La langue disparue d’Okinawa (Okinawaïen, qui survit au Brésil + Français)

Okinawa, sud du Japon
Dans l’archipel de Ryûkû
Les ombres parlent une langue inconnue
L’une d’elle m’a dit « Nmarijima nu kutuba wasshiinee kuni n wasshin »
Oublier sa langue maternelle, c’est oublier son pays natal
Au Brésil à des milliers de kilomètres de là,
Le soleil brille comme un Dieu satisfait
Les bourgeons ont pris une teinte rouge cette année
Ma shashinki (caméra) en main, j’ai le ciel dans mon viseur
Un vieil homme a touché mon épaule,
Il s’est mis à rire comme un damné et m’a dit
« L’okinawaïen est le japonais brûlé au soleil »
Je ne l’ai pas écouté je me suis enfoncé dans l’Amazonie
A la recherche des reliques du passé d’Okinawa
Quelqu’un a jeté les fee (cendres) d’une urne funéraire
Dans la fraicheur rosée de l’air matinal
C’étaient les cendres de ma langue maternelle
J’ai crié sur un promontoire, la jungle
M’encerclait de ses voilages menaçants
Un shuri (château) m’est apparu, sa couleur sable
S’est fondue dans l’immensité des cieux
Et j’ai pleuré sur la tombe d’un guerrier japonais
Couvert d’amasan (sueur) et de chii (sang)
La lune versait sur moi une lumière bleutée
Et a fait glisser une china (corde) jusqu’à mes pieds
Je l’ai jetée de rage dans la rivière ; je refuse que ma langue disparaisse avec moi,
Moi qui suis le dernier locuteur
Un haabeeruu (papillon) s’est posé sur ma stèle funéraire
J’ai chanté dans le froid, le Brésil a refermé sa forêt sur moi
J’ai creusé longtemps dans la terre
Pour retrouver les syllabes de mon grand-père,
Le ciel ressemblait à un ichimushi (animal) blessé,
Il rougissait sous les assauts du soleil matinal
Mes karaji (cheveux) tombaient un à un à terre
Mes os brûlaient sous la pluie d’hiver
J’ai pensé à l’océan Pacifique et mon œil s’est humidifié
Je suis devenu aveugle sous un soleil de plomb,
Mes nada (larmes) ont coulé sur de la mousse,
J’ai marché longtemps, longtemps dans la forêt
Un tui (oiseau) me guidait, la boue maculait mon visage
J’ai poignardé ma langue en oubliant ses syllabes
Moi qui suis le dernier locuteur,
Ma langue est devenu shirihukui (poussière), mon coeur en tremble encore,
Un ukaji (mille-patte) m’a salué enfin dans ma langue maternelle
Je me suis agenouillé de reconnaissance pour la bête
J’ai enfoncé mon visage dans la terre,
J’ai réappris ma langue maternelle en l’écoutant,
Au loin, la forêt s’écartait pour laisser pénétrer le soleil
J’ai immergé mon visage dans les rayons dorés
Et j’ai chanté en okinawaïen les syllabes de mon enfance


Aotearoa / Nouvelle-Zélande (Maori + Français)

He taonga te reo (la langue est un trésor)
Immerge tes mots dans la rivière,
Prends ma main elle brûle
Le ciel blanchit, la terre tremble

Me he manu motu i te mahanga (comme un oiseau échappé d’un piège)
J’ai repris mon souffle loin de ton visage
La nuit soufflait des braises sur mon cœur
J’ai compté les étoiles pour m’endormir

Aotearoa (le long nuage blanc / la Nouvelle-Zélande) disparaît dans la brume
J’ai péché je vais évangéliser le feu
Stewart Island s’endort dans le matin calme
J’ai conquis le cœur de ma femme avec un moko (tatouage) en forme de soleil

Je lui ai chanté un waiata aroha (chant d’amour) au crépuscule
Mes armes languissaient sous l’auvent
Le soleil s’est levé avec le vent
Et ma femme a peigné ses cheveux noirs

