Will I see you again?

— Love can take new forms. You’ll see me again, I promised, and I ran away from the torii.

When I reached the shores of Lake Kawaguchi, I realized that I was more breathless than ever. But of course, » I murmured to myself, « I’ve taken on the form of an old lady. And throwing off my dress, I entered the icy water. The moon poured a brilliant light on me. I thought that the specter had given me a fabulous gift by giving me back for one day the aspect of my youth. I knew at last that I had known love, and I took this certainty with me to the bottom of the cold water.

La dame du Mont Fuji

Aujourd’hui, la pluie tombe au ralenti. Les fleurs écrasées devant l’hôtel devraient être balayées depuis longtemps, je dois m’occuper de tout ici. Je me redresse. Mon dos porte les stigmates de la vieillesse. Je gémis. Je suis debout depuis les premières lumières de la journée. Je me suis réveillée en sursaut, encore le même bruit. Un craquement dans ma chambre. Il doit y avoir des nids d’oiseaux dans le toit de l’hôtel. Il faut que je fasse appel à une société, des professionnels viendront et me débarrasseront des nids. Je soupire en me massant les pommettes.

Honshû était appelée l’île-libellule dans l’Antiquité. C’est le huitième plus grande île du monde. Elle est souvent sujette à des tremblements de terre. Les touristes sont toujours surpris quand cela arrive. Moi qui suis sur la pente qui mène au repos éternel, je dois les rassurer comme des enfants. Je me souviens de cette anglaise qui tremblait comme une feuille. Je lui avais fait un thé, proposé quelques pâtisseries et pris la main en riant, et elle avait fini par se détendre.

Je cuisine uniquement depuis la mort de mon mari, des choses toujours simples. Pour quelques yen en plus, je leur sers ma spécialité, des ramen avec une sauce au miel. J’ajoute au bouillon de la viande et un œuf pour les rassasier. On me demande souvent des takoyaki, je ne sais pas pourquoi les touristes étrangers sont si friands des bouchées au poulpe qui font la réputation d’Honshû. La cuisine est flambant neuf, elle a été refaite avec l’argent de la saison estivale.

Non, je ne peux pas me plaindre, je gagne très bien ma vie et je rencontre du monde. Nous avons eu une chance folle mon mari et moi. Acheter une maison au pied du mont Fuji pour en faire un hôtel, à ce prix…

Tout le monde connait le mont Fuji, par des guides de voyage ou ce qu’il a lu dans des livres illustrés. Mais ce n’est qu’en habitant dans son ombre que l’on se rend réellement compte de son pouvoir légendaire. Les samuraïs pratiquaient jadis leur entraînement à son pied. Je crois que la montagne peut exorciser n’importe quelle peine. Quand mon mari est mort, j’ai pris l’habitude de parcourir la forêt Aokigahara qui le borde. Je touchais les arbres et leur parlais de mon quotidien à l’hôtel. Cela m’a sauvée, je crois.

Je m’asseyais au bord du lac Kawaguchi, un des cinq lacs qui borde la montagne, avec un pique-nique. Les nuages étaient souvent bas, je pouvais presque les toucher du menton. Des oiseaux venaient me tenir compagnie pour l’après-midi. Parfois, une famille avec des enfants s’asseyait non loin de la nappe que j’avais étendue pour me protéger de l’herbe, et nous discutions. Il est toujours agréable de faire un brin de conversation, n’est-ce pas ?

Il n’y a pas que les touristes qui viennent loger chez moi. Les moines bouddhistes font régulièrement leur pèlerinage par ici. La montagne a une symbolique pour eux. La première ascension du mont en 663 fut d’ailleurs réalisée par un moine, Otsuno. Il fut le fondateur de la secte shugendô, une mystique inspirée par le bouddhisme Vajrayana pour laquelle la relation entre l’homme et la nature est primordiale. Je me demande toujours ce que représentait Fujisan pour lui.

Fujisan… Les japonais ont été créatifs pour trouver des surnoms à la montagne. Ici, on la surnomme Fujiyama, Fujisan (san est un diminutif pour marquer le respect), ou Fuyô-hô (pic du lotus). Cela dit, les spécialistes débattent sans issue sur l’étymologie de son nom. D’aucuns pensent que l’origine du mont Fuji vient des kanji « sans égal ». D’autres pensent que son nom provient d’un mot aïnou pour « feu ». Et il est vrai que se perdre dans la contemplation de la montagne brûle l’âme.

Grâce au shinkansen, le train le plus rapide du Japon, nous sommes facilement reliés à Tokyo et aux autres métropoles. Je n’ai pris moi-même le shinkansen qu’une seule fois, pour rendre visite à ma fille unique à Osaka. Les rames du Shinkansen sont d’un confort appréciable. Il y a l’espace nécessaire pour étirer ses jambes et poser ses affaires, l’orientation des fauteuils est ajustable manuellement à la convenance du voyageur et un large choix de repas peut être commandé dans le wagon-bar.

Ce matin, je me sens plus vieille que jamais. Ni la lumière de l’été ni la présence surnaturelle du Fuji que je peux contempler de ma fenêtre ne parviennent à me revigorer. Mes employés s’occuperont des touristes aujourd’hui, je vais prendre ma première journée de repos depuis des mois. Je descends les marches lentement, en me tenant à la rampe et me dirige vers la cafetière des appartements privés. J’entends déjà des éclats de voix dans la cuisine.

L’hôtel est loué plus de 400 euros la nuit. Nous sommes considérés comme un établissement de luxe, ce que nous n’avons pas toujours été. J’ai du faire maints aménagements. Certaines chambres du deuxième étage ont leur propre onsen (bain) avec vue sur la montagne. D’autres, un peu moins chères, ont vue sur le lac. Toutes les chambres ont un téléviseur grand écran avec écran LCD et son Dolby digital de qualité. J’ai insisté pour que chaque chambre soit dotée non pas du nécessaire, mais d’un équipement luxueux. Nous n’avons pas lésiné auprès de nos fournisseurs pour obtenir des lots de savons et de shampooing de qualité salon.

L’hôtel a la climatisation bien entendu, ce qui est appréciable en été. J’ai engagé récemment un barman pour tenir le bar, c’est un spécialiste des cocktails étrangers. Il est un peu désinvolte avec moi, mais c’est un employé ponctuel. Les familles qui le souhaitent peuvent se rendre au parc d’attraction Fuji-Q Highland, nous leur commandons de bon gré un taxi. D’autres viennent en hiver, et profitent de deux stations de ski à proximité. Il n’y a pas à dire, nous avons eu beaucoup de chance avec mon mari. Nous avons pu élever notre fille dans le confort. Aujourd’hui, elle est mariée, et n’a plus besoin de moi.

Dieu, que je me sens vieille. Je sens que je pourrais mourir dans l’heure.

Je prends mon café sur la terrasse de ma chambre, après avoir prévenu Anya, une employée d’origine russe, que je ne descendrai pas aujourd’hui pour inspecter les chambres. Le soleil occupe une large partie du ciel, comme s’il essayait de déborder sur terre progressivement. Quelques oiseaux noirs attirent mon regard. Les arbres font un léger bruit en bougeant sous le vent. Je me lève, puis me regarde dans un miroir. Mes traits sont tirés, j’ai l’air d’une centenaire. Pourtant, j’ai à peine soixante-dix ans. Je serre les lèvres. J’ai tout donné à cet hôtel, mais en ai-je profité un instant ?

Une photographie de mon mari est posée sur la table en marbre verni. Je la regarde un instant. Ai-je jamais été amoureuse ? Je me suis mariée jeune, avec l’assentiment de ma famille. En pensant que je suis peut-être passée à côté d’un sentiment qu’il m’a toujours plu de lire dans les romans d’aventure, je ferme les rideaux. Avec l’obscurité, le sommeil commence à me gagner. Je me suis réveillée plusieurs fois la nuit passée. Je m’allonge sur le lit et ferme les yeux.

Quand je me réveille en sursaut, je me demande combien de temps je me suis assoupie. Avec le plus grand étonnement, je m’aperçois que le soir s’apprête à tomber. Comment ! J’étais donc si fatiguée aujourd’hui que j’aurais dormi toute la journée ? J’allume les lumières et sursaute. A nouveau, le craquement se fait entendre. Peste d’oiseaux. Je décide d’aller chercher de quoi me restaurer, mais au moment ou je m’apprête à tourner la poignée de la chambre, un vent glacé s’engouffre dans la pièce. Les ampoules se mettent soudain à clignoter. Tout à coup, la lumière prend une teinte rouge. Je ne suis pas facilement impressionnable, et je suis certainement en train de rêver, alors qu’importe, je m’assieds pour reprendre mes esprits.

Mais la nuit a décidé de me jouer un tour. La fenêtre s’ouvre violemment et la forme d’un moine entre dans la pièce, emportée par le vent. Je pousse un petit cri, et m’adresse au spectre :

— De quel droit entrez-vous chez moi ?

La forme devant moi prenait de plus en plus de couleurs et de réalité. Il s’agissait d’un moine dans la force de l’âge, avec un bâton de marche.

— Je suis venu t’aider. Tu as rêvé de ta jeunesse. Je viens te la rendre. Pour une journée seulement.

— Je n’ai pas besoin de ton aide, le spectre. Je tiens cet hôtel seule depuis cinquante ans. Ce n’est pas toi qui va me rendre ma jeunesse.

Mais déjà, il était parti. Je me ruai sur le miroir. Mes traits avaient rajeuni de plusieurs décennies. J’étais une jeune femme, belle comme je l’avais été. Mais au lieu de s’emplir de joie, je me demandai quel serait le prix à payer pour ce maléfice.

