Soleils brisés (Albanie)


Je laisse tomber Avril brisé d’Ismaël Kadaré. Les fleurs blanches d’un arbre devant la fenêtre m’invitent à les suivre. Elles me disent « Que fais-tu encore dans cette vie ». Alors je prends toutes mes affaires, oh ça n’est pas grand-chose, et je m’embarque pour ne plus jamais revenir.

Je prends une petite chambre d’hôtel à… Ma femme essaie de m’appeler, je ne décroche pas.

J’écris à l’autre, toute la nuit, je lui raconte ma souffrance. Les matins passés à l’usine à trimer pour que ma femme achète des rideaux verts plutôt que des stores. Ou l’inverse, je ne me rappelle plus. Je lui dis mes rêves. Je voulais devenir écrivain comme Monsieur Kadaré, et j’avais le style pour cela, c’est certain, mais la vie m’a sonné comme un tambour un jour de funérailles. Mon épouse m’a fait deux enfants, et le temps file comme une libellule. Si j’avais été un jeune au volant d’une Porsche blanche comme on en voit dans la capitale, je l’aurais enlevée à son quotidien, nous aurions voyagé dans mon pays, je lui aurais fait aimer l’Albanie. Je l’aurais emmenée visiter une citadelle illyrienne sous un soleil de plomb. Des violonistes auraient joué pour nous une valse devant la mosquée dite des cygnes, construite en 1827. Je l’aurais entraînée loin de la vue des arbres maigres et bruns sur la Via Egnatia, à Elbasan. Je lui aurais parlé en Bulgare et en Turc. J’aurais appris l’espagnol pour elle. Je lui aurais acheté un pistolet vendu par une petite vieille de Gjirokastër. Je lui dit tout cela, enfin non, je l’écris, et je déchire le papier.

Un jour je lui envoie vraiment mes messages, mais elle ne me répond pas. Je sens d’ici son mépris, comme le vent du sud, ce charlatan de mépris, il coagule dans ma gorge et m’empêche de respirer. Je paie l’hôtel, il ne me reste plus beaucoup d’argent, peu importe. Je suis recroquevillé en boule sur la couverture rêche de l’hôtel elle me lance comme un os à un chien un « bonsoir je suis désolée, je suis quelqu’un de très occupée ». Mon cœur bat à tout rompre. Je me brosse les dents. Ma femme a encore appelé trois fois. Je pense à nos deux enfants, et je prie un instant pour que le vent déracine en moi l’arbre de la passion qui fait de l’ombre à ma raison.

Un soir, c’est deux nuits après mon arrivée à l’hôtel, je lui dis que je l’aime. Elle ne me répond pas. Et puis elle finit pas me toiser d’un simple salut, comme un fruit trop mûr, un salut qui ne sonne pas juste, un salut de pacotille. J’en ai les larmes aux yeux. Je regarde ses photographies, dans des galas ou au bras d’autres hommes. Je me regarde dans le miroir, je ne fais pas le poids, pourtant j’étais un nageur aguerri plus jeune et puis je suis un bon écrivain.

J’attends deux jours, terré dans l’hôtel comme un renard chassé par le feu et l’ombre des fusils. Elle finit par me dire « bonsoir, nous ne nous connaissons pas », et moi je lui répond que je l’aime à la folie, que j’ai tout quitté pour elle. Elle ne me dit plus rien, un jour, deux jours, plusieurs jours passent comme cela. Alors je finis par craquer. Je lui envoie un long message. Mon sang de romancier vibre, c’est sûr, le message est trop long. Je lui explique tout. Son regard envoûtant sa voix envoûtante, son intelligence, je lui explique sa beauté, son charme, et en lui expliquant cela, je lui dévoile que je suis un fou. Et elle ne comprend rien. La pluie tombe comme des notes de piano sur le toit de l’hôtel. Mon enchanteresse me répond avec sérieux qu’elle ne me connait pas, alors pourquoi est-ce que je lui dit cela ? Je sais qu’elle croit que je dis n’importe quoi, mais je suis juste fou d’elle, alors avec l’argent du compte en banque de ma femme je prends un billet d’avion pour l’Espagne.

Je lui avoue, elle semble ne pas comprendre que je viens pour la voir respirer à l’autre bout de l’Europe. Elle me demande quel jour j’arrive avec le sang-froid d’un cavalier poursuivi par une chimère.

Combien de nuits avant qu’on m’expulse de l’hôtel ? Je sors sur la terrasse. La nuit est brillante et humide. Je cueille une fleur, pour l’offrir à mon Esméralda, mais la tige se brise entre mes gros doigts rougeauds.

Je rentre dans la petite chambre. Je bois jusqu’à plus soif, puis j’essaie à nouveau de la contacter. Les heures défilent. Elle a lu mon message, mais elle ne me répond pas. Elle doit en avoir assez de mes messages. Je ne lui parle plus d’amour, je ne lui parle plus de moi ni d’elle, je lui raconte le monde. Je lui lance en pâture l’espoir, la nuit, la chasteté de la passion. Je lui détaille les nouvelles que j’écris, le roman que je suis en train de terminer. Elle ne le lira pas pourtant ce roman, c’est elle qui en est l’héroïne.

