L’amour en Pays Sunda (Soundanais d’Indonésie)


Je lisais près de la fenêtre quand le bruit d’une explosion m’a extirpé de ma rêverie. Je suis sorti sur le pas de ma porte. Le ciel avait changé de couleur, il avait pris la teinte obscure d’un ananas rongé par la pourriture. Dans le ciel, les poudrières envoyaient une fumée historique. Je me suis frotté les yeux. Le cœur bleuté des nuages était transpercé par les canons hollandais. Venais-je d’être projeté dans le passé ? J’ai marché en ville. Une bannière blanche et rouge flottait entre les nuages. Je me suis senti meupeus keuyang (frustré, mal luné).

Une caravane de marchands défilait dans la brume. Inquiets, fuyant les bambous rougis au feu, bambu runcing agités par les nationalistes. Je me suis frotté les yeux à nouveau, et la guerre a semblé se terminer soudain. Il s’est mis à pleuvoir une grêle gelée. Alors, malheureusement, toute la mémoire m’est revenue.

J’avais aimé une femme, je pensais à elle en écoutant des valses d’un autre temps. Et cette femme allait être mariée aujourd’hui. Je pensai à l’incendie de Bandung en 1946, et me dis que l’événement le plus tragique n’était rien en comparaison de ma douleur. Quel égoïste je faisais !

« Les révolutions naissent à Bandung, et éclatent à Jakarta », a-t-on coutume de dire. Qu’à cela en tienne ! Je vais me faire politicien, et brûler la capitale d’Indonésie, et le pays Sunda d’où je viens et où j’ai cru un temps trouver l’amour.

Sunda, d’après les chercheurs proviendrait du mot « entrepôt ». Je revois les marins venus décharger leurs cargaisons d’épices derrière les lourds rideaux roses de la pluie. La nuit ne va pas tarder à gicler comme un geyser d’obscurité sur terre.  

Sunda est l’une des 33 provinces de l’Indonésie. Les sommets bleutés des montagnes se détachent dans l’obscurité. Je pense aux pèlerins de Chine et de Samarkand venus nous dérober nos richesses. Je passe devant un panneau en sanskrit. C’est l’entrée d’un temple. J’ai envie de danser dans le vent de devenir le vent, d’arracher un pétale d’une orchidée et de le noyer dans les flots de la mer. J’ai des envies de meurtre.

Les invités du mariage dansent. Je les observe depuis la fenêtre en bois, juché sur des fagots. Je suis tapi dans l’ombre. Personne ne fait attention à moi. Personne ne m’a vu approcher. Je suis comme un insecte, collé au mur, ruisselant de dégoût pour cette vie. Et le soleil ne va pas tarder à resplendir à nouveau. Le sourire de Maya est brillant de lumière. Elle est heureuse. Je descends de mon petit promontoire. Puis je me mets en route à travers la nuit. Je plisse les yeux devant le portail sculpté de la mosquée du village. Les prieurs sortent et me traversent. Je commence à me fondre dans la nuit et à devenir moi-même un spectre. Comme le roi guerrier Sanjaya, je vais donc m’évaporer en éther !

Je m’enfuis de la scène du mariage, en m’envolant au-dessus de notre région. Puis, happé par une bourrasque de vent, projeté à terre soudain, je me fraye un chemin dans un village anonyme de montagne. On y produit du sucre rouge, gula kawung en le versant dans des moules en vannerie une fois porté à ébullition. Je suis mélancolique comme une chanson d’amour triste. Je suis comme l’âme du Pays Sunda, au glorieux passé qui regrette celui-ci en se tordant les mains de désespoir et en crachant sur sa voisine heureuse Jakarta.

Le silence pour tout confident, comme en un jour de Nyepi (le jour du silence, rite en observance duquel les lieux publics ferment) je marche les mains dans les poches. Une confiserie vient d’ouvrir. Je vole quelques noix de cajou au passage. Je marche jusqu’aux rives. Des jarres ont été brisées près de la rivière. Je soupire. Le rocher devant moi a la forme d’une urne funéraire.