Puis, je m’endormis et me réveillai aux premières lueurs du jour. La première chose que je fis fut de vérifier mon apparence dans le miroir. J’étais toujours la belle jeune femme de la veille. Puis, j’ouvris la fenêtre. Une pluie fine faisait trembler les arbres devant ma fenêtre. Mais le spectre était reparti se réfugier dans les neiges éternelles. Plus de traces du moine. Si j’avais rêvé ? Certainement non, ma peau était lisse et mes mains avaient retrouvé leur blancheur d’antan.

J’enfilai un chemisier et un chapeau de paille et je sortis de l’hôtel. Personne ne me reconnut, bien sûr, et je profitai de cette belle journée pour aller marcher dans la forêt d’Aokigahara. Le bois sentait la mûre, la fumée et les champignons. Ma jeunesse retrouvée pour un instant, j’aurais pu réaliser mille choses. Mais le charme d’une vie simple depuis des années pesait trop sur mes épaules. Je n’aspirai qu’à retrouver la paix intérieure que le spectre avait quelque peu troublé.

Le soleil faisait rire les mousses et le lichen. J’avais déjà parcouru un bon bout de chemin, lorsque je croisai un homme seul, qui marchait dans Aokigahara. Il était de belle taille, avec des sourcils plus épais que ceux de mon mari. Le vent s’engouffra sous ma robe légère et la fit trembler. Je fis comme si je n’avais pas remarqué l’inconnu, et je continuai mon chemin.

Il faut savoir que la forêt est le lieu privilégié des personnes qui souhaitent mettre un terme à leur vie. En s’y promenant, il est coutume de croiser le reste d’une corde qui a servi à un suicidé. Cette tradition japonaise date de plusieurs centaines d’années, et elle n’est malheureusement pas prête de s’arrêter. Le site est également plébiscité par les meurtriers, qui se débarrassent aisément des corps dans l’un des cinq lacs qui jouxtent la forêt.

En me rappelant de ce fait macabre, j’eus un doute. Le visage de l’inconnu croisé quelques minutes plus tôt m’avait semblé contrarié, chagrin. Et s’il était venu pour mettre fin à ses jours ? Ma jeunesse retrouvée ne me laissait désormais indifférente. Je souhaitais seulement m’assurer que cet homme était bien vivant. Si je devais réaliser une seule chose dans mon corps de jeune femme, laissez-moi lui sauver la vie, me dis-je. Mon cœur était en feu, le regard de l’homme avait traversé ma poitrine comme un rayon de soleil. Je compris qu’il me rappelait un garçon que j’avais connu cinquante ans plus tôt, avec lequel j’avais noué une grande amitié qui s’était fanée après mon mariage. Oui, en définitive, la vie ne m’avait pas déçue, j’avais bel et bien connu le sentiment amoureux. Perdue dans la contemplation de cet amour qui ne s’était jamais concrétisé, je dépassai un vieux torii (portique japonais) en métal brillant.

Près du portique, l’homme était accroupi et tenait dans sa main des branches de réséda. Il pleurait à chaude larmes. Je n’hésitai pas un instant, et me précipitai à sa rencontre. Un peu surpris par mon audace, il me demanda de l’excuser pour cette expansion de sentiments. Je vis qu’il avait amené un sac et jetant un coup d’œil dedans, je m’aperçus qu’il y avait une corde à l’intérieur. Ainsi, j’avais vu juste. Cet homme était venu mettre fin à ses jours aux pieds du mont Fuji.

Déjà, la lumière commençait à baisser, et les instants du sortilège que le spectre m’avait jeté était compté. Je réfléchis un instant, puis pris le bras du jeune homme.

— Que vous est-il arrivé ? Racontez-moi.

— Je suis seul, désespérément seul.

La lune se mit à briller au-dessus de nos deux cous. J’eus l’impression d’entendre une musique de flûte. Entre le rideau d’arbre, une forme rouge étincela un instant. Je failli hurler à l’adresse du spectre de nous laisser tranquille, mais je me tranquillisai vite, me rappelant combien il était crucial que j’allège la douleur de ce jeune homme.

— Vous n’avez pas de petite amie ?

— Qui voudrait de moi ? Regardez.

Il tourna son visage vers moi et j’aperçus une longue balafre. Moi qui n’avais vu que son visage de profil, j’eus un mouvement de recul.

— Venez, lui dis-je, et je l’entraînai à travers les bois.

Quand nous fûmes parvenus au gigantesque torii rouge de la porte est, le vent se mit à souffler bruyamment. Des fleurs d’été parsemaient les chemins de terre. La musique de flûte avait cessé, mais la nuit était presque tombé.

— A quoi bon cette traversée de la forêt ? J’ai pris ma résolution. Je veux quitter cette vie.

Sa balafre étincela sous la lumière de la lune. Un sanglier passa devant nos pas lents. Il ne nous vit pas et continua sa route à travers Aokigahara. Soudain, devant le torii, je lui pris le bras et l’arrêtai brusquement.

— Moi, je pourrai vous aimer.

— Vous ? C’est vrai ?

Il resta un instant perdu dans la contemplation de la nuit qui tombait comme un couperet sur le bois. Je réalisai qu’il me restait très peu de temps pour lui sauver la vie, alors je levai ma main droite et caressai son visage. Nous nous embrassâmes à la lumière de la lune de longue minutes. Puis sentant que mon heure était venue, je lui fit promettre de ne pas se tuer.

— Vous n’en ferez rien.

— Cela dépend.

— De quoi.

— Mais de vous ?

— De moi ?

— Vous reverrai-je ?

— L’amour peut prendre de nouvelles formes. Vous me reverrez, lui promis-je, et je m’enfuis en courant loin du torii.

Une fois parvenue sur les rives du lac Kawaguchi, je me rendis compte que j’étais plus essoufflée que jamais. Mais bien sûr, me murmurai-je, j’ai repris la forme d’une vielle dame. Et me débarrassant de ma robe, j’entrai dans l’eau glacée. La lune versa sur moi une lumière brillante. Je pensais que le spectre m’avait fait un cadeau fabuleux en me redonnant pour une journée l’aspect de ma jeunesse. Je savais enfin que j’avais connu l’amour, et j’emportais cette certitude avec moi au fond de l’eau froide.

Antipoésie I

Le ciel est empoigné par le poète,
Il le secoue dans tous les sens ;
Les étoiles tombent sur la ville,
La nuit a perdu tout son éclat
Et ma poésie reste muette,
Un mendiant vend des roses fanées
Je lui ai volé un bouquet,
J’ai couru dans une rue givrée
Dans ce endroit maudit,
Les habitants ont oublié la poésie
Ma lyre essaie de leur rappeler,
Mais leurs mains menaçantes
M’ont chassé hors de la cité,
Je n’ai plus que le ciel pour compagnon de route
Mes pieds sales et en sang,
Je suis le chemins des bergères
J’attends que Dieu me fasse un signe,
Mais Dieu lui-même a oublié la poésie
La nuit est sans étoiles,
L’obscurité est totale

L’ami taïwanais (Bunun de Taïwan + Français)


Cet hiver-là, le soleil descendait lentement sur le lit, comme un chien qui s’ennuie. Paris était calme comme après un ouragan. Les élections étaient passées et n’avaient rien donné d’excitant à la nation.

Il tordait sa bouche en un rictus peu attrayant. Le froid ambiant m’avait laissée ses stigmates, et pendant qu’il essayait de me faire l’amour, je regardais une araignée au plafond. Il me fut soudain clair que les pâtes d’araignée ressemblaient à des fils de nylon.

Je me demandai si en les mettant bout à bout, il serait possible de tricoter un bas de femme. Je m’imaginais déjà en train d’ouvrir un magasin de bas en fils d’araignée. J’aurais un bonnet fuchsia, un sourire car mon magasin serait de classe mondiale et florissant, et de nombreux amis dans le milieu de la mode. En outre, en vieillissant, je m’impliquerais dans la défense des arachnides, utilisant mes connaissances sur leur congrégation d’insectes et mon altruisme pour aider ces étranges animaux.

Soudain, alors que mon petit ami haletait, l’araignée tomba sur son dos. Il cria, me gifla et se retourna comme une feuille dérangée par le vent. Puis il me regarda d’un air menaçant.

— C’est tombé du plafond.

— Chéri, je n’ai rien à voir avec ça, je répondis.

Sa bouche se tordit, lui donnant une moue moqueuse. Il pensait certainement que j’avais quelque chose à voir avec l’attaque. Puis il reprit son affaire, mais j’étais perdue dans mes rêves de chapellerie. A ce stade de ma rêverie, j’avais des magasins dans tout Paris, aux vitrines rutilantes.

Des femmes élégantes de Raspail et des quartiers huppés venaient me saluer pendant qu’il suffoquait de plaisir. Je prenais le thé avec des scones tandis que des caisses de fils d’araignée étaient livrées dans mon arrière-boutique. J’avais toujours le temps de recevoir dans mes salons les épouses des ministres et les chanteuses à la mode.

Alors que je me demandais quelle robe porter pour recevoir l’épouse d’un président africain, curieuse de mes affaires, je me rendis compte que l’araignée était couchée écrasée sur le dos de mon amant. Mon cœur s’effondra. Le soleil filtrait à travers les stores comme pour me prévenir que j’étais en danger.

— Est-ce que tu aimes ça ?

Je pris conscience que nous faisions l’amour, et je croisai ses yeux ternes. Ce fut alors comme une bombe de peinture qui explosa devant mes yeux. Mon rêve était en train de disparaître. Je sautai du lit comme un navire cahoté dans une tempête littéraire. Je rentrai chez moi en furie pour écrire ce que j’avais imaginé.