Le territoire s’est illuminé le jour de notre mariage,
J’ai récité un notre père devant le cadavre d’un ange,
Le ciel pleurait des larmes de jade,
Un ngirungiru (oiseau gobe-mouche) s’est posé sur le carrelage de la terrasse

Nous avons recouvert la tombe d’un voile avant le lever du soleil
L’âniwaniwa (arc-en-ciel) faisait rougir les teintes bleutées du ciel
J’ai donné un hâkari (banquet) en l’honneur de la mort
Un hâpô (aveugle) m’a conduit jusqu’à mon tombeau

Rêver est un jeu

Sur les rives de ce fleuve,
Je me suis pris à rêver
De détruire tout ce qui faisait mon identité
De fuir la guerre pour me réfugier dans la liberté
Dans l’espoir de faire jaillir le bonheur dans la paume de mes mains,
La mort flamboie — les bombes explosent — le rouge tapisse l’intérieur de mon cœur
Combien de poteries ai-je brisées, combien de foyers ai-je détruits, combien de rêves ai-je piétinés ?
Et pourtant — comme le travail quotidien du tisserand est de tisser un rêve,
Je me réfugie dans l’asile de ton souvenir en nettoyant mon fusil
Les contours de mon rêve s’esquissent, de manière diffuse, progressive, totalitaire
Mais même ton visage s’estompe jour après jour de mon cœur enragé,
J’ai fait des centaines de rêves, tous avaient le parfum de la paix,
J’ai voulu m’enchaîner à la muraille du bonheur
Voici le rêve d’un assassin. Il flotte au-delà des frontières
Je vous en prie — prenez soin de mon rêve, pour que je le retrouve un jour,
Quand le silence aura envahi la campagne,
Pour qu’il puisse faire exister le bonheur sur cette terre.

Leaving

One day I will leave –
To hold the sunset’s hand as I dilute into the unknown
To go where the clouds whisper a legend,
Where the birds converse with the storm,
I’ll leave behind me a childish alley, many a familiar smile,
To reach a strange haven of peace and bitterness,
And civilization behind me, will be this silhouette which merges with the shadow of the days
I will choose my captivity in this very place
Leaving my freedom in the wind that envelops travelers
Time will stop for a moment and I will ask you « Are you happy? »
At this very spot,
Leaving behind me the anemic agitation of the city, I will leave,
Write the spell of the poets, and History will flow through my fingers
Can you make out our love in the colors of the sky?
Can you hear it in the hoarse voices of the forest?
I leave to lose myself, and to sink in the insoluble darkness of the fantasy,
Before waking up dazzled by an even brighter light,
While the next day draws new desires on my unfinished canvas,
Come, let us take the thread of this story at the beginning,
Let’s be the newborns that this world innocents
I leave, and where I go,
My name will have a different reflection,
My voice will be firmer, and my heart wilder
I’m going where my destiny turns like a chimeric wheel
I’m leaving

Le départ


Un jour, je partirai —
Pour tenir la main du coucher de soleil en me diluant dans l’inconnu
Pour aller là où les nuages ​​murmurent une légende,
Où les oiseaux conversent avec la tempête,
Je laisserai derrière moi une ruelle enfantine, maints sourires familiers,
Pour atteindre un havre étrange de paix et d’amertume,
Et la civilisation derrière moi, sera cette silhouette qui fusionne avec l’ombre des jours
Je choisirai ma captivité à cet endroit précis
Délaissant ma liberté dans le vent qui enveloppe les voyageurs
Le temps s’arrêtera un instant et je te demanderai « Es-tu heureux ? »
A cet endroit précis,
Laissant derrière moi l’agitation anémiée de la ville, je partirai,
Ecrire l’ensorcellement des poètes, et l’Histoire coulera entre mes doigts
Distingues-tu notre amour au milieu des couleurs du ciel ?
L’entends-tu dans les voix rauques de la forêt ?
Je pars pour me perdre, et pour m’enfoncer dans les ténèbes insolubles du fantasme,
Avant de m’éveiller éblouie par une lumière plus vive encore,
Alors que le lendemain dessine de nouveaux désirs sur ma toile inachevée,
Viens, reprenons le fil de cette histoire au début,
Soyons les nouveau-nés que ce monde innocente
Je pars, et là où je vais,
Mon nom aura un reflet différent,
Ma voix sera plus ferme, et mon cœur plus sauvage
Je vais là où mon destin tourne comme un rouet chimérique
Je pars

