Bangladesh chaos (Le fantôme de l’Eid-Ul-Adha)


Je me suis réveillé de manière étrange, le soleil semblait s’arrêter net avant les volets. En me regardant dans le miroir, je me suis trouvé plus vieux que d’ordinaire.

Un bruit de casseroles entrechoquées et je me suis extirpé en sursaut de ma torpeur. J’avais bavé sur la couverture. Le réveil indiquait dix-huit heures. Pour ne pas être en retard, j’ai limité mon séjour sous la douche à une dizaine de minutes. Les gouttes brûlantes tombaient sur ma poitrine. J’ai fermé les yeux et j’ai repensé à mon rêve de la nuit.

L’archange Gabriel portait une veste en cuir. Il écarquillait les yeux devant moi. Je me recroquevillais sur le petit lit de mon studio, pas peu fier d’être choisi par la sainte apparition pour une visite nocturne. Puis Gabriel a levé les bras en ma direction, comme possédé, et m’a parlé :

— Veux-tu sacrifier ce que tu as de plus précieux et comme Ibrahim, accéder à la gloire éternelle ?

Certes, c’était un projet, la gloire, la célébrité éternelle, que je fomentais depuis un certain temps.

Mais ce que j’avais de plus précieux ? Je n’avais pas de fils à donner à Dieu comme Ismaël. Je retournais instinctivement la photographie d’Ishita. Était-elle ce que j’avais de plus précieux ? Ses yeux bleu nuit étaient le fondement de ma conception de la beauté. Ils me transperçaient l’âme, mais étais-je amoureux d’elle ? J’avais comme un doute. J’essayais de me rappeler mon plus beau souvenir en sa compagnie.

J’empoignai une carabine à plomb et je tirais comme un dingue sur des canettes, au milieu de peluches multicolores. Elle portait un sari jaune canari, des bracelets que je venais de lui offrir à sa main droite. Nos mains se sont frôlés quand nous nous sommes assis sur un muret pour contempler la peluche que je venais de gagner. C’était loin de ce que mes compatriotes appellent l’amour.

Alors j’ai tendu mon poignet à l’ange. Il l’a embrassé et m’a dit « Puisque tu n’as personne à sacrifier… Tu dois me donner un peu de ton futur pour compenser. A partir de maintenant, tu ne seras plus capable de tomber amoureux. Chaque femme que tu rencontreras sera comme une flamme éteinte, elle ne t’inspirera qu’un peu de chaleur, et de parfum de fumée ». Mon poignet est resté marqué par une encre noire.

Et il est parti comme un oiseau hanté par la lumière, en se cognant dans l’embrasure de la fenêtre. Je suis resté haletant, à moitié endormi le visage en sueur dans mon lit. Qu’avait-il dit ? Moi, ne plus tomber amoureux ! A la faculté, j’étais réputé pour être un coureur de jupon. Il était impensable que je continue ma vie sans l’exaltation de l’amour ! Toutefois, je n’accordais pas trop d’importance à mon rêve. Les années passées à l’étranger à lire la philosophie allemande avaient fait de moi un fervent athée. J’étais convaincu que mon rêve n’était que le miroir de mes insomnies à répétition. Je résolus de faire un peu de guitare avant de prendre la route. Il était déjà assez tard quand je reposai l’instrument sur le mur de mon studio.

Le problème avec ma ville, c’est la ferveur religieuse qui en devient maîtresse chaque Eid. De Baitul Mukarram, la mosquée nationale, à ses près de 700 mosquée, Dhaka s’absorbe dans la célébration de la fête de l’Eid-Ul-Adha. Je passe devant le temple Dhakeshwari (littéralement : « de la déesse cachée » et dont Dhaka tire probablement son nom) en sifflotant. Un rat musqué me fait les gros yeux. Je le suit du regard, il s’enfuit près d’une autre grosse souris blanche, sous une arche en pierre du 15ème siècle. Le ciel est pétrifiant de beauté. Il brille comme les yeux de ma mère lorsqu’elle prépare le dessert. Je continue ma route en suivant la voie ferrée. J’ai rendez-vous chez la mère d’Ishita. Je vois des silhouettes noires disparaître des deux côtés d’un train qui arrive au ralenti. L’herbe pousse drue sur les rails. Je me penche pour les toucher. Ils sont gelés. Le soleil me caresse l’arrière de la nuque.