Je relisais mon histoire d’araignée, quand je lus le mail que m’avait envoyé un jeune écrivain de Taïwan que j’avais contacté après avoir adoré son roman. Le vent soufflait dans ma chambre depuis les fenêtres mal fermées. Je me levai et vis des ombres projetées sur les murs nus de la pièce. Les branches des arbres de notre jardin semblaient danser sur le plâtre. Il me remerciait pour mon message, me parlait des typhons qui frappaient Taïwan, me demandait si moi j’écrivais, me décrivit la révolution des tournesols contre Pékin. Il me disait aimer la randonnée et la photographie. Je lui envoyais mes textes, et il me parlait de littérature et de poétique.

Il publiait des pamphlets dans la revue « Katasang » (la nation). Petit à petit, je réalisai qu’il était plus intelligent que moi et qu’il en savait plus sur l’histoire de mon pays. Mais progressivement, je compris aussi qu’il était plus intéressé par la politique que par la littérature. « Le parlement est occupé », me dit-il un jour, exultant, au téléphone. A Paris, la scène politique était devenue terne, aucun politicien ne se démarquait plus. Les murs froids avaient perdu le goût de la politique.

Parfois, la réalité rencontre le rêve dans une danse macabre. Je ne connaissais pas cet homme, il ne me connaissait pas. Mais dans nos échanges, je n’avais plus besoin de rêver. J’accédais à cette partie de la réalité qui est déjà belle. Pendant que ma mère parlait à ses amies de ventes immobilières, j’achetais des brochures sur Taïwan. Je commençai à apprendre le Bunun, la langue de ses ancêtres. Le bunun est une langue que je trouvai facile, comme les autres langues aborigènes ce n’est pas une langue tonale et elle emploie l’alphabet latin.

« Les Taïwanais nous désignent dans leur langue comme des huanna, « des sauvages », enrageait-il. Et il m’envoya des photographies de lui prises dans des manifestations. Il avait eu, disait-il, deux points de suture à cause d’un coup de poing d’un opposant. Je ne sais pas s’il avait dit cela pour m’impressionner, mais je le crus. Même l’équipe taïwanaise de base-ball ne trouvait pas grâce à ses yeux, et quand je lui parlais de la victoire des Hongye (littéralement : feuille rouge) face à l’équipe japonaise de Wakayama, il m’en voulut « Tu sais que je ne me sens pas intégralement taïwanais ».

Puis notre relation se délita. Un beau jour, je n’entendis plus parler de lui. Il m’envoya un mail pour mon anniversaire pour me dire qu’il avait été emprisonné. « Madu saikin su », signait-il (je t’aime beaucoup). Je l’appelai une dernière fois. Il était exalté, passionné, et enragé, il me fit peur. Son cœur devenait matahdung (noir). Je raccrochai en tremblant et regardai par la fenêtre ouverte : la politique l’avait dévoré, à présent j’étais complètement seule. Je résolus de devenir écrivain pour combler le vide qu’il avait laissé.

Je reçus néanmoins par la suite des lettres de Taïwan dans lesquelles il décrivait la rébellion à laquelle il prenait activement part. Je ne répondais plus. J’écoutais parfois des chants taïwanais, des kuzakuza tu sintusaus (ballades pour le travail) en écrivant des poèmes ou des nouvelles. La musique bunun utilise de nombreux instruments à vent, en bambou comme la guimbarde la flûte ou le tambour. Cette musique fait aujourd’hui toujours naître en moi un émoi de nostalgie, sans que je comprenne pourquoi. Comme s’il manquait quelque chose à ma vie désormais.

Après plusieurs mois de silence de sa part, je fus ravie d’apprendre qu’une de mes nouvelles avait gagné un prix. Il y avait beaucoup de monde à la réception et le vertige commençait à me gagner. Un verre de champagne à la main, je me suis enfermée dans la salle de bains et j’ai fermé les yeux. Je repensai à mon ami de Taïwan. Qui sait ce qu’il aurait pensé de moi, ce verre de champagne à la main. J’eus honte de moi et je vomis plusieurs fois cette même nuit, comme pour expier ce que j’étais devenu, un écrivain bourgeois et à la mode.

Quant à la poésie. Je la considérais comme un art mineur. J’écrivis un premier roman, qui tenait plus du roman absurde que du thriller à sensation. Je le lut à quelques amis proches qui le trouvèrent trouvé drôle mais pas très politique. J’eus honte d’avoir échoué à écrire un livre politique, le visage engagé de mon ami de Taïwan flottait dans l’air comme un remord. Les journées étaient comme des dominos qui tombaient au ralenti.

Je revenais un soir de l’appartement que j’avais acheté. La télévision n’était pas éteinte, mon écharpe trop serrée avait laissé des traces sur mon cou. Le soleil s’était couché, honteux de devoir se lever chaque jour sur une terre laissée à la merci du destin. Je me rendais compte que je devenais aussi absorbée par la littérature que je l’avais été à l’époque de mon amant effrayé par les araignées.

Le temps que me laissait mon travail, je l’utilisais aussi pour me remettre à mon roman. Cela racontait l’histoire d’un révolutionnaire taïwanais. Je passais mes soirées seule, un verre de vin à la main, à écrire et à travailler le style. C’était une sorte d’état amoureux. Je ne lisais pas, mais j’écrivais sans espoir.

Je ne savais plus ce qu’était devenu mon ami. J’essayais de le contacter par le biais de sa sœur, mais j’y échouai, elle ne me répondit pas. Peut-être s’était-il marié. Mon cœur se serra, je compris que j’étais tombée amoureuse de lui depuis nos premiers échanges. Les écrivains sont des créatures parfois fantastiques. Au lieu de me défaire de la pensée de le rencontrer et de lui parler à nouveau, je téléphonai à un autre ami Taïwanais. Ensemble, nous élaborâmes une nuit durant un plan. Je devais devenir célèbre à Taïwan, gagner le cœur de la population, ainsi, il me reconnaîtrait, il saurait que je l’aime et il reviendrait vers moi.

Et c’est ce que je fis. J’écrivis éperdument « L’ami taïwanais » en sept mois. Je le fis relire à cet autre ami taïwanais, puis je lui annonçai « kusian saikin Taipak » (je vais à Taïpei). Il ne me crut pas.

Mais lorsque l’invitation d’aller à la rencontre de mon public taïwanais me parvint, je ne boudai pas ma joie. J’allais découvrir Taipei pour la première fois. Je descendis de l’aéroport un bouquet de fleurs oranges à la main, dans la nuit vagabonde, avec l’espoir rivé au cœur de rencontrer enfin celui qui avait inspiré mon livre.

Je me rendis dans le nord du pays, espérant rencontrer mon ami qui ne m’avait pas donné signe de vie ; dans le pays bunun. J’étais à la recherche d’un rêve, je me battais contre des moulins à vent, je soufflais des pétales de roses sur l’impossible. Je participai à la fête Ilisin des moissons, qui donna lieu à un grand rassemblement, mais je ne vis pas le regard de mon ami dans la foule.

On me fit assister au festival Daerjie (littéralement : du tir d’oreille), la principale fête bunun et une cérémonie de passage à l’âge adulte. Je mangeai de l’igname et du millet en réfléchissant à l’avenir. Les femmes étaient belles, elles portaient le habag (longue tunique rectangulaire sans manche) et je me sentis jalouse, en pensant que mon ami avait vu ces jolies femmes avant moi.

Les reflets du soleil sur le pelage des chevaux me brûlaient les yeux. Le ciel rougissait, je pensais à ma carrière littéraire, qui était parti d’un rêve que j’étais en train de réaliser. A Nantou, dans la commune de Hsinyi, avant le jour du discours, je cherchai dans les traits des vieilles femmes la noblesse des traits de mon ami. Mais ni les rivières limpides, ni les fleurs écartelées et piétinées dans les rues de Taipei n’ont pu adoucir mes regrets.

Le jour de la réception de mon prix à Taïwan, j’étais plantée dans le sol comme un drapeau étranger. Toute l’île me dévisageait. Le soleil entrait par une large baie vitrée derrière les spectateurs. Certains, qui n’avaient pas éteint leur téléphone, se grattaient l’oreille. Moi, derrière mon pupitre en verre, j’attendais qu’on m’autorise à ouvrir la bouche. Il ne devait être pas loin de 20 heures, la soirée avait commencé en trombones et musique électronique à 18 heures. J’avais caché mon mal-être dans l’absorption de plusieurs Lexomil, pris avec du Bubble tea gin-citron que j’avais dégusté comme du petit lait. Des hommes emmitouflés dans des costards luisants m’empoignaient par le bras. J’étais ballotée entre plusieurs têtes d’affiche, là un politicien qui avait échoué aux dernières élections, là, comme moi abruti par le vacarme, un écrivain de la nouvelle génération taïwanaise.

Cela faisait deux ans déjà que j’avais écrit mon chef d’œuvre, « L’ami taïwanais », basé sur cette histoire vrai. J’avais fait tout le découpage des scènes pendant mes brasses à la piscine Molitor. Paris écarquillait des yeux gris, il pleuvait des glaçons dans mon cou d’écrivain, mais je ne manquais jamais une séance de piscine, il en allait de mon inspiration d’artiste. Le soir, je m’allongeais sur un transat sur ma terrasse en réfléchissant à l’usage que je ferai des retombées économiques de « L’ami taïwanais ». La lumière de la lune se mélangeait à celle des étoiles, je baissais les yeux et je m’endormais, plus sûr de rien, sinon d’être devenu en peu de temps la coqueluche des salons littéraires.