Mon roman c’est l’histoire d’un homme fou amoureux d’un visage, d’une ombre, d’une voix, qui traverse le monde pour réaliser les rêves de la femme qu’il idéalise, sans jamais la rencontrer. Je lui raconte l’histoire de ce mon chef d’œuvre, qui est mon passeport pour une autre vie, car je le publierai un jour sous mon vrai nom, finis les pseudonymes, et je pourrai me vautrer dans le champagne et le regard des femmes. Je lui envoie encore beaucoup d’autres messages restés sans réponses, je lui redis que je l’aime, que j’ai appris l’espagnol pour elle depuis que mon cœur a croisé son regard, je lui répète que mon roman parle d’elle, qu’elle est la plus belle chose que je n’ai jamais entendue au monde, pourtant j’ai deux enfants mignons comme des puces de chien.

Je lui dis tout cela, et j’attends le cœur à découvert. Je me déshabille, je suis nu sur le plancher de la chambre, l’hôtelier frappe pour demander son dû. Déjà, merde alors, je me rhabille, je dégueule dans la douche puis je lui ouvre. Il a l’air mauvais on dirait une carabine transformée en homme. Il fronce un de ses épais sourcils gris broussailleux. Je lui bafouille des excuses fines comme des cartes à jouer, il repart en haussant les épaules, je hausse moi aussi les épaules, puis je referme la porte. Je prends le drap, je le déchire, j’en fais une corde, j’essaie de me pendre. Ma femme continue d’appeler. J’essaie de me pendre, mais je suis trop lourd, je retombe comme un buffle sur la moquette. Mon téléphone s’allume à nouveau, c’est Esméralda. Elle me répond, glaciale, comme un ange frigorifié par un hiver rigoureux, comme une pucelle violentée par les neiges éternelles. Alors je joue mon va-tout je lui déclare une nouvelle fois ma flamme. Et tout brûle, mon téléphone brûle, la petite table brûle, la lampe et les rideaux brûlent ; le lit brûle, les draps brûlent eux aussi. L’hôtelier frappe à nouveau à ma porte, il a du m’entendre crier des insanités. Ou peut-être est-il un sorcier. Oui, peut-être a-t-il vu les flammes s’échapper de la petite fenêtre de ma chambre qui donne sur la nuit sans fond qui me sépare de l’espoir d’un amour partagé.

Je m’enfuis de l’hôtel, un dragon apparaît dans l’obscurité. Il fait s’embraser l’hôtel et incendie l’hôtelier, et je ris à gorge déployée. Puis il m’emmène avec lui, nous survolons l’Albanie. Il souffle des flammes par les naseaux, et je ris comme jamais je n’ai ri. Est-ce à cause du désespoir ? Mon rire s’entend et fait trembler les montagnes que nous survolons.

Le dragon me dépose sur une colline, je m’évanouis. Quand je me réveille, je ne sais plus comment je suis arrivé jusqu’ici. Il y a une voiture avec la clef sur le contact. Je n’hésite par un instant, je mets le moteur en route. C’est ma voiture, celle que j’avais garée devant l’hôtel. Comment est-elle arrivé là ? Je roule jusqu’à une frontière – est-ce celle du Kosovo ?

J’arrive à une station-service. Je chiale comme un enfant, mes mains sont tâchées par le cambouis, mon nez rougi a enflé sous les pleurs. Je me rappelle du lac de Shkodër, j’imagine sa main fine dans la mienne, ses cheveux brun-violets je la vois danser dans le brouillard, et mes pleurs se liquéfient comme de l’or fondu. Je paie l’essence, je monte dans l’auto, je prends la tangente. Plus seul que jamais. Je passe devant les usines chimiques dans la région de Fier. Le ciel semble de cobalt argenté. J’ai envie de foncer avec la bagnole dans l’un de ces nuages plus bas, roses comme des joues de filles, mais je n’ose pas. Une auto de police me dépasse. Un ingénieur me dévisage sur le bas-côté de la route, mais je ne pense qu’à l’Espagnole, sa voix posée, son regard brillant comme un lingot sorti du complexe métallurgique d’Elbasan. Où aller ? La Hongrie ? La Tchécoslovaquie ?

Il y a des vignes un peu plus loin dans un champ. Je continue ma route, à travers les prairies d’hiver, je suis comme le vent, ma voiture se fond dans la vitesse et dans le paysage. J’arrive dans une petite ville, ça sent la viande rance et le café. Une femme reprise un tapis sur une chaise en plastique. Je regarde dans la boite à gants, j’en sors un étui à cigarette diablement élégant. Je fume un instant, en pensant à l’Andalousie, à cette femme qui ne m’aime pas, et je rappelle ma femme pour lui dire que je rentre. Au téléphone, elle n’est pas surprise, elle me demande où je suis. Je lui indique le nom du village. Je fais demi-tour dans l’obscurité. J’arrive chez nous quelques heures plus tard, au petit matin. J’étends le linge, en silence, sans m’excuser ni donner d’explications. Mes enfants jouent dans le jardin. Le soleil a l’air épuisé, sa force brisée en mille éclats.

Le soir venu, j’envoie un dernier message à l’autre. Je lui explique que la vie est un rêve. Qu’il faut serrer ce songe comme des grains de café dans sa main si l’on veut torréfier le temps, déchirer le drap tâché de sang de l’ennui. Je la remercie pour m’avoir inspiré le futur chef d’œuvre de la littérature albanaise. Elle me répondra dans quelque mois quand elle saura qui je suis devenu… Puis je me tire une balle dans la tempe.

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