Histoire du café

Les baies rouges d’Abyssinie
Donnent de l’énergie aux troupeaux
Les mauvais esprit ont-ils conquis l’âme des bêtes ?
Le parfum du café s’enflamme des baies jetées au feu

Les méditations durent plus longtemps
Les religieux baptisent le liquide
La baie mystique nommée la cerise de café
Est un fruit à la pulpe magique

Les Hollandais plantent les caféiers en Indonésie
Les Américains commandent « une tasse de Java »
Les Arabes ont grillés les grains
Le maire d’Amsterdam offre des caféiers à Louis XIV

Entreposés dans les serres du Jardin des Plantes
Un capitaine d’infanterie en voyage à Paris
Replante deux arbres en Martinique
C’est le début d’une culture sur toutes les îles des Antilles

La femme du gouverneur de Guyane
Glisse quelques cerises à l’ambassadeur portugais
Contre l’avis de son mari — une infidèle
A fondé l’empire Brésilien du café

L’histoire du breuvage est aussi celui du Yemen
Des chemins des grands voyageurs
A la Mecque les pèlerins le consomment dans les mosquées
Les kahwe khane (maisons de café) jouent un rôle politique,

L’Italie tombe sous le charme d’un parfum ambré
Les catholiques demandent son interdiction
Mais Clément VIII souhaite rendre Satan fou !
En en faisant un breuvage chrétien

Le café accompagne le siège de Vienne par les armées ottomanes
Un Polonais met en déroute les Turcs
Et ouvre un débit de café…
Où il servira du café à la turque !

Avec une cuiller de crème et du miel ; le café viennois naît au monde
Le héros demande à un pâtissier de la ville
De créer une patisserie en demi-lune
Pour célébrer la victoire

Le croissant naît aux côtés de l’or noir
A Londres les coffee houses
Attirent les intellectuels en vue
Le café concurrence l’alcool

Soliman Aga rencontre le Roi-soleil à Paris
Et rallie le roi à sa cause
En lui préparant le breuvage saint
400 cafés parisiens ouvriront dans les trente années à venir…

Aux Etats-Unis le 16 décembre 1773
Les Fils de la Liberté jettent à la mer 45 tonnes de thé
La guerre d’Indépendance s’enflamme
Et le café fait ses premières armes

Sultan (EN)

Most of the soldiers marching down our street speak Russian, but some speak in dialects unknown to me. It is said that when God distributed the languages to the people, he stopped in the Caucasus, exhausted, and his bag spilled out, spilling the remaining languages into the region.

It was winter. The Black Sea was throwing back the starlight on the shrapnel-lit banks. Mount Elbrus was observing the actions of the men with its usual phlegm. And I, as usual, was stealing bread from the soldiers on the market stalls.

I don’t understand what the men say to me when they insult me. Only the gestures and laughter of the children are familiar to me. The children of Chechnya are blessed. There is a saying here that if God were to come down to earth, it would be to stroke the head of a child first.

I fly over the military road from Tbilisi to Vladikavkaz. The ghost of a prince of Kabardie waves a white flag above my beak. I go along the cordon of fortresses which goes from the Caspian Sea to the Black Sea. In the valley of Sounja, a shepherd nods to me, and the women milk the goats a few meters below me. They put their beautiful copper jugs next to their hips. A few kilometers away, above the grain fields, I see the silhouettes of the sickles falling in the moonlight. It won’t be long before the early morning comes to earth. In a small hamlet, women are making all sorts of things. Their husbands have left to fight the Russian soldiers. Carpets, alpaca, cashmere… The wives of the resistance fighters cut the horsemen’s capes in a thick felt.