Mais aujourd’hui c’était différent. J’avais situé la majeure partie de mon histoire à Taïwan, et c’était la première fois que j’y mettais les pieds. Une musique de pop me bondit aux oreilles. Je sursautai. Il était temps de me jeter à l’eau, et je commençai mon discours en rappelant combien l’invitation qui m’avait été faite de m’exprimer au cœur de la ville de Taïwan m’enchantait.

— Madikla patasan ti (ce livre est mauvais), commençai-je à dire, en badinant avec mon public.

Après le discours, je m’épongeai le front. J’étais fatiguée, je voulais rentrer chez moi et retrouver mon compagnon. Une femme en robe blanche moulante me frôla, elle tenait à la main un verre à pied dans lequel macérait un liquide verdâtre surmonté par un quartier d’orange. Nous nous fîmes face quelques instants, je compris qu’elle souhaitait me parler, certainement pour que je lui dédicace « L’ami taïwanais ». Mais ce qu’elle me dit me sonna :

— Votre ami, celui dont parle le livre.

— Le héros du roman vous voulez-dire ? Je lui souris, sans vraiment y prêter attention au début.

— Je le connais.

— Vous le…

— Vous ne le connaissez pas, n’est-ce pas ? Vous avez écrit tout un roman sur quelqu’un que vous ne connaissez pas.

Je tremblai. Il me semblait que la pièce se rafraichissait. Un poignard me fendait le cœur. Ainsi, quelqu’un, dans cette foule compressée, m’avait percée à jour.

Elle vivait non loin du Palais des festivals de Taïwan, dans un petit appartement exigu, dans lequel on entrait en passant la tête à travers de lourds rideaux de théâtre rouges.

— Voulez-vous du thé aux perles ? S’enquit-elle.

J’étais encore fatigué par mon discours, mais j’étirai mes jambes sous la table en bois vernie et acceptai son invitation. L’inconnue devait avoir dans les quarante ans, ses mains étaient fines, élégantes. Sur de petits tableaux derrière nous deux garçonnets jouaient au ballon.

— Ce sont vos fils ?

— Mes neveux. Je n’ai pas d’enfants. Vous savez… Madu kaimin patasan ki (nous adorons ce livre) à Taïwan. Vous l’avez réellement écrit comme un auteur taïwanais.

Je haussai les épaules. Elle apporta le verre à thé. Elle avait accroché une feuille de menthe sur la paille jaune qui flottait dans le verre. Je la remerciai aussitôt.

— Maintenant, me dit-elle, je vais tout vous dire.

J’écarquillais les yeux. La lune semblait secouée par le vent à travers la fenêtre. J’entendis le bruit de grillons, puis plus rien. En attendant qu’elle reprenne la parole, je fermai les yeux inconsciemment. Une odeur d’iode me remonta à la poitrine. L’odeur de la mer de Chine méridionale, avec ses frégates tremblantes sous l’orage.

Mon interlocutrice était bunun elle aussi. Elle portait un chapeau traditionnel, une longue jupe rouille.

— Je l’ai rencontré sur le mont Yu Shan. Votre ami. Il plantait un drapeau blanc, le drapeau de la révolution. J’étais plus jeune, plus jolie, nous nous sommes parlés.

Je n’osai pas lui demander s’il avait mentionné mon nom. Je la laissai continuer.

— Asa kata tu madaidaz imita tu ludunan aupa ludunan hai sintuhumis Dihanin (il faut chérir tous ceux que l’on aime).

J’acquiesçai.

— Nous avons fait l’amour dans une clairière bleue, à 10 kilomètres de la montagne aux Sept Etoiles. Il y a eu un tremblement de terre, cette nuit-là. Ses yeux étaient en feu et… Cela ne vous ennuie pas, que je vous dise la vérité. Vous l’aimiez n’est-ce pas ?

Je baissai les yeux. Mes séances de piscines entre les murs couverts de dalles en marbre nacrées de la piscine Molitor me revinrent en mémoire. Sa question fit remonter des souvenirs que la publication de « L’ami taïwanais » n’avait pu faire elle-même ressurgir. J’eus l’impression que quelqu’un essayait de me plonger la tête dans un bassin d’eau makakazav (glacial) avec un bâton de marche. Je relevai pourtant la tête, et elle continua.

— Bien entendu, vous l’aimiez. C’était quelqu’un de… C’est assez bizarre d’en parler, maintenant qu’il est mort.

— Il est donc mort ?

— Vous ne vous en doutiez pas ? Vous êtes venu ici le chercher, n’est-ce pas.

— Je suis venue faire la promotion de mon livre.

— Je le connaissais. J’ai discuté avec lui, j’ai fait l’amour avec lui une seule nuit. Mais j’étais loin d’être proche de sa famille. Je n’ai pas assisté aux obsèques.

Mitmaz mataz (de quoi est-il mort), lui demandai-je.

Les rideaux rouges de l’entrée tremblèrent, et se soulevèrent, laissant passer le museau renfrogné d’un bouledogue anglais. Maï, c’était le nom de l’inconnue, le prit dans ses bras et caressa son poil ras gris et blanc en riant.

— Deux balles en plein cœur.

Je secouai la tête d’avant en arrière. L’atmosphère ouatée du petit appartement me semblait étouffante. La nuit se refléta dans une larme qui coula le long de ma joue droite.

— Il a toujours eu du courage, rétorquai-je.

— Vous avez fait un rêve prophétique ? C’est pour cela que vous êtes venue ?

Je songeai que le roman que j’avais écrit était ce songe dont elle parlait.

— Les bununs dont je fais partie distinguent entre la mort honorable de vieillesse et la mort trop brutale. Les personnes décédées selon la deuxième mort sont enterrées sur le site même de leur trépas, vous voyez. Il est toujours là-bas. Son squelette hante le parvis du palais présidentiel.

— Dans la mythologie bunun, le paradis se nomme Maiasang, je chuchotai. Je suis sûre qu’il l’a rejoint.

— Qui sait, dit-elle. Mais l’ami taïwanais parle de lui, n’est-ce pas ? Pourquoi n’être pas venue à Taïwan avant pour le rencontrer ? Vous devriez rentrer dans votre pays. Il n’y a plus rien pour vous ici. Vous savez, nous les bunun nous pensons que le chasseur qui voit un hashas (oiseau) qui s’envole sur le côté gauche de son corps, doit s’enfuir. Je suis votre oiseau de mauvais augure.

— Je l’aimais parce que… Tuk zazaku (il me ressemble). Je suis venue noyer mes regrets dans le ciel de Taipei.

Mes yeux se fermèrent. La piscine qui noyait le fond de ma conscience refluait devant mes paupières par vagues glacée. Cette nuit-là, je marchai longtemps dans les rues de Taïwan. Personne ne reconnut l’écrivain en vogue que j’étais devenue. Personne. Je marchai dans les rues les plus désertes, pour me perdre, et la question de Maï me revenait à l’esprit à chaque fois qu’une lumière croisait mes yeux. « Pourquoi n’être pas venue à Taïwan avant pour le rencontrer ? ». Et son rire me hantait : « Vous êtes tapu dadavus (accro à l’alcool) comme tous les écrivains ? ».

Voici donc, lecteur, l’origine du roman qui a bousculé les codes littéraires de la petite île formosienne. L’homme qu’elle a rencontré sur le Yu Shan (littéralement : la montagne de Jade), je l’aimais, moi aussi.

« Maki haiza su iti, saitia al nanimataz” (si tu avais été ici, il ne serait pas mort). Cela, Maï ne me l’avait pas dit, mais cette phrase planait sur la nuit comme l’étendard d’une révolution avortée.

Un écrivain de romans policiers

Mon appartement se situe dans le quartier chic de Bjørvika. Je longe l’avenue Snøhetta, je dépasse le Parlement de Norvège. La rivière Alna est joliment habillée de lumière ce soir, les réverbères lui font une cape brillante. Je plonge mon regard dans le brouillard qui s’est infiltré partout en ville. La neige s’est arrêtée. Elle reprendra sans doute cette nuit. Le ciel commence déjà à se décolorer. Il a pris des teintes grises marron et roses. Je soupire et essuie mes Ray-Bans Clubround pour homme écaille de tortue. Mes lèvres sont sèches. J’allume l’autoradio.

La voix de Whitney Houston s’échappe par ma fenêtre ouverte :

Don’t walk away from me
I have nothing, nothing, nothing
If I don’t have you, you, you, you, you

Le givre a recouvert la plupart des arbres. Certains semblent trembler dans le crépuscule en agitant leurs branches les plus hautes. Est-ce que je rêve ? Il m’a semblé voir un chien noir se lever et prendre l’apparence d’un vieil homme. Je me frotte les yeux, je suis sûrement un peu à côté de la plaque. Whitney chante plus doucement, j’ai baissé le volume, et je réfléchis à l’amour de ma vie qui m’a glissé entre les doigts.

Je m’appelle Torstein, je suis célibataire ; je crois que je l’ai toujours été, même quand j’ai failli me marier plusieurs fois ; même quand une fille a débarqué chez moi pour empiler ses cartons dans mon appartement. Je suis amoureux de mon amie d’enfance, mais Astrid me prend pour un raté et un type ennuyeux. Elle habite Oslo, mais je la vois de moins en moins.