Accroupi près d’une mare verdâtre, je vois le reflet du roi Silihwangi. S’est-il échappé de son sanctuaire sur les pentes du mont Slamet ? Son fantôme me prend par les épaules « Moi aussi, j’ai aimé une femme à en mourir », me confie-t-il. Je lui crache au visage et il disparait, vexé.

Je n’ai pour tout alcool que la fraicheur du vent en cette aube lumineuse. Soudain, mon corps s’envole à nouveau. Ma silhouette fantomatique s’étire comme une ombre au-dessus des rizières. Les paysans commencent à affluer vers leur labeur. Le soleil reparait. Alors, je décide de survoler le pays Sunda à la recherche d’un amour plus vivifiant que celui qui m’a mené au trépas. Rencontrerai-je peut-être la fille d’un roi ? Voudrait-elle alors de moi ?

La mer de Java a une silhouette lascive. Il y a des poissons d’or qui nagent dans l’écume mousseuse. Je m’envole et me dirige vers le royaume des Ombres.

Ici les falaises se jettent à pic dans l’Océan Indien. J’assieds mon fantôme sur un rocher ; je devise quelques instants avec le vent. J’entrevois entre les nuages le sourire de celle qui a été mariée à un autre. Et en fermant les yeux, je vois les invités valser. Je suis transporté par une musique déchirante, que je perçois au milieu de la solitude et du silence.

Combien de temps suis-je resté sur ce rocher ?

Septembre déjà. Le soleil se trouve au nord de l’équateur. L’œil du vent, voilà comment nos ancêtres appelaient la direction du vent. La mousson dite katiga, sèche, déferle sur les rues de Batung.

J’entends une suling, flûte séraphique qui inspira Debussy. Elle fait vibrer l’eau pure ruisselant devant moi. La rivière aux indigotiers coule paisiblement, comme une caresse faite à la terre. Il me semble apercevoir un crocodile blanc près des bambours. Qu’importe, je suis déjà à demi-mort. Mais où est la rédemption que je cherche ?

Pour regagner la vie, devenir awet jaya, invincible, me faudra-t-il comme le prétend une légende de ce pays, me plonger dans l’eau de quatre sources avant l’aube ?

Mon chemin continue vers les sources d’eau chaude d’une région proche. L’eau est délicieuse. Je peux presque sentir la vie revenir en moi. Dans la plantation de thé qui borde la forêt, je chante une chanson de mon enfance. Le soir goutte, la pluie dégouline depuis un ciel rose et brique. Soudain, un geyser s’élance jusqu’aux nuages immaculés. Il s’agit d’un nouveau système d’arrosage. Un oiseau vole entre les gouttes fines.

La nuit est descendue dans le lac du ciel comme une ombre solitaire. Des adolescents allument un briquets. Que font-ils près de l’aqueduc ? Je me présente à eux pour les faire fuir. Ils se dispersent en poussant de grands cris. Hujan téh gedé pisan (la pluie tombe drue). Il y a une tornade de poussière dans le ciel lointain. Est-ce un signe du divin ? Je hausse les épaules. Mes mains ont presque disparu, je deviens complètement invisible. Alors je cueille une mûre sur une ronce, de mes doigts translucides. Le sang du fruit se répand sur mes lèvres pâles. Je ferme les yeux et mon cœur se serre. On entend le cri des buffles au loin.

Au-dessus du Ciremai, le volcan le plus élevé du pays, je chante les vers octosyllabiques d’un tembang sunda (chant classique sundanais) et danse comme un oiseau blanchi par la pluie. Les pentes du volcan sont riches en sites archéologiques. Je contemple Sanghyang un instant puis je m’effondre en larme. Où est l’amour qui me redonnera foi en l’existence ?

Une lanjang (vierge) est venue pieds nus déposer une branche sur la rivière. Pourquoi ? Elle s’appelle Sartika. Comment je le sais ? Mais parce que je l’aime depuis toujours ! Je la suis à bonne distance. Je vole jusqu’à l’observatoire de Bosscha, pour observer son visage avec un télescope. Mais je ne perçois que le reflet de la nuit et des étoiles sur terre en plongeant mon âme dans l’engin d’observation astronomique. Le bangbalikanana (sens caché d’une allusion poétique) de l’amour m’échappe encore. Alors je braque le télescope en direction du monde cosmique. J’observe un temps les neuf mondes stellaires. Le djanna, paradis, semble à portée de mains. J’entrevois dans les cieux sombres l’éclat de ses jardins, l’Eden, firdaws, et le Jardin de l’Eternité.