En arrivant chez Safina, ma belle-mère, j’ai déjà oublié mon rêve prémonitoire. Mon rickshaw traverse une rivière d’eau polluée mélangée avec le sang des animaux sacrifiés. L’eau est de couleur rouille et contraste avec la teinte bleu profond de mon véhicule. Dans un camion au toit ouvert, bleu lui aussi, des oranges sont empilées comme des souvenirs. Le conducteur du rickshaw porte un foulard blanc écru sur la tête. Il a du mal à avancer dans la rivière. Derrière lui, une voiture noire étincelante klaxonne. Il y a au moins sept rickshaws dans cette ruelle. Ces rivières de sang sont en partie dû au mauvais système de drainage de la capitale. Le conducteur de la Ford noire baisse sa vitre et en sort un poing rageur. Je ne me préoccupe jamais des accès de colère de mes concitoyens, et je poursuis ma route, gai comme un pinson.

Ma belle-mère, Safina, nous raconte qu’elle a cherché des mendiants dans toute la ville pour leur offrir de la viande sacrifiée, comme le veut la coutume, « mais qu’elle n’a pu en trouver ». Elle plonge deux doigts graisseux dans un peu de jelly, et les porte à sa bouche. Ses ongles sont vernis, impeccable. Ma fiancée, Ishita, s’est levée. Nous nous sommes connus à l’université. Elle étudie en faculté d’anglais, et moi de musicologie. Elle regarde les petites voitures en métal qui décorent l’armoire du salon. « Ce sont les voitures du frère d’Ishita. S’il était venu aujourd’hui, il ferait un point d’honneur à respecter nos traditions » souffle Safina, qui apporte un plat en argent.

Je me sens de plus en plus mal. Le gingembre du curry de poisson me monte jusqu’aux yeux. Je pleure un peu. « Vous n’allez pas bien ? » me demande Safina avec une feinte bienveillance. Je toussote. Ma main est recouverte d’un peu de sang. Je sais qu’elle cherche un autre prétendant moins musicien et plus digne que moi. Je hausse les épaules. Sous le regard inquisiteur d’Ishita, je me lève, tombe et me rattrape à une poignée de porte. Puis, tout s’enchaîne très vite. Ma fiancée se lève afin de me soutenir, mais je la repousse dans les bras de sa mère. Elles émettent un petit cri interloqué, et j’en profite pour filer. J’ouvre grand la porte d’entrée, aussi résolu qu’un politicien poursuivi par un gang, je dévale quatre à quatre les escaliers qui mènent à la liberté.

Une fois dans la rue, je soupire de satisfaction. Voilà, j’ai évité les discussions sur notre futur mariage. Et maintenant ? Je m’éponge le front. Un véhicule blanc manque de me renverser. Je me mets en route. Les fiançailles sont-elles rompues pour autant ? Elle s’en remettra. Elle a toute sa vie pour s’en remettre. Des enfants jouent avec un petit sifflet devant un étal de thé. Un buffle est tiré par les cornes par deux femmes en sari de légère épaisseur. L’une d’elle me regarde avec un regard implorant. Je suis le seul type des environs qui ait l’air décent, mais je crache encore un peu de sang sur le trottoir, et la femme détourne le regard.

Je trottine jusqu’à un restaurant, dans lequel une serveuse l’air népali, m’apporte un peu de café et du sucre. Je la remercie, heureux, et lui fait signe de s’approcher. La gamine hésite un peu, puis renonce à me snober :

— Il vous faut autre chose ?
— Tu as un petit ami ?