He is a former engineer of the Grozny petrochemical factory (« the dreaded one »). He begs in the main street of Grozny. He lost everything at the beginning of this war. How did I meet him? I was looking for bread crumbs in Grozny, when he handed me a dime. I liked his frankness, and the doughnut tasted good. I like this man, even if he smells of strong alcohol.

Sultan’s rifle is rusty, but he keeps it by his side « in case a Russian steals what I’ve been begging for » he tells me. His head is shorn, but the tufts of hair grow back on both sides of his head. He wears a hastily patched linen shirt and red pants with holes in them. The buffalo leather of his shoes is worn out and allows water to pass through. His black cap becomes gray in places.

I fly in the early morning above the white mosque. The gardens of the mosque are of a brilliant green on which the white marble of the religious building is reflected. The building resembles the blue mosque of Istambul. Its four minarets look up to the clouds. I see a woman leaving the Islamic library. I follow her into the streets of Grozny. She sees me and gives me a sign. The student even smiles at me.

We have become friends, she and I. I rest on her shoulder before going to meet Sultan. She lives in the mosque district, behind the white mosque. She lives with her father and her maternal grandmother. I don’t know what her name is, but I have a plan. I want Sultan to fall in love with her.

I made this plan the day he told me about his wedding day. He had asked his brother to go and see the girl. After several courtesy visits to the bride, the two families had agreed to the union. Several ceremonies had taken place. He tells me about the brightness of his bride’s eyes, the matte of her complexion, her smile. I listen to him while flying around him. His fiancée will not return. I do not know what to answer him. Perhaps being listened to is enough for him? He speaks to me about the belt of his fiancée, which tightened strongly the size to him. On the day of the wedding, his belt, he tells me, was made of golden silver, with precious stones, and turquoise, symbol of purity. The belt, he added, had been imported from Georgia. He had not been able to afford a gold belt from Dagestan. But, he said, the belt was almost as beautiful as his fiancée. Only the Russians had interrupted the wedding and beaten Sultan like a plaster.

Is this marriage a dream that Sultan makes every day, a lie that he serves me so that I forget his pitiful state? I do not know.

The war is raging and the men have deserted the streets of Grozny. A Russian soldier spat on Sultan’s black coat. He made a shoulder movement, but did not answer the soldier.

The student followed me today. We walked the streets of the city like two old friends, I the bird, and she the girl.

Her red shirt is decorated with multicolored embroidery. She has two braids wrapped with a black ribbon. She wears large glass earrings sewn near her ears. Her felt boots mask the sound of her steps. She has put on a fur (perhaps mink?). On her belt, one guesses the pattern of a deer’s antlers.

The Russian army is exercising in our street. Horses are marching at full speed. We hear gunfire in the distant fog.

Today she came back. She brought my master a Kalmyk tea, a tea cooked for a very long time in which milk, chillies, red pepper and butter are added. She also left some corn bread and a salted cheese. I pecked at some and then flew off on the nearest wire.

Was I right to introduce them? Sultan seems to be watching for the student’s arrival every day that Allah does. I swirl between the dense clouds, watching their ride every Monday. The student approaches the dome, in which she makes a coin ring. Sultant, who was sleeping, raises his chin and contemplates her. She smiles, they discuss a moment while I interrupt my flight to look at them. The student leaves, not without leaving us some bread or boiling tea in a bottle. I swoop down once she’s gone to sit on Sultan’s lap.

Today, he spent all the money of the week to buy a jacket. It is winter and the jacket does not protect him from the cold. Tonight, after my flight, I couldn’t find Sultan. He came back several hours later clean-shaven.