Je suis presque arrivé. Cette ville est un mirage. Les passants pressés dévorent tous les scintillements de la chaussée. La terre tremble sous les roues des 4X4. Le givre se répand partout et il pleut, la pluie tintinnabule sur les pavés. La mousse de lichen pousse de ci de là. Je me suis toujours demandé quand ma rue avait été laissée à l’abandon par la municipalité. Un élan se met à courir devant moi, il barre la route à ma voiture. Je pile. Les nuages semblent épuisés. Ou bien ne sont-ils que le reflet de mon état désastreux ?

Les magasins ferment leurs volets, il doit être tard déjà. J’ai traîné au bureau. Je pianotais avec mon crayons, je pensais à la charcuterie que j’allais m’enfiler ce soir.

La seule respiration au milieu de toutes mes journées, c’est quand je reçois un message d’Astrid. Nous ne nous voyons plus guère désormais. Elle travaille sans cesse. Enfin du moins, c’est ce qu’elle dit. Elle est avocate dans un grand cabinet d’Oslo. Elle s’occupe de, je crois, de droit pénal. Quelque chose dans le genre. C’est une fille tellement brillante… Je ne peux m’empêcher de l’admirer, même en pensant à elle comme cela, prostré tout seul dans ma bagnole. J’ai les yeux qui luisent comme deux phares de moto, c’est fou ce que l’amour peut vous faire.

Ces jours-ci Astrid est d’autant plus prise qu’elle a gagné sa dernière affaire. On lui a décerné une espère de médaille pour cela, une médaille de l’éloquence. J’en ai eu un pincement au cœur quand je l’ai appris par les réseaux sociaux. Parce que moi, mon travail n’est vraiment pas reluisant.

Soudain, alors que je me dis qu’Astrid ne m’aimera jamais car j’ai raté ma vie, je vois un objet devant ma voiture. Je m’arrête, claque la portière et le vent gelé s’engouffre dans ma nuque. Je tremble, j’ai l’air d’un fou. Je suis en chemise Armani à carreaux rouges et noirs dans la rue. Le ciel est un peu laiteux, il commence à repleuvoir. Je me baisse et je ramasse un objet qui s’avère être un livre en mauvais état.

Une fois la voiture garée dans ma rue sous la neige, je remonte chez moi. Avant d’avoir pu atteindre ma porte, la voisine d’en face ouvre sa porte. Je me dépêche de faire un mouvement de la tête à peu près poli pour la saluer et je rentre la tête, puis le corps entier à l’intérieur de l’appartement. J’ai juste le temps d’entendre cette vieille bique trémoler à son mari « il boit trop »,moi qui ne boit presque jamais sauf hier et peut-être avant-hier aussi quand j’ai reçu le message d’Astrid m’indiquant qu’elle était désormais une célébrité et donc hors de ma portée.

Je m’assois à ma table et j’ouvre la fenêtre, tant pis si la neige s’invite sur le tapis, j’ai besoin d’air frais. Soudain, je me souviens que j’ai ramassé un déchet dans la rue, qui s’est avéré être un livre, alors je consulte mon butin.

Il s’agit d’un manuel de conseils pour écrire des romans policier. Je pense à Astrid, le vent s’engouffre dans la pièce et je regarde l’ampoule qui menace de s’éteindre et qui grésille depuis mon retour. Je me vois en costume bleu foncé à une estrade, faire la promotion d’un livre qui pourrait s’appeler « Mort et sang à Oslo : le crime est dans la ville », ou bien « Déluge de sang sur la neige », quelque chose comme ça. A la manière d’un grand écrivain, je me passe un stylo qui traînait sur la table entre deux miettes de pain sur les lèvres.

Je n’ai rien d’autre à faire alors je parcours le manuel, mais il me tombe rapidement des mains. Je vais me coucher sans avoir plus avancé que cela sur mon projet de roman policier. Je tombe sur mon lit, je ferme les poings ; le livre git semi-ouvert sur la couverture matelassée vert militaire, et je m’endors comme un ange.

Je me réveille d’une humeur de chien le lendemain. Le livre est tombé par terre, le tapis du salon est une petite piscine glacée. Au lieu d’aller travailler, je décide de terminer ma lecture de la veille. Puis j’allume mon ordinateur et je commence à pianoter le début de mon roman policier. J’écris environ deux lignes et demie et satisfait, je me passe la langue sur les lèvres.

Pour ne pas en faire trop, je décide de faire une balade dans Oslo pour trouver l’inspiration. Le ciel est bas, en passant devant l’Opéra de la ville, je vois un policier mettre un PV à une voiture plutôt élégante. Le propriétaire est à côté du flic et semble désespéré. Je regarde les nuages sombres qui n’annoncent rien de bon et mon cœur se serre. Je me sens solidaire de ce brave policier, lui et moi partageons la même haine du peuple contre nous. J’hésite à aller lui serrer la main, lui dire que je comprends son difficile labeur, que lui et moi œuvrons désormais contre le crime dans la capitale de Norvège. Mais je n’y vais pas, parce qu’après tout je n’ai écrit que deux lignes. C’est trop peu. Mais je prends la résolution désormais d’éviter de me garer comme un contrebandier n’importe comment ce que je faisais souvent jusqu’alors.

Je marche les yeux rivés dans mes pensées. Je lève les yeux au ciel, le vent me brûle un peu les paupières. Il y a un café avec des guirlandes éclairées devant moi. Je connais la petite brune qui vient à ma rencontre.

— Astrid est avec toi, je lui demande.

Elle fronce les sourcils.

— Elle est dans le café, va la voir.

J’ai l’impression que l’enthousiasme d’Astrid pour notre rencontre diminue quand je lui dit que j’ai encore lâché mon emploi. Une sorte de neige fine et instable commence à poudrer nos joue, j’accompagne les deux amies dans le café. Je n’arrive pas à me décider entre les différents whisky, finalement j’opte pour un gin, la boisson des écrivains, comme je me rappelle soudain que mon statut a changé.

Comme un boulanger, je tartine mon histoire de roman d’une épaisse confiture de mensonge. Astrid ne semble pas tellement impressionnée, mais qu’à cela me tienne, j’invente même le nom de la suite de mon roman, les tomes deux et trois que l’éditeur sera tellement pressé de m’acheter. C’est elle qui part en premier, je n’ai pas encore fini mon verre, j’en pleurerais de son mépris et puis voilà. Je reste planté dans le café le regard plongé dans le gin, à essorer mon citron comme un meurtrier un crâne d’enfant.

En rentrant je me trouve vain, bredouille, idiot, et cette fois, la porte qui s’ouvre à la volée devant moi c’est autre voisine, plus vieille encore que celle de la veille et que je ne vois quasiment jamais. Elle sort sur le pas de sa porte et elle m’attrape le bras. Elle m’entraîne dans son salon, je n’arrive pas à reculer, la vieille est trop puissante, ses yeux trop infernaux.

« Sois gentil de m’aider »,dit-elle en poussant vers moi un kvaefjordkakece genre de gâteau style génoise, surmonté de meringue et d’amandes, et garni de crème vanillée qu’on voit partout. La télévision passe une messe. Je me demande si la vieille croit en Dieu. Après tout cela ne me regarde pas.

Je regarde autour de moi pendant qu’elle n’est pas là ; pas un bouquin, ce n’est certainement pas avec elle que je pourrais fêter ma gloire littéraire une fois mon livre publié. Je soupire. Astrid semblait si distante tout à l’heure. Je vois ses boucles dorées dans l’encadrement de la fenêtre, avant de réaliser qu’il ne s’agit que du reflet timide du soleil sur la vitre. Je souris. Oui, tout ira bien, ce n’est qu’une question de jours avant qu’elle ne se rende compte que nous sommes faits l’un pour l’autre. Mais à ce moment-là, la vieille revient dans la pièce. Elle a eu le temps de se changer et a passé un chemiser violet sombre avec des dentelles aux manches. Elle me sourit, découvrant une dent noire, et me dit :

— C’est la voisine. Elle a disparu. Faut que tu m’aides à savoir ce qui lui est arrivé.

La messe continue un long moment avant que je ne me décide à laisser de côté la génoise et à fixer ma voisine du regard. Ainsi, c’est à moi qu’on confie l’enquête relatif à un enlèvement ou une séquestration ?

Etant nouvellement écrivain, et auteur de romans policier, cette promotion dans la voisinage n’a rien pour me déplaire. Je demande de plus amples renseignements à ma voisine, suite à quoi je m’étire comme un chat pouilleux et rentre en ronronnant de joie dans mon appartement. Effectivement, je n’entends pas la voix chevrotante de ma voisine quand je passe le pas de la porte. Qu’a-t-il bien pu lui arriver ? Au lieu de coucher sur le papier ce qui aurait pu être le prochain chef-d’œuvre de la littérature norvégienne, je médite en regardant les feuilles d’arbres collées par la pluie à ma fenêtre sale. Demain, il me faudra toute mon énergie pour mener l’enquête et je m’endors comme frappé par une matraque.

Quand je me réveille, la neige a recouvert la majeure partie d’Oslo. Ma cafetière aurait eu besoin d’un détartrage, elle prend un temps infini à faire goutter le précieux liquide, et j’en ai par trop besoin. Je suis fatigué comme un maître-nageur après cinq noyades. Qu’a-t-il bien pu arriver à ma voisine ? En réfléchissant à l’ironie de ma situation, jeune écrivain de romans policier et désormais enquêteur sans badge, je croque dans une biscotte tartinée de marmelade. Mais soudain je manque m’étouffer avec la biscotte. J’ai compris là où j’ai fait fausse route. Peut-être notre voisine commune n’a-elle pas réellement  disparu ? Certain d’être sur une piste fabuleuse, je me lève d’un bond, oubliant le café. J’enfile rapidement mon pardessus.

En sortant de mon appartement, je remarque que mon téléphone a un appel en absence. Mon cœur bondit dans ma poitrine quand le numéro d’Astrid s’affiche. Mais je dois me montrer digne d’elle. Si je ne suis pas capable d’aligner trois phrases de roman, je peux du moins résoudre l’une des enquêtes les plus compliquées d’Oslo. Je passe devant une poissonnerie et la commerçante me jette un regard noir. Je remarque que je n’ai pas pris le temps de me raser et je prie pour ne pas croiser Astrid. Quelques mètres plus loin, un vieux chien sale renifle dans une poubelle. J’ai de la pitié pour l’animal, le reconnaissant comme mon prochain, et je lui lance un bonbon à la vanille que je garde en poche depuis Mathusalem.

Où commencer mes recherches ? Où peuvent donc bien se rendre les vieilles voisines en manque d’adrénaline ? Me demandant si Madame Norge, cette voisine disparue, est religieuse, je réfléchis à la présence d’un monastère dans la région. Mais il me semble peu probable qu’elle soit religieuse, sa mise indiquant plutôt qu’elle soutient le Diable dans ses activités.

Comme je manquai de preuves, je résolus de faire une petite visite à son appartement. Je retournai à mon immeuble. Sur la pointe de pieds, avec une carte de crédit périmée, je réussis à entrouvrir sa porte. Quelle ne fut pas ma surprise de voir dans l’appartement pas moins d’une dizaine de chats. Certainement, Madame Norge n’avait pas pu aller bien loin. Si elle aimait autant ces animaux qui sentaient l’âne mort et baguenaudaient fièrement désormais entre mes jambes, elle reviendrait. Mais quand ?

Sur la table de son salon, j’avisai une photographie. Il s’agissait d’un jeune homme, que je reconnut pour être l’un des acteurs les plus en vue d’Oslo. J’entendis du bruit et me figeai sur place. Mais ce n’était qu’une autre voisine qui montait ses courses chez elle. Devais-je véritablement poursuivre mon enquête ? Je rappelai Astrid.

— Non, je ne t’ai pas appelé…

Je me laissai tomber dans le fauteuil molletonné de la disparue et réfléchit à l’inconséquences des relations humaines. Ainsi, je remuai ciel et terre pour l’amour d’une femme, et cette démone ingrate n’était pas capable d’avouer qu’elle n’avait su résister à la tentation infernale de me téléphoner. Je grinçai des dents, sur le point d’abandonner mon enquête, quand le bruit d’une clef passée dans la serrure me doucha. Je me cachai derrière une armoire et observai la scène. Madame Norge entraînait le jeune acteur de la photographie sur le lit. J’étais horrifié, et sortit de l’appartement en courant à perdre haleine. Mon enquête était terminée… Madame Norge avait certainement passé quelques jours chez son amant.

Je cheminai le dos courbé jusqu’au café où j’avais croisé Astrid plus tôt dans la journée en soupirant, et sortit un carnet de ma poche. J’y gribouillai quelques lignes, qui ressemblaient à un poème. Puis, résolu de ne pas payer pour le café que je venais de boire en vitesse, je laissai le poème en guise de paiement sur la table et m’en allai.

Quelqu’un, quelque part, retrouvera ce poème. Il y lira, dans des vers maladroits, mon sentiment pour Astrid. Le ciel n’aura pas bougé, les nuages défileront à la même vitesse, mais moi je serai loin, à échafauder un énième plan fantastique pour séduire la femme que j’aime. Je marcherai les bras croisés, jusqu’à ce que la vieillesse m’entraîne dans son ombre et je réfléchirai autant que mon cerveau romantique me le permet à ma prochaine entreprise. Si je dois tourner un film à succès et engager pour cela tous les bandits d’Oslo je le ferai. J’ai déjà réussi à retrouver une octogénaire disparue et à écrire un poème qui se retrouvera peut-être un jour sur les lèvres de tous les écoliers norvégiens. Non, si je dois recommencer à échafauder des plans désastreux, je le ferai. Rien n’est plus beau que de se ridiculiser pour réaliser son rêve.

Jiro Taniguchi (EN)

I remember that Wakasa, the main street of Tottori, was particularly crowded. On market days, you could stroll along it and be sure to meet an old acquaintance. The street had existed since the Middle Ages. It smelled of fish and ginger mixed together. Colorful balloon sellers always had my attention, but when we wandered down Wakasa, my mother would urge me to get home as soon as possible. I don’t know why this street is still so present in my mind today.

In Tottori, the sky was sparkling blue, even in autumn. Of course… It is likely that storms have swept the streets of Tottori. But my childhood memories have escaped the clouds. I only remember the sun, the balloon sellers and the annoyed look of my mother.

The Wakasa street that made such an impression on me begins at the city’s train station. An unassuming station, which I entered only once, the day I turned eighteen, and left, without looking back. The day I left the country where I was born into art.

And then, the street ends at the foot of Mount Kyûshô wrapped in scattered clouds. The medieval city stretches all around the mountain. You would think that highwaymen would come to offer you a cup of white tea! The trees were planted by the last mayor, I don’t know if any have grown since, but at the time they were only about my size. And I am not tall.

The city of my childhood is covered by dunes, which gives it a singular appearance. At that time, tourists had not yet realized that this beautiful city had many attractions. It seems to me that I have never crossed the eyes of a foreigner. But would I have remembered? I have only met strangers on one occasion. And that is what I would like to tell you about today.

My favorite place in the city was Tottori Castle. It had belonged to a noble family for hundreds of years. It is a castle built right into the mountain. The stone towers dipped their ochre eyes into the river below. I liked to walk through this place alone. I would come with a small notebook, and try to draw the shadowy shapes that passed in front of the sun. But the birds were too fast for me, and I only got meaningless scribbles.

Then as now, I have to use all my imagination to recreate the splendor of this building from the feudal era. There is not much left of Tottori Castle. Only a steel door, and spikes visible on all the other doors of the castle.

I liked to imagine the two hundred day siege that took place in 1581. I would read poems and dream that I had taken part in that event. Sometimes I would lie down by the river and fall asleep listening to the water splash. Sometimes I would dip my hand in the cool water and it seemed as if I could hear my mother calling me through the wood in front of the castle. But I know today that this is impossible. And that it was probably the remorse of having stayed outside that made me hear voices.

I must tell you, however, that my mother’s voice was not the only one I heard. The soldiers in the castle were talking to me. When I tried to draw the outside of the walls on my little notebook, they would comment on my pencil strokes. Their shadows moved on the walls. Some afternoons, when the wind had died down, I could hear their whispers in my neck. They encouraged me to draw. When I finished a sketch, they would exclaim in admiration. Would I have become a famous draftsman if the voices of the Tottori soldiers had not become audible to me? Nothing is less certain.

In the evening, I went home, notebook under my arm. I picked a bouquet of those white flowers that always grow on the edge of the streets and presented them to my mother’s angry face. She softened immediately. My family was rather poor, our meals were frugal. Despite my poor health, I seem to have rarely eaten meat. My father was a well-known tailor in the village. He would go from house to house, taking the measurements of the women. Then he would come home, with his eyeglass on his nose and a serious look on his face, and sit at his little desk in the dark. He would spend the next night making a blouse, a dress or a kimono out of blue cotton.

When I was born, my mother did not work. But despite his work, my father gradually went into debt over the years. Feeding my brothers and me was no easy task. One evening, by candlelight, I heard voices shouting. My mother was shaking like a sheet of paper thrown from a tower in Tottori Castle. She was white, and her slender fingers tapped on the dark blue futon set at an angle. A mosquito was bumping into the corners of the room. But my parents didn’t pay any attention to it. Suddenly, I saw my mother get up. She had her back to my father. She was facing me without seeing me. Then she turned around again, looked at my father’s face, whose jaw was trembling. And she nodded with a quick gesture of the chin.

From that night on, she left the house every morning at 5 o’clock. She had found a job in a pachinko room, a typical Japanese slot machine that looks like a pinball machine. My mother was a traditional woman. She dressed soberly to go to work, pinning up her hair with one of those shiny brooches that fascinated me so much. I thought she was like a dragonfly in a train station, lost in a world that was foreign to her. I never visited my mother in town at her place of work. I could only imagine that too. Nowadays, pachinko is very popular in Japan. It has withstood the financial bubble of the 1980s. Its turnover makes it the third largest tourist economy in my country. You can imagine! Already, during my childhood, most of our neighbors used to play it. At the end of the week or during their rare vacations. Do you know how it works? Players buy simple metal balls and insert them into the machine, which glows with light, thanks to the little bulbs. The player has almost no control over the trajectory of the balls, except for their speed. Pachinko is like life itself, pure chance. It doesn’t matter if you hurry to burn the steps of existence, the result will depend on your star.

As for me, fate knocked quickly on my door. I was a young boy, promised to a future as a tailor like my brothers. But I told you, one day, a foreign couple (the first and last I met in town) was walking on Wakasa. I was playing ball with a schoolmate on the main street of Tottori. The woman was swinging on her heels. I felt as if she was going to fall down with every step she took. She was carrying a dark umbrella on her arm with a purple tint. She had not put on a kimono, but a simple apricot dress. The bees were buzzing, it was summer, and I think it was the first time I fell in love with a figure. She was tall, slender, and the low clouds made a white belt around her.

