La possibilité d’une île (Histoire 1)

Je regardai le soleil éclabousser la Seine. Les candélabres du pont Alexandre III prenaient des teintes cuivrées. Le soir allait tomber. Un nuage me sembla changer de forme, s’allonger lascivement et prendre l’apparence de la femme que j’aimais. Elle me tendait les bras dans une sorte de rêve éveillé. Sauf que j’avais pas de femme, pas le courage de dire à celle qui animait mes nuits sans fond qu’elle me faisait rêver.

Je pris mon téléphone et lui envoyai vingt messages d’affilée pour lui expliquer la beauté du soir qui tombe, rouge et dansant, sur les bateaux de Paris, pour lui démontrer par A plus B mon épuisement à plonger mon âme dans l’océan de la nuit en son absence. Je lui parlais du vent, du soleil, de la lune, que sais-je encore, elle me répondit trois heures plus tard laconiquement.

Je montai les marches qui mènent à la basilique du Sacré-Cœur. Une fois à l’intérieur, je voulus allumer un cierge pour tous les sentiments qui comme des trains, partent de notre âme pour un voyage sans retour. Je levai les yeux au plafond. Soudain, l’édifice trembla. Je portai mes yeux sur la nef. Les touristes avaient disparu et l’intérieur était plongé dans le noir. Seule une petite bougie était allumée devant l’autel. Je m’y pressai, comme un fantôme hanté par sa vie passée, et m’en saisis. Au moment où mes doigts se brûlaient à la flamme rose, une voix tonitruante se fit entendre :

— Toi !
Je fis un pas en arrière, et une ombre me traversa. Je m’affalai sur une des chaises en bois de l’église, épuisé par cette rencontre improbable.
Le fantôme pris successivement les traits de la femme que j’aimais, puis de ma mère, puis de Jésus. Je tendis un poing rageur dans l’obscurité :
— A quoi joues-tu ?
— Je suis venu t’arracher à ton imbécilité, me susurra le spectre, et il enroula sa longue traîne de fumée autour de mon torse. Je frissonnai. J’avais froid, l’aventure glaçait le sang dans mes veines consumées par l’amour.

Le fantôme éclata de rire. Je fermai les yeux et m’affaissai sur le sol gelé. Je réfléchissais à la dernière fois que j’avais fait l’amour à une femme, quand le son d’un chant d’oiseau me réveilla. Autour de moi, le soleil brûlait un champ de maïs couleur cendre. Une lune opaque disparaissait petit à petit dans la clarté grise du ciel. Je cherchai des yeux Paris, mais le bleu brillant du ciel me répondit que le fantôme m’avait entraîné dans un voyage sans retour. Je tâtai ma poche. Mon téléphone était toujours là. J’essayai à nouveau d’envoyer une salve de message à la jeune femme qui me faisait rêver. Mais un vieil homme m’arracha le téléphone des mains alors que je le brandissais en direction du soleil pour capter du réseau.

— Qui es-tu étranger ?
— Où suis-je ?
Au loin, l’océan refluait dans un bruit de tambours.
— Pacifique sud-ouest. Tu as du venir sur les Iles Salomon avec la dernière cargaison de bois de rose.
— Je suis sur une île ?
— Tu es sur la possibilité d’une île.
— La…
— Les îles Salomon et Makira n’existent que dans ton cœur. Tu les as visitées enfant pour échapper aux gifles de tes parents. Depuis, tu as oublié cet asile. Ta rencontre avec le Diable t’as mené jusqu’à moi.
— Le Diable ?
— Dieu lui délègue toutes les affaires de cœur ennuyeuses, qu’il n’a pas le goût de traiter. Le Diable va t’aider à oublier une femme.
— Jamais je ne l’oublierai !
Je m’enfuis en courant. Je savais, pour l’avoir mémorisé enfant, que les Iles Salomon sont une double chaîne d’îles séparées par un chenal, comprenant les îles de Santa Cruz, de Makira, de Malaita… et d’Ysabel du nom de la femme que j’aimais.
Je vis au loin la fumée d’un volcan s’évanouir dans le matin calme. Je serrai les poings et réalisai que mon téléphone était toujours là. J’essayai compulsivement d’envoyer un message à Ysabel, pour lui narrer cette aventure, mais elle ne me répondit pas. Je continuai ma route, frôlé par des enfants qui tenaient un petit chien en laisse. La capitale Honiara m’encerclait de ses immeubles bas. La forêt, laissait une traîne sombre derrière moi et ne devint bientôt plus qu’un souvenir.
Je traversai la ville et allumai un feu dans la nuit échancrée par un collier de nuages roux, sur la plage de Guadalcanal. Des familles riaient à bas bruit à mes côtés. Des maisons sur pilotis allumaient des chandeliers dans le lointain obscur. Une femme chassa un rat avec un balai et son regard me transperça.