Was I right to introduce them? This week, the student did not come. I flew to the White Mosque and saw her through the window of her house. She was serving tea to her future mother-in-law. I feel remorseful, I shouldn’t have introduced her to Sultan, but I have only the brain of a bird. I went back to fly beyond the city limits to atone for my act. When I came back, Sultan’s face had taken on a purplish hue. He was shivering. I landed on the empty dome, and flew away again. But who could help a bird whose master is dying? I walked several miles to find the student, but the shutters of her room were closed. I tried to meet the imam of the white mosque, but he wanted to kill me by chasing me. Who can help a bird lost in a country at war? A Russian soldier pointed his gun at me and fired, I can still hear the sound of his weapon in the fog. I returned alone.

Chechens bury their dead in the « sun cemeteries ». The old and the sick used to retire freely to a place lit by the supreme star to breathe their last. Today, the sun points slightly on our sidewalk. I fly over the skull of the immobile Sultan. I know that no one will bother to bury him, to put brandy and bread in his grave as is the custom, so a tear runs down my beak and falls on the tar. Yesterday, the graves of the fighters for the faith were decorated with a wooden blade bearing a white or red flame. I know that nothing like that will be done for my master. I look at Sultan, he is not breathing.

A cleric passes by with a rosary and stares at us. He makes a movement of the chin, and continues his way while praying aloud. No one speaks Arabic or understands the Koran here, but everyone performs the Muslim rites. Is there a pious soul to help me? The cleric finally turns around. He kneels down next to Sultan and intones a prayer for the dead. The sun springs up on his neck and envelops all three of us.

Sultan

La plupart des soldats qui défilent dans notre rue parlent russe, mais certains s’expriment dans des dialectes qui me sont inconnus. On raconte que quand Dieu distribua les langues aux peuples, il s’arrêta dans le Caucase, exténué, et que son sac se renversa, déversant les langues restantes dans la région.

C’était l’hiver. La Mer Noire rejetait la lumière des étoiles sur les berges illuminées par les éclats d’obus. Le Mont Elbrouz observait les agissements des hommes avec son flegme habituel. Et moi, comme à mon habitude, je volais du pain entre les soldats sur les étals des marchés.

Je ne comprends pas ce que me disent les hommes quand ils m’insultent. Seuls les gestes et les rires des enfants me sont familiers. Les enfants de Tchétchénie sont bénis. Un dicton ici affirme que si Dieu descendait sur terre, ce serait d’abord pour caresser la tête d’un enfant.

Je survole la route militaire qui relie Tbilissi à Vladikavkaz. Le fantôme d’un prince de Kabardie agite un drapeau blanc au-dessus de mon bec. Je longe le cordon de forteresses qui va de la mer Caspienne à la Mer Noire. Dans la vallée de la Sounja, un berger me fait un signe de tête.Les femmes traient les chèvres quelques mètres au-dessous de moi. Elles ont posé leurs belles cruches de cuivre à côté de leurs hanches. Quelques kilomètres plus loin, au-dessus des champs de céréales, je vois les silhouettes des faucilles s’abattre dans la clarté de la lune. Le petit matin ne va pas tarder à s’imposer sur terre. Dans un petit hameau, les femmes fabriquent toutes sortes de choses. Leurs maris sont partis combattre les soldats russe. Des tapis, de l’alpaga, du cachemire… Les femmes des résistants coupent les capes des cavaliers dans un feutre épais.

C’est un ancien ingénieur de l’usine pétrochimique de Grozny (« la redoutable »). Il mendie dans l’artère principale de Grozny. Il a tout perdu au début de cette guerre. Comment je l’ai rencontré ? Je cherchais des miettes de pain dans Grozny, quand il m’a tendu un quignon. J’ai apprécié son franc-parler, et le quignon avait bon goût. J’aime cet homme, même s’il sent l’alcool fort.