My comrade was called home for lunch, and I stood there, admiring the unknown woman advancing on Wakasa. When the street turned, I followed her and her husband through Tottori. Then she stopped, adjusted her umbrella and sat down in front of one of the largest houses in town. Her husband had somehow disappeared from my sight. I took out my sketchbook and tried to sketch her face. The sun was burning my cheeks, which I had on fire. I was afraid of being spotted. But I remembered the encouragement of the soldiers in the castle and clenched my fists. I had to succeed in my bold undertaking. Otherwise the beautiful lady would fade from my memory.

I still have a drawing of her. If I remember this event, it is because when I finished my drawing, the unknown woman in the pale dress got up and walked towards me. I was stunned, still in shock at having been spotted. I staggered backwards. She said nothing, took the notebook from my hands, and stayed a moment contemplating the drawing I had made of her

— It’s very nice. You know, now that I think about it… I don’t have any portrait of my husband. Because… You saw him, the big man, there. Usually nobody sees him. Will you come to the house we live in and draw my husband?

I was amazed that she thought her husband, who was twice my size, would go unnoticed. I made an appointment for the late afternoon with her husband. I went to the house that their sister had left them for a week. I took off my shoes and put them on a small shelf. It was late and I hadn’t told my parents. I was afraid they wouldn’t let me go to this lady’s house to draw. Yes, I think now with hindsight, that if I had been honest with my mother, my drawing career might never have taken off.

The main room had eight large tatami mats made of good quality rice straw. And then, wooden floor surfaces, some decorations especially vases with sophisticated flowers whose names I did not know. On the walls hung calligraphies of haiku from the Edo period. The stranger, whose name was Atsuko, served me hot tea. I waited for it to cool down, when suddenly the sliding door behind me opened.

Her husband introduced himself, he was called Eki. I was frightened for a moment. Atsuko handed me a pastry, went to open the window. The moon was visible and made a strong light slide in the room. A shadow passed in front of the moon. I was getting colder and colder. Atsuka went to get me a shirt. Her husband sat in front of me. He was talking with his wife. It was hard for me to concentrate. I was frightened because his voice sounded familiar. And for good reason, it was the soldier’s voice that I heard every afternoon, yes, every day when I wandered around the walls of the abandoned Tottori Castle.

Could it be that Atsuko’s husband was a ghost? I took my sketchbook with a shiver, and with a thin smile, I did what I had been invited to do, without touching the tea or the pastries. When I had finished my drawing, he got up from his chair. The moon was shining more and more. Atsuko had disappeared from the room. Eki looked at my drawing and seemed satisfied. I blinked, and saw a thick smoke enveloping him. When I opened my eyes again, he was dressed in the traditional costume of the daimyo, the lords of feudal Japan. A large, dark blue kimono with a floral pattern attached by a thick, fringed black leather belt. He wore a black beveled hat. A long sword was tied behind his back.

I was speechless, amazed at his transformation. I think he thanked me for the drawing, taking it from my hands.

— My wife has no portrait of me, no one can see me. But you, who comes every day to my castle, have seen me by her side. Your drawing is beautiful. One should not waste such a talent, said the ghost.

The tea had gone cold, I was shaking with all my limbs. The sliding door opened, but Atsuko did not appear. Only an icy wind rushed into the room, making the red vase behind the ghost tremble.

Had I dreamed this meeting? After having this vision, I had fainted it seems. I woke up in a room, on a comfortable futon. When I got up, I was looking for Atsuko. My parents must have been worried sick. I opened the front door and rushed out.

— Don’t forget your notebook.

Atsuko’s husband had a voice as caressing as the summer wind. I snatched the notebook from him, and without thanking him, I ran away.

Jirô Taniguchi

Je me souviens que Wakasa, la rue principale de Tottori, était particulièrement bondée. Les jours de marché, vous pouviez y flâner en étant sûr d’y rencontrer une vieille connaissance. La rue existait depuis le Moyen-Age. Elle sentait le poisson et le gingembre mélangés. Des vendeurs de ballons multicolores avaient toujours mon attention, mais quand nous déambulions sur Wakasa, ma mère me pressait pour que nous rentrions au plus vite. Je ne sais pourquoi cette rue est, aujourd’hui encore, aussi présente dans mon esprit.

A Tottori, le ciel était d’un bleu étincelant, même en automne. Evidemment… Il est probable que des averses aient balayé les rues de Tottori. Mais mes souvenirs d’enfance ont escamoté les nuages. Je ne me rappelle que du soleil, des marchands de ballons et du regard agacé de ma mère.

La rue Wakasa qui m’a tant marqué commence à la gare de la ville. Une gare sans prétention, dans laquelle je n’ai pénétré qu’une fois, le jour où j’ai eu dix-huit ans, et où je suis parti, sans me retourner. Le jour où j’ai quitté ce pays qui m’a vu naître à l’art.

Et puis, la rue se termine au pied du mont Kyûshô enveloppé de nuages épars. La ville médiévale s’étend tout autour de la montagne. On croirait que des bandits de grand chemin vont débarquer pour vous offrir une tasse de thé blanc ! Les arbres ont été plantés par le dernier maire, je ne sais pas si d’autres ont poussé depuis, mais à l’époque, ils avaient à peu près ma taille seulement. Et je ne suis pas grand.

La ville de mon enfance est recouverte de dunes, ce qui lui confère un aspect singulier. A l’époque, les touristes ne s’étaient pas encore rendus compte que cette ville superbe possédait des attraits non-négligeables. Il me semble n’avoir jamais croisé le regard d’un étranger. Mais m’en serais-je souvenu ? Je n’ai rencontré d’étrangers qu’en une occasion, c’est cela que je voudrais vous raconter aujourd’hui.

Mon endroit favori de la ville était le château de Tottori. Il avait appartenu à une noble famille pendant des centaines d’années. C’est un château construit à même la montagne. Les tours en pierre plongaient leurs yeux ocre dans la rivière en contrebas. J’aimais parcourir seul cet endroit. Je venais avec un petit carnet, et j’essayais de dessiner les formes ombreuses qui passaient devant le soleil. Mais les oiseaux étaient trop rapides pour moi, et je n’obtenais que des gribouillis sans intérêt.

Hier comme aujourd’hui, je dois utiliser toute mon imagination pour recréer la splendeur de ce bâtiment de l’époque féodale. Il ne reste pas grand-chose du château de Tottori. A peine une porte en acier, et des piques visibles sur toutes les autres portes du château.

J’aimais à imaginer le siège de deux cent jours qui eut lieu en 1581. Je lisais des poèmes en rêvant que j’avais pris part à cet événement. Je m’allongeais parfois en contrebas, sur les bords de la rivière et je m’endormais en écoutant le clapotis de l’eau. Parfois, je plongeais ma main dans l’eau fraiche et il me semblait entendre ma mère m’appeler à travers le petit bois devant le château. Mais je sais aujourd’hui que c’est impossible. Et que c’est probablement le remord d’être resté dehors qui me faisait entendre des voix.

Il faut pourtant que je vous dise, la voix de ma mère n’était pas la seule que j’entendais. Les soldats du château s’adressaient à moi. Quand j’essayais de dessiner l’aspect extérieur des murs sur mon petit carnet, ils commentaient mes traits de crayon. Leurs ombres bougeaient sur les murs. Certains après-midi, lorsque le vent s’était calmé, j’entendais leurs murmures dans mon cou. Ils m’encourageaient à dessiner. Quand je finissais un croquis, ils poussaient des exclamations d’admiration. Serais-je devenu un dessinateur reconnu, si les voix des soldats de Tottori ne m’étaient pas devenues audibles ? Rien n’est moins sûr.

Le soir, je rentrais chez moi, carnet sous le bras. Je cueillais un bouquet de ces fleurs blanches qui poussent toujours sur le bord des rues et je les présentai au visage rougi de colère de ma mère. Elle s’adoucissait aussitôt. Ma famille était plutôt pauvre, nos repas étaient frugaux. Malgré ma santé fragile, il me semble avoir très rarement mangé de la viande. Mon père était un tailleur réputé du village. Il allait de maison en maison, prenait les mesures des femmes. Puis il rentrait, le lorgnon sur le nez et l’air sérieux, s’attablait à son petit bureau dans l’obscurité. Il passait la nuit suivante à confectionner un chemisier, une robe ou un kimono en coton bleu.

Quand je suis né, ma mère ne travaillait pas. Mais malgré son travail, mon père s’endetta petit à petit au cours des années. Nous nourrir, mes frères et moi, n’était pas une mince affaire. Un soir, à la lueur de la chandelle, j’entendis des éclats de voix. Ma mère tremblait comme une feuille de papier jetée d’une tour du château de Tottori. Elle était blanche, et ses doigts fins tapotaient sur le futon bleu foncé installé de biais. Un moustique se cognait aux coins de la chambre. Mais mes parents n’y faisaient pas attention. Soudain, je vis ma mère se lever. Elle tournait le dos à mon père. Elle me faisait face sans me voir. Puis elle se retourna à nouveau, observa le visage de mon père dont la mâchoire tremblait. Et elle acquiesça d’un rapide geste du menton.

Depuis ce soir-là, elle partit tous les matins à 5 heures de la maison. Elle avait trouvé un emploi dans une salle de pachinko, ces machines à sous qui tiennent du flipper et sont typiquement japonaises. Ma mère était une femme traditionnelle. Elle s’habillait sobrement pour se rendre à son travail, piquant ses cheveux avec l’une de ces broches brillantes qui me fascinaient tant. Je me disais qu’elle était comme une libellule dans une gare, perdue dans un univers qui lui était étranger. Je n’ai jamais rendu visite à ma mère en ville sur son lieu de travail. Cela aussi, je ne pouvais que l’imaginer. De nos jours, le pachinko est très populaire au Japon. Il a résisté à la bulle financière des années 1980. Son chiffre d’affaire le situe au troisième rang de l’économie du tourisme dans mon pays. Vous imaginez ! Déjà, pendant mon enfance, la plupart de nos voisins y jouaient. En fin de semaines ou pendant leurs rares congés. Vous savez comment ça marche ? Les joueurs achètent de simples billes de métal et les insèrent dans la machine qui brille de mille feu, grâce aux petites ampoules. Le joueur n’a quasiment aucun contrôle sur la trajectoire des billes, si ce n’est leur vitesse. Le pachinko est à l’image de la vie, un pur hasard. Peu importe que l’on se dépêche de brûler les étapes de l’existence, le résultat dépendra de votre étoile.