Le Diable reparut, alors que je cherchais encore à obtenir une réponse d’Ysabel. La pluie diluvienne tomba sur nous comme un présage et je me mis à danser seul sur la plage, le Diable pour tout compagnon de bal.
— L’alizé du sud-est est coupable, pas moi, répliqua mon compagnon, qui avait pris la forme d’un oiseau blanc.
De petits bateaux continuaient à faire du cabotage sous la lune et la pluie devant nous. Je mis ma main en visière et arrêtai ma danse contre le temps.
— Tu vois, le Diable, je n’ai pas réussi à l’oublier ici.
Il posa une aile sur mon épaule, il avait la taille d’un homme de grande stature, et je vis ses yeux jaunes changer de couleur. Alors, je compris qu’il m’avait moi aussi, changé en oiseau. Je le suivis au-dessus des Iles Salomon, au-dessus des pirogues de pêche et de l’écume flamboyante du soir.

Nous traversâmes la forêt des Kwaios de Malaita, les berges des Arosi de Makira. L’oiseau descendit en piqué pour voler un peu de roti de bœuf embroché sur une plage. Il arracha un morceau de la chair de la viande et me le tendis. Je pleurai un peu en réalisant que mon téléphone était inutilisable avec des ailes.

Nous arrivâmes au port de Malaita. Des marins déchargaient une cargaison de savonnettes, kérosène et cuvettes en plastique. Je vis un homme étendre une moustiquaire de part et d’autre de deux arbres à pain pour une raison qui m’était inconnue. Je frémis en voyant une jeune femme au sourire éblouissant, qui me fit penser à Ysabel.

Au sud de Guadalcanal, nous passâmes une nuit pour nous reposer dans le village de Komuvaolu. Personne ne remarqua la présence de deux aigrettes blanches. La nuit venue, je m’échappai de l’emprise de mon compagnon et survolai un rituel incantatoire ; la fumée me piqua les yeux, mais je continuai mon vol en transperçant les nuages, qui pleurèrent un peu au-dessus des feux divinatoires. Je faillis heurter une paroi, dans mon vol, et en reprenant mon souffle, je m’aperçus qu’il s’agissait là d’une Eglise, isolée à quelques encâblures de cette petite plage de Guadalcanal. Une coupelle avait été déposée là comme exprès, avec des baies et un peu de purée de tapioca, que je picorai. Le Diable ne m’avait pas suivi, et je pénétrai dans l’église en volant comme un fou, perdu dans mon regret de n’avoir pas dit à Ysabel que je l’aimais, et en me heurtant aux vitraux comme un moustique à l’ampoule brûlante d’une lampe de chevet.

L’air confiné de l’église retenait un parfum de frangipanier et de tulipier. Je pensai au cou blanc d’Ysabel, aux mouvements de ses mains quand elle m’expliqua un jour qu’elle ne m’aimait pas, et je fermai les yeux.
— Retournons à Honiara, tonna le Diable.
Comment il m’avait retrouvé, je ne le sus pas.
Nous survolâmes la rivière Lunga à l’est de la capitale, jusqu’à White River, Point Cruz et les collines avoisinantes. Dans le quartier de Ranadi, une zone industrielle nous envoya ses fumées bleu nuit et je toussai dans l’obscurité.

Le matin nous entraîna dans sa houle implacable. Fatigué, le Diable avait repris la forme d’une traînée de fumée grise. Un yacht-club ondulait dans la chaleur du début de journée. J’écoutai une radio en pidgin et suivis le Diable au-dessus des Iles Salomon jusqu’à ce qu’il se décide à s’enrouler autour des nuages blanc et heureux. L’océan nous faisait un tapis coulissant jusque dans le lointain obscur. Je priai pour revoir Paris, je jurai que l’on ne m’y reprendrai plus à tomber amoureux. Et puis, quand le soleil eut fini de brûler mes efforts pour demeurer à une altitude déraisonnable et me rapprocher de la chaleur qui grondait dans mon cœur, je rejoignis le Diable au-dessous des nuages. Il me chanta lentement une berceuse en pidgin, j’étais happé par le bruit des vagues, bousculé par le chant du Diable, je volais sans en avoir conscience.

Je fus projeté sur le sol de la basilique, et mon visage était noir de suie. Je cherchai des yeux le Diable, il avait disparu. Je levai les yeux sur le plafond de la nef, de la neige pleurait dans l’obscurité incendiée par les bougies de l’édifice. Je me mis à danser au-milieu de la tempête de neige qui faisait rage dans l’église. Il n’y avait personne, j’étais seul avec mon cœur en cendre et mes souvenirs de l’océan. Et puis, quand Dieu eut fini de me rappeler sa grandeur et la lâcheté de mon cœur, je poussai violemment les battants de porte de l’entrée de l’édifice.

Un soleil resplendissant faisait exploser le cœur de Paris. Je m’étirai au-dessus de la vue en contreplongée de la capitale et sortit mon téléphone de ma poche. J’envoyai un dernier message à Ysabel pour m’excuser de l’avoir dérangée dans son quotidien pendant que je vivais mille aventures avec le Diable, puis mon regard fusionna avec le crépuscule, et me changeant en oiseau blanc, j’oubliai et Dieu, et l’amour.


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