Une Citroën de collection surmontée d’un fanion roule à toute vitesse en direction de la jeune femme. Elle se retourne en ma direction. Je vole jusqu’à elle la prend dans mes bras et nous roulons sur le bas-côté de la route. Mais elle ne peut que penser que c’est le vent qui l’a sauvée, n’est-ce pas ? Alors elle fait un signe de croix, comme une chrétienne et se sauve, toujours pieds nus. Elle porte une kebaya, une petite veste en brocard rouge avec un décolleté en trapèze, un chignon bas orné d’une fleur blanche.

Elle s’approche d’une maison en pierre qui jouxte la rizière. Que Sri, la Mère du Riz, soit avec elle. Qu’a-t-elle l’intention d’accomplir ce soir ? La princesse se saisit d’une arme à feu, cachée dans les plis de son chemisier rouge. Elle se frotte les yeux. Ses joues sont grêlées par la pluie. Je chante tout bas. La nuit recouvre comme une épaisse cape ses désirs meurtrier. Je suis l’éclat de sa peau jusqu’à une galeng, une étroite diguette. Elle caresse le pelage brun d’un buffle qui se détache dans l’obscurité. La lune veille sur nos consciences. Puis la princesse sort son revolver, fait volte-face et tire trois coups en ma direction.

Ainsi elle peut me voir. Est-elle une magicienne ? En souriant, je m’approche pour lui prendre la main et lui parler. Je lui raconte que quand on a marié ma petite amie à cet imbécile, et qu’elle m’a intimé méchamment de ne plus lui parler, je me suis promis de trouver une fille de roi. Et la voilà qui a surgi devant moi comme un rayon de soleil déchirant le rideau d’amertume de mes journées ! Je lui dis dans toutes les langues qui ont été parlées au cours des siècles dans le pays Sunda, le sanskrit, le kawi, le vieux-malais, le soundanais ancien, l’arabe, le vieux-javanais, le hollandais, le malais et l’indonésien.

Abdi bingah tiasa patepang deui sareng anjeun. Je suis content de vous rencontrer, je lui dis enfin.
Parantos lami abdi nataroskeun anjeun. Je vous ai cherché longtemps, me répond-elle.
Abdi hanjakal. Je suis désolé.

Les rizières sont un monde de femmes et les paysannes nous dévisagent. Je raconte à la princesse mes mésaventures sentimentales. Elle se baisse, attrape des graines dans un sac en jute et les lance à la volée. Les graines une fois dans le vent se transforment en petits oiseaux. Alors, elle se retourne vers moi et me sourit. Mais que signifie ce sourire ? A-t-elle accepté ma requête ? Soudain, elle trace en caractères pallawa sa réponse, un vers qui signifie qu’elle m’aimera, si je prête au ciel mon âme pour faire étinceler les jours de mes compatriotes.

Je me penche et arrache des mauvaises herbes. Le soleil fait luire les courbes des épis. Les femmes me traversent pour piquer le riz. Un nuage éclaircit le ciel d’un rose sombre. Je marche dans la boue, tout à ma tâche et la jeune fille disparait. Un sarcloir git, abandonné près d’une charrette.

Sur le marché, on échange le riz, surtout celui de Cianjur, à l’odeur de citronnelle. Un journal à la main, je cherche ma mystérieuse inconnue. La pluie tombe dans la nuque des marchands. Personne ne peut me voir. J’en profite pour m’asseoir sur une motte de terre et contempler les va-et-vient de la foule bruyante. Des enfants lancent des cerfs-volants depuis une colline derrière le marché. L’air sent le durian, la goyave et l’ananas de Bogor. Je croque dans un citron. Les fraises ont été introduites par les Hollandais il y a plus d’un siècle. Je vole une tasse de café à un marchand et croque dans une fraise en attendant de voir réapparaître mon inconnue.