Le fusil de Sultan est rouillé, mais il le conserve à ses côtés « au cas où un Russe me vole ce que j’ai mendié » me dit-il. Sa tête est tondue, mais les touffes de cheveux repoussent de part et d’autre de son crâne. Il porte une chemise de lin rafistolée à la va-vite un pantalon rouge troué. Le cuir de buffle de ses chaussure élimé laisse passer l’eau. Son bonnet noir devient gris par endroits.

Je vole dans le petit matin au-dessus de la mosquée blanche. Les jardins de la mosquées sont d’un vert brillant sur lequel se reflète l’éclat de marbre blanc de l’édifice religieux. Le bâtiment ressemble à la mosquée bleue d’Istambul. Ses quatre minarets toisent les nuages. Je vois sortir une femme de la bibliothèque islamique. Je la suis dans les rues de Grozny. Elle m’aperçoit et me fait un signe. L’étudiante me sourit même.

Nous sommes devenus amis, elle et moi. Je me pose sur son épaule avant d’aller retrouver Sultan. Elle habite le quartier des mosquées, derrière la mosquée blanche. Elle habite avec son père et sa grand-mère maternelle. Je ne sais pas comment elle s’appelle, mais j’ai un plan. Je veux que Sultan en tombe amoureux.

J’ai conçu ce dessin le jour où chagrin, il m’a raconté le jour de son mariage. Il avait chargé son frère d’aller voir la jeune fille. Après plusieurs visites de courtoisie à la mariée, les deux familles avaient accepté l’union. Plusieurs cérémonies avaient eu lieu. Il me raconte le brillant du regard de sa promise, le mat de son teint, son sourire. Je l’écoute en volant autour de lui. Sa fiancée ne reviendra pas. Je ne sais que lui répondre. Peut-être être écouté lui suffit-il ? Il me parle de la ceinture de sa fiancée, qui lui serrait fortement la taille. Le jour du mariage, sa ceinture, me dit-il, était d’argent doré, avec des pierres précieuses, et des turquoises, symbole de pureté. La ceinture, ajoute-t-il, avait été importée de Géorgie. Il n’avait pu payer une ceinture d’or du Daghestan. Mais, dit-il, la ceinture était presque aussi belle que ma fiancée. Seulement, les Russes avaient interrompu le mariage et battu Sultan comme plâtre.

Ce mariage est-il un rêve que Sultan fait chaque jour, un mensonge qu’il me sert pour que j’oublie son piteux état ? Je ne sais pas.

La guerre fait rage et les hommes ont déserté les rues de Grozny. Un soldat russe a craché sur le manteau noir de Sultan. Il a fait un mouvement d’épaule, mais n’a pas répondu au soldat.

L’étudiante m’a suivi aujourd’hui. Nous avons parcouru les rues de la ville comme deux amis de longue date, moi l’oiseau, et elle la jeune fille.

Sa chemise rouge est ornée de broderies bigarrées. Elle a deux nattes enveloppées d’un ruban noir. Elle porte de grandes boucles en verre cousues près des oreilles. Ses bottes de feutres masquent le bruit de ses pas. Elle a revêtu une fourrure (peut-être du vison ?). Sur sa ceinture, on devine le motif des bois d’un cerf.

L’armée russe fait des exercices dans notre rue. Les chevaux défilent à toute vitesse. On entend des tirs au pistolet dans le lointain brouillard.

Aujourd’hui elle est revenue. Elle a rapporté un thé kalmouk à mon maître, un thé cuit très longtemps dans lequel on ajoute du lait, des piments, du poivre rouge et du beurre. Elle a aussi laissé du pain de maïs et un fromage salé. J’en ai picoré un peu puis je me suis envolé sur le fil électrique le plus proche.

Ai-je eu raison de les présenter ? Sultan semble guetter la venue de l’étudiante chaque jour qu’Allah fait. Je tournoie entre les nuages denses, et j’observe leur manège chaque lundi. L’étudiante s’approche de la coupole dans laquelle elle fait tinter une pièce. Sultant, qui dormait, relève le menton et la contemple. Elle sourit, ils discutent un instant pendant que j’interrompt mon vol pour les regarder. L’étudiante repart, non sans nous avoir laissé un peu de pain ou du thé bouillant dans une bouteille. Je descends en piqué une fois qu’elle est partie pour me poser sur les genoux de Sultan.