Elle rougit, et baisse le regard. Je me sens magnifique, exalté, étourdi par les possibilités de la vie. Je suis un escroc. Je me rends compte que j’ai dépassé les bornes de la bienséance au moment où elle va chercher son patron. Alors je décide d’aller voir si le soleil brille toujours. Nous sommes en juin, et la douce clarté du ciel se réverbère sur chaque visage que je croise. Nous cheminons une bonne demi-heure, ma bonne humeur et moi, avant que la nuit finisse par nous rattraper. Quelques panneaux plus loin, je m’aperçois que je suis à plus d’une heure à pieds de mon quartier.

J’entends partout des éclats de voix. C’est la fête. La nuit a pris une teinte dorée et des reflets violets. Soudain, j’entends une musique latine. J’entrouvre la porte d’une petite échoppe de disques et je vois une magnifique jeune femme en sari vert d’eau, s’essuyer la bouche avec le pan de son vêtement. Elle contemple un vinyle. Je m’approche d’elle pour la conseiller. Elle lève sur moi des yeux pareils à une chanson, et me sourit. Une crampe me fait me pencher un peu vers elle. Puis, je me rappelle de la malédiction de l’archange et je fronce les sourcils.

Alors, le doute commence à s’emparer de moi. Je suis peut-être devenu insensible ? Je lève les yeux vers la brume noire sans fin des cieux. Ils me semblent aspirer un peu plus de mon âme à chaque seconde que je rive mon regard sur Dieu. Où es-tu, Gabriel, je chantonne tout haut, et une vieille femme me dévisage. Elle passe près de moi, et je lui prends le bras sans parler.

— Lâche moi, espèce de dingue, me crie la vieille.
— Suppôt de l’archange, dis-moi où je peux trouver ton maître ?

Et je crie. Pour qu’on m’entende dans tout Dhaka, et hors du pays aussi. Pour qu’on réponde à ma supplique, et qu’elle monte jusqu’aux cieux, et qu’elle atteigne l’ange comme une gifle. Je me mets à courir loin de toute raison. Est-ce que je deviens fou ? Je finis par arriver sur les berges de la rivière. Je plonge mon visage dans l’eau tiède. Un type en dhoti hindou me pousse dans le dos. J’ai l’impression de me noyer. Je suis complètement trempé quand je sors de la Burigonga. Les étoiles se réverbèrent sur ma veste en cuir noir. J’enlève la plupart de mes vêtements, et je décide de courir jusqu’à chez moi. Soudain, les immeubles qui m’entourent me semblent osciller. Les citadins me voient torse-nu dans la nuit, et s’écartent. La terre n’a-t-elle pas tremblé ? La forme d’un chien noir sur le mur n’a-t-elle pas changé d’apparence ? Je vous vois me montrer du doigt, tous autant que vous êtes. Mais cela n’a plus aucune importance. Je manque de trébucher en me foulant la cheville. Il y a un livre par terre, avec une couverture carmin. Le titre, Notre-Dame de Paris. On voit une église dans la brume sur la première de couverture. « Cathédrales de l’autre bout du monde, prêtez-moi un peu de vos ors et de votre gloire », je fais, hurlant à l’adresse des Dieux anonymes, s’ils existent encore. Mais personne ne me répond quoi que ce soit. L’uniforme d’un policier s’avance vers moi. Il y a un attroupement de badauds de l’autre côté de la rivière. Ils me regardent comme si j’étais un chiot pris dans un filet de pêcheur. Je me débats dans des explications sans queue ni tête avec le policier. Il finit par me fausser compagnie en me faisant promettre de me rhabiller.

Alors je continue ma course dans la capitale bengalie. La nuit est presque dissoute dans le soleil matinale quand je parviens devant les grilