Une idée vertigineuse

J’étais allongée sur mon lit les bras en croix. Soudain, le plafond s’est effondré sur moi. J’ai sursauté. J’ai cru que ma dernière heure était arrivée. Mais la mort était assise sur un gravat. Elle me regardait d’un œil morne.
— Je te reconnais, tu es la mort, j’ai rigolé.
Je me suis levée, j’ai épousseté mes vêtements. J’ai enjambé les ruines de ma chambre. Je suis sortie le soleil faisait un doigt d’honneur à la nuit. Il était cinq heures du matin, il brillait comme une âme amoureuse sur le bleu de la ville. Je me suis hâté de sortir complètement des décombres de mon immeuble. Il y avait des ombres brillantes un peu partout. Des filets pourpres qui dégoulinaient jusque dans des flaques de soleil J’ai regardé la seule étoile restée brillante et j’ai cligné des yeux. L’étoile a disparu et un avion a surgi devant mes yeux. Il s’est rapproché et m’a transpercée.
— Je ne saigne pas, la mort. Pourtant, un avion m’a traversée.
Elle a éclaté de rire, puis a sorti de sa manche un jeu de cartes.
— Tu veux jouer ?
Mais je n’étais pas d’humeur à m’amuser. La guerre ravageait mon crâne, j’avais des bourdonnements dans le cœur.
— Où on va, je lui ai demandé ?
Elle m’a pris par la hanche, et nous avons survolé la ville.
Les gens nous regardaient, les yeux écarquillés. Une jeune fille a agité un drap blanc sur notre passage. La mort lui a touché le front et la fille s’est affaissée sur le sol.
— Je suis morte, c’est pour cela que tu m’emmène ?
J’ai regardé le visage de ma compagne. Un beau visage, quelques rides, des traits nocturnes, pas une once de malice. J’ai eu envie de me confier à elle.
— Je l’aimais, tu sais.
— Je sais.
— Mais maintenant…
— Plus rien n’a d’importance. Je sais.
Nous avons discuté bras dessus, bras dessous, en volant à l’oblique au-dessus des toits cuivrés et vert sombre. La mort voulait que nous allions manger un peu alors nous nous sommes posée dans une clairière. J’ai rouvert les yeux et je me suis aperçue qu’il s’agissait d’un parking. L’odeur d’urine le disputait à celle du gazoile. J’ai réfléchi un instant, j’ai regardé l’intérieur de mon poignet.
— Je commence à disparaître, la mort. Je l’aimais tu sais.
— Je sais.
— Mais maintenant…
— Suis-moi.
Elle m’a emmenée sur la terrasse d’un grand hôtel. Ca faisait mal aux yeux, tellement il y avait de lampes étincelantes dans l’hôtel. Le vent lui-même n’avait pas réussi à entrer en tenue de bal. Les convives soupaient à l’étage du dessus. Et sur la terrasse, devant la piscine, je sirotais une vodka à l’orange. Je jetai la fin de mon verre dans les remous noirs de la piscine.

— Je veux bien jouer aux cartes.
Il s’agissait de lancer chaque carte du haut de l’hôtel, qui faisait bien une douzaine d’étages, et de souffler la main penchée vers les nuages, pour envoyer une sorte de fumée magique, qui noircissait la carte puis la faisait disparaitre dans un tourbillon de fumées sombres.
— Tu n’as jamais joué à ce jeu, je parie.
Elle me fit un clin d’œil.
Cette nuit, je l’écoutai me raconter sa vie d’avant. Comment elle avait fui un pays en guerre avec son petit frère. Comment Dieu l’avait chargée de la mission d’accompagner les âmes déchues, une fois là-haut.
— Il y en a beaucoup qui font ton travail ?
— Oh, tu sais. Ce n’est pas spécialement bien vu, d’être la mort. Nous sommes beaucoup dans mon cas. Nous essayons de faire changer les choses, mais…
Mon regard fut happé par un obus bleu qui traversait les nuages comme une idée vertigineuse. Je tendis le bras pour l’attraper, mais la mort retint ma main.
Je frissonnai. Le contact des doigts de la mort était glacial mais agréable. Je sentis une odeur, celle de mon enfance et je levai les yeux vers elle. Alors, elle m’embrassa.
— Tu n’es pas sensée…
— L’amour. Qui peut dire qui peut le ressentir et pour qui ?
— Tu es toi-même…
— Toi et moi, nous ne sommes plus de ce monde, fit-elle, en décrivant un arc de cercle de sa main. Les bombes tombaient comme des notes de piano. Le ciel avait pris une couleur violette qui tirait vers le pourpre. Déjà, elle m’embrassait à nouveau, et je fermais les yeux.
Je me revis sur mon lit les bras en croix. Je revis le visage sombre d’un homme, qui m’avait jadis plu. Tellement plu que je lui avais offert ma vie. Je me revis devant lui :
— Je reste.
— Tu pars.
— L’un de nous deux doit protéger ce quartier. Tu pars.
Il était parti, les mains humides de sueur, le visage plein de suie. Je savais qu’il ne m’avait jamais aimée. Mais quand je l’ai vu se retourner, depuis ma fenêtre au dernier étage de l’immeuble, j’ai su que cela n’avait aucune espèce d’importance. Et les oiseaux blancs avaient joué entre les éclats de balle. J’étais trop loin pour entendre les cris des hommes sur la grand place. J’avais fermé les yeux, j’avais pensé à lui sur mon lit, les bras en croix.
— Est-ce qu’il est en lieu sûr, je demandai à ma compagne.
Elle avait les yeux rouges d’avoir pleuré. Je compris que je lui plaisais.
— Il est loin d’ici. Ne t’inquiète plus pour lui.
Nous survolâmes à nouveau la ville. Le matin avait dissipé la candeur de la nuit. Les bombes tombaient dans un roulement de tambour militaire. Je priai pour que notre voyage dure toujours. Mais quand j’ouvris les yeux, je compris que j’étais prisonnière des décombres. Un filet de sang coulait sur mon nez. Une femme l’étage du dessus saignait et le sang gouttait sur mon visage. Je fermai les yeux et pensai à la mort. Je l’invoquai, comme une prière pour les vivants. Puis je rouvris les yeux et je vis son visage. Je chuchotai :
— Est-ce qu’il est en lieu sûr ?
Et l’immeuble s’effondra comme une tornade de sable.

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