Aujourd’hui, il a dépensé tout l’argent de la semaine pour s’acheter un blouson. C’est l’hiver et le blouson le protège mal du froid environnant. Ce soir, après mon vol, je n’ai pas trouvé Sultan. Il est revenu plusieurs heures plus tard rasé de près.

Ai-je eu raison de les présenter ? Cette semaine, l’étudiante n’est pas venue. Je suis aller voler du côté de la mosquée blanche et je l’ai aperçue à travers la fenêtre de sa maison. Elle était en train de servir du thé à sa future belle-mère. J’ai des remords, je n’aurais pas dû la présenter à Sultan, mais je n’ai qu’une cervelle d’oiseau moi. Je suis reparti voler au-delà des limites de la ville pour expier mon acte. Quand je suis revenu, le visage de Sultan avait pris une teinte violacée. Il grelottait. Je me suis posé sur la coupole vide, et je me suis envolé à nouveau. Mais qui pourrait aider un oiseau dont le maître est en train de mourir ? J’ai parcouru plusieurs kilomètres pour retrouver l’étudiante, mais les volets de sa chambre étaient fermés. J’ai essayé de rencontrer l’imam de la mosquée blanche, mais il a voulu me tuer en me chassant. Qui pourra aider un oiseau perdu dans un pays en guerre ? Un soldat russe a pointé son armé contre moi et a tiré, j’entends encore le son de son arme dans le brouillard. Je suis rentré seul.

Les Tchétchènes enterrent leurs morts dans les « cimetières du soleil ». Les vieillards et les malades, jadis se retiraient librement dans un endroit éclairé par l’astre suprême pour y déposer leur dernier souffle. Aujourd’hui, le soleil point légèrement sur notre trottoir. Je vole au-dessus du crâne de Sultan immobile. Je sais que personne ne prendra la peine de l’enterrer, de déposer de l’eau de vie et du pain dans sa tombe comme c’est la coutume, alors une larme coule sur mon bec et tombe sur le goudron. Hier, les tombeaux des combattants de la foi étaient décorés d’une lame de bois portant une flamme blanche ou rouge. Je sais que rien de tel ne sera fait pour mon maître. Je regarde Sultan, il ne respire plus.

Un religieux passe avec un rosaire et nous dévisage. Il fait un mouvement du menton, et continue son chemin en priant à haute voix. Personne ne parle arabe ni ne comprend le Coran ici, mais tous accomplissent les rites musulmans. Y-a-t-il une âme pieuse pour m’aider ? Le religieux enfin fait demi-tour. Il s’agenouille près de Sultan et entonne une prière pour les morts. Le soleil jaillit sur sa nuque et nous enveloppe tous les trois.

THE UYGHUR NAME (UYGHUR + ENGLISH)

[Four years before Eric Zemmour’s candidacy for the French presidential election, in April 2017, the Chinese government banned the adoption of 29 Muslim first names by Uyghurs, including Mohammed, under the threat of being denied the family record book (hukou)].