Quand à moi, le destin a rapidement frappé à ma porte. J’étais un jeune garçon, promis à un avenir de tailleur comme mes frères. Mais je vous l’ai dit, un beau jour, un couple d’étranger (c’était le premier et le dernier que je croisai en ville) se promena sur Wakasa. Je jouais au ballon avec un camarade d’école sur la rue principale de Tottori. La femme se balançait sur ses chaussures à talon. J’eus l’impression à chacun de ses pas qu’elle allait tomber. Elle portait à son bras une ombrelle sombre dont la teinte tirait sur le violet. Elle n’avait pas revêtu de kimono, mais une simple robe abricot. Les abeilles bourdonnaient, c’était l’été, et je crois que c’est la première fois que je suis tombé amoureux d’une silhouette. Elle était grande, mince, et les nuages bas lui faisaient une ceinture blanche.

Mon camarade fut rappelé chez lui pour le repas, et je restai là, à admirer l’inconnue avancer sur Wakasa. Quand la rue obliqua, je la suivis, elle et son mari, à travers Tottori. Puis elle s’arrêta, rajusta son ombrelle elle s’assit devant une des plus grandes maisons de la ville. Son mari avait disparu je ne sais comment, de mon champ de vision. Je sortit mon carnet à dessin et j’essayai de croquer son visage. Le soleil me brûlait les joues, que j’avais en feu. J’avais peur d’être repéré. Mais je me rappelai les encouragements des soldats du château et je serrai les poings. Je devais réussir mon entreprise hardie. Sinon la belle dame allait s’évanouir de mes souvenir.

J’ai encore le dessin de cette femme. Si je me souviens de cet événement, c’est que mon dessin achevé, l’inconnue en robe pâle se leva et se dirigea vers moi. J’étais abasourdi, encore sous le choc d’avoir été repéré. Je fis un mouvement de recul, chancelant. Elle ne dit rien, me prit le carnet des mains, et resta un instant à contempler le dessin que j’avais réalisé d’elle 

— C’est très joli. Tu sais, maintenant que j’y pense… Je n’ai aucun portrait de mon mari. Parce que… Tu l’as vu, le grand homme, là. D’habitude personne ne le voit. Tu voudras bien venir dans la maison que nous occupons et dessiner mon mari ?

J’étais étonné qu’elle pense que son mari, qui faisait deux fois ma taille, passe inaperçu. Je pris rendez-vous pour la fin d’après-midi avec elle son mari. Je me rendis dans la maison que leur sœur leur avait laissée pour une semaine. J’enlevai mes chaussures et les posai dans une petite étagère prévue à cet effet. Il était tard et je n’avais pas prévenu mes parents. J’avais eu peur qu’ils ne me laissent pas aller dessiner chez cette dame. Oui, je pense désormais avec le recul, que si j’avais été honnête avec ma mère, ma carrière de dessinateur n’aurait peut-être jamais pris son envol.

La pièce principale comportait huit larges tatamis en paille de riz de bonne qualité. Et puis, des surfaces de sol en bois, quelques décorations surtout des vases avec des fleurs sophistiquées dont je ne connaissais pas le nom. Aux murs étaient accrochés des calligraphies de haikus de l’époque Edo. L’inconnue, qui s’appelait Atsuko, me servit du thé brûlant. J’attendis qu’il refroidisse, quand soudain, la porte coulissante derrière moi s’ouvrit.

Son mari se présenta, il se faisait surnommer Eki. J’eus un instant de frayeur. Atsuko me tendit une pâtisserie, alla ouvrir la fenêtre. La lune était visible et faisait glisser une forte lumière dans la pièce. Une ombre passa devant la lune. J’avais de plus en plus froid. Atsuka alla me chercher une chemise. Son mari s’était assis devant moi. Il conversait avec sa femme. J’avais du mal à me concentrer. Ma frayeur venait du fait que sa voix me semblait familière. Et pour cause, il s’agissait de la voix de soldat que j’entendais chaque après-midi, oui, chaque jour quand je baguenaudais sur les remparts du château abandonné de Tottori.

Se pouvait-il que le mari d’Atsuko fut un fantôme ? Je pris mon carnet de croquis en tremblant, et avec un mince sourire, je fis ce pour quoi on m’avait convié, sans toucher ni au thé, ni aux pâtisseries. Quand j’eus réalisé mon dessin, il se leva de sa chaise. La lune brillait de plus en plus. Atsuko avait disparu de la pièce. Eki regarda mon dessin, en parut satisfait. Je clignais des yeux, et vit une épaisse fumée l’envelopper. Quand je rouvris les paupières, il était vêtu du costume traditionnel des daimyo, les seigneurs du Japon féodal. Un large kimono bleu sombre à motifs floraux attaché par une épaisse ceinture à franges en cuir noir. Il portait un chapeau en biseau noir. Une longue épée était attachée dans son dos.

Je restai muet, interdit devant sa transformation. Je crois qu’il me remercia pour le dessin, en le prenant des mains.

— Ma femme n’a pas de portrait de moi, personne ne peut m’apercevoir. Mais toi, qui vient chaque jour dans mon château, tu m’as vu à ses côtés. Ton dessin est magnifique. Il ne faut pas gâcher un tel talent, me dit le fantôme.

Le thé avait refroidi, je tremblais de tous mes membres. La porte coulissante s’ouvrit, mais Atsuko ne parut pas. Seul un vent glacé s’engouffra dans la pièce, faisant trembler le vase rouge verni derrière le fantôme.

Avais-je rêvé cette rencontre ? Après avoir eu cette vision, je m’étais évanoui semble-t-il. Je me réveillais dans une chambre, sur un futon confortable. En me levant, je cherchais Atsuko. Mes parents devaient être morts d’inquiétude. J’ouvris la porte d’entrée et me précipitai au dehors.

— N’oublie pas ton carnet.

Le mari d’Atsuko avait une voix caressante comme le vent d’été. Je lui arrachai le carnet, et sans le remercier, m’enfuit en prenant les jambes à mon cou.

Yiite ngen hubhii / The fire was lit

Yiite ngen hubhii (the fire was lit)
I dropped guilty almeeti (matches) on the damp earth
Keroona no kewta (the guitar resounds)
The night is burning, I set fire to the village

I have giilol (dizziness) the smoke stings my eyes
A sumoode (burn) has reached my shadow
I wander like feetudho (madman) between the fires
Pronouncing your name like a drunken yimoowo (singer)

I wrote about the sun and the moon for one hitannde (one year)
Then I waved the soaked paper before his eyes
Like a flag bleached by love,
O seeki kaydi ndin (he tore the paper)

I was the most literary-loving soldajo (soldier)
A thief of verses, I prostituted my ink, begged my art
Every morning a sonndu (bird) came to wake me up
Splashing me with drops of fresh dew

Friends, I only saw his reflection in my mirror!
But I heard the voice of those who know him
Bimmbi e kiikiidhe hibhe jantoo innde makko nden (day and night they praise his name)
And all I have left are ink-stained hands

I set fire to the inked night, I want to extinguish the annoora (light) of poetry
Friend, jooni ko tuuru maa (now it is your turn) to write,
My hand shakes and waqutu on heewii (it is time for prayer)
A jawre (deer) laughs at my misery from the tall grass

The dayhe (roots) of passion are deep
I picked fulerji (flowers) by an old tree
The sky smelled of guava, cassava and ginger
The fresh wind brought petals to my cheeks

My friends who hold my body in your hands,
Koni aree yahen, jemmii! (Get up and let’s go, it’s getting dark!)
I was the most literary-loving soldajo (soldier)
I wrote about the sun and the moon for a hitannde (a year)

Then I waved the soaked paper before his eyes
O seeki kaydi ndin (he tore the paper)
I would love this sky if it were without hoodere (stars)
Let the darkness make me disappear

But yiite ngen hubhii (the fire was lit)
I dropped guitly almeeti (matches) on the damp earth
I burned the village of my ancestors
For the paper to fly away and blacken the weeyo (wind)

Take me away from here, the ndiyan (rain) is starting to fall
I don’t want any trace of paper to be found
The dayhe (roots) of passion are deep
I set fire to the inked night, I want to extinguish the annoora (light) of poetry

I waved the soaked paper before his eyes
O seeki kaydi ndin (he tore the paper)
I would love this sky if it were without hoodere (stars)
I want the darkness to make me disappear

My friends, I only saw his reflection in my mirror!
You who hold my body in your hands,
Koni aree yahen, jemmii! (Get up and let’s go, it’s getting dark!)
Yiite ngen hubhii (the fire has been lit)

Author’s note: Sometimes spelled Peulh and also called Fulfulde or Pular (Pulaar; in ADLaM: 𞤆𞤵𞤤𞤢𞥄𞤪), is the mother tongue of the Peul and related ethnic groups, and also a second language used in West Africa especially as a lingua franca by other African ethnic groups. Fulani is spoken by about 35 million people. (Wikipedia)