Je compte les heures en mâchonnant quelques cacahuètes grillées. Mais elle ne réapparaît pas. Le dais du soleil est imperceptible. Les nuages s’amoncellent bien au-dessus de mon front ridé. Les maisons sur pilotis, imah panggung, prennent le soleil. De l’espace sous la maison, le poulailler, s’échappent des pépiements insupportables.

Où est-elle ? Je quitte la ville et les hommes et vole à présent au-dessus d’une des forêts sacrées du Pays Sunda. Au sud de Tasikmalaya, j’avise un temple devant lequel un moine agite patiemment une sanggar manuk, une cage à oiseaux vide en bambou avec une balancelle et un capuchon en satin brodé.

Adossé à un acajou, je regarde le moine rire solitaire, et son visage se décomposer. Soudain, le voilà qui change d’apparence et prend le visage de ma princesse. Quelle est donc cette sorcellerie ? Suis-je tombé amoureux d’un vieux moine ?

Je me rue entre les jacquiers et les acacias, angoissé mais curieux. Quand j’atteins le temple, le moine a disparu dans un souffle de fumées opaques ; je suis seul à présent. Ma main en visière, je noircis mon cœur d’idées desespérées.

M’a-t-on fait avaler de la poudre aphrodisiaque de rhinocéros pour me berner ? Qui est ce moine ?

Un petit hélicoptère de tourisme vole au-dessus de la forêt. Je m’élève haut au-dessus de la cime des arbres, au-dessus des pales. J’aperçois l’usine pétrochimique de Cilegon au loin qui envoie de lourdes fumées sombres dans le ciel mat. Je vais chercher le moine dans tout le pays Sunda. J’arpente les docks du chantier naval de Banten, les mines d’étain dans les îles de Bangka et de sel et le petit port de pêche de la baie de Cilauteureun.

Les emas, mines d’or de Sunda, existent depuis des centaines d’années. Les extractions illégales sont légion. Au pied des monts Halimun, je me balade entre les chercheurs d’or. Mais le moine semble vivre loin des hommes.

Je visite une ébénisterie dans laquelle on construit un superbe mobilier sino-soundanais en teck. Laqué, rehaussé d’or fin, ce sera un superbe objet. L’or de Bandung est le plus cher d’Indonésie. Je songe au brun doré de la pupille de cette princesse qui est devenue un moine et je souris.

Soudain, le voilà à nouveau devant moi, il mâchonne un peu de gingembre confit et me sourit. Je le tire par le bras et l’emmène à l’écart des regards. Nous marchons longtemps sans nous parler, jusqu’à atteindre une plantation d’indigotier. Le moine enfin, parle

— C’est un arbre aphrodisiaque. Il m’a permis de conquérir votre coeur.
— Vous m’en avez fait avaler. Quelle espèce de fantôme êtes-vous ?
— J’étais une princesse très pieuse. Une magicienne jalouse de ma beauté m’a changée en moine. Il n’y a qu’une manière de faire disparaître ce sortilège. C’est de…
— De ?
—  Je ne peux pas le dire. Mais… Il suffit de lire tous les contes qui parlent de ce type de sortilège. Rappelez-vous.
Et elle me quitta.
J’achetai de l’huile aphrodisiaque d’indigotier, la minyak atsiri. Je tombai amoureux de la princesse-moine et mon amour la sauva. Quant à moi ? Je retournai sur mes pas.

En buvant un thé épicé avec des clous de girofles, de la cardamome, je réfléchis en contemplant les nuages s’étirer comme les fils de soie qu’on utilise pour tisser les batiks. Irai-je retrouver la princesse dans le nar (enfer, feu) de l’amour ? Je décidai de prendre la journée pour y réfléchir, et retournai patiemment dans mon village. Tous les bruits avaient cessé. J’étais seul, les mains en croix, allongé sur mon lit.

J’attends que la mort et la vie, qui se disputent mon existence, décident de mon sort. Et quelle que soient leur décision, que je demeure un spectre ou que je reprenne ma forme humaine, une chose est sûre, je passerai ma vie à poursuivre un unique but, celui de l’amour.






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