I lost my name
On the shores of Lake Balkhach
The train is filled with the ghosts of the Golden Horde
Tangerines fell from a truck
I walk on an uncertain road
In a wavering future
I am looking for a new name
Will it be
Arzu – The hope of the rising day?
Azab – The immeasurable pain?
Asman – The sky without mercy
εstayidil – The conscientious flight of birds?
εrkinlink – Freedom bought on the black market?
Boran-chapqun – The storm that rises over the Taklamakan desert?
Bicharε – The poor soul, kneeling in the sand?
TεqdirDestiny in wisps of pink smoke
Tεlεylik – The lucky one with his hands in his pockets
Tirishchan – The brave one with his hands in the mud
Tilεmchi – The beggar with outstretched hands
Yara – The scar on beaten, bruised hands
Yatlishish – To become a stranger in one’s own country
Héligεr – The swindler, the one who is seen as a thief by all
Urush – The war threatens, it knocks at the doors
Judun – The snowstorm is brewing
Düshmεn – The national enemy
Zar – The melancholy in my wife’s eyes
Sadaqεt – The loyalty to our language
Sirliq – Music and the mysterious reflection of culture
Shirkεt – The society’s hands on our neck
Shiwirghan – The blizzard that rumbles over the Tianchi lake
Yurt – The homeland disappeared under the raids
Uwal – Injustice in yellowed print
Ümüt – Hope, tomorrow in Yarkand a crystal sky
Iman
– The faith I have not lost

None of these names suit me.
The snow has stained my cold eyelashes
I took as my name yazghuchi, the writer
I whispered it only once, for me alone
Tracing each name on my list,
No one must know this name
I am not called
My name is like snow,
It melts under the heat of military boots
The gate of the ancient city of Yarkand remained open
The sky has not moved, the stars are shining
I walk each of the names on my list
Wandering between my wounded compatriots
Like a bird in a blizzard

Le prénom ouïghour (Ouïghour + Français)

Quatre ans avant la candidature d’Eric Zemmour à la présidentielle française, en avril 2017, le gouvernement chinois interdit l’adoption de 29 prénoms musulmans par les Ouïghours, dont Mohammed, sous peine de se voir refuser le livret de famille (hukou).

J’ai perdu mon prénom
Sur les rives du lac Balkhach
Le train est rempli des fantômes de la Horde d’or
Des mandarines sont tombées d’un camion
Je marche sur une route incertaine
Dans un avenir vacillant
Je me cherche un nouveau prénom
Sera-ce
Arzu – L’espoir du jour qui se lève ?
Azab – La douleur incommensurable ?
Asman – Le ciel sans miséricorde
εstayidil – Le vol consciencieux des oiseaux ?
εrkinlink – La liberté achetée au marché noir ?
Boran-chapqun – La tempête qui se lève sur le désert du Taklamakan ?
Bicharε – Le misérable, les genoux dans le sable.
Tεqdir – La destinée en volutes de fumée roses
Tεlεylik – Le chanceux les mains dans les poches
Tirishchan – Le courageux les mains dans le cambouis
Tilεmchi – Le mendiant les mains tendues
Yara – La cicatrice sur des mains frappées, meurtries
Yatlishish – Devenir étranger dans son propre pays
HéligεrL’escroc, celui qui est vu comme un voleur par tous
Urush – La guerre menace, elle frappe aux portes
Judun – La tempête de neige couve
Düshmεn – L’ennemi national
Zar – La mélancolie dans les yeux de ma femme
Sadaqεt –  La fidélité à notre langue
Sirliq – La musique, et ce reflet mystérieux de la culture
Shirkεt – La société ses mains sur notre cou
Shiwirghan – Le blizzard qui gronde au-dessus du lac Tianchi
Yurt – La patrie disparue sous les rafles
Uwal – L’injustice en caractères d’imprimerie jaunis
Ümüt – L’espoir, demain à Yarkand un ciel de crystal
Iman – La foi que je n’ai pas perdue

Aucun de ces noms ne me convient.
La neige a maculé mes cils froids
J’ai pris comme nom yazghuchi, l’écrivain
Je ne l’ai murmuré qu’une seule foi, pour moi seul
En traçant chaque prénom de ma liste,
Personne ne doit connaître ce nom
Je ne m’appelle pas
Mon prénom est comme la neige,
Il fond sous la chaleur des bottes militaires
La porte de la cité antique de Yarkand est restée ouverte
Le ciel n’a pas bougé, les étoiles resplendissent
Je promène chacun des prénoms de ma liste
En vagabondant entre mes compatriotes blessés
Comme un oiseau dans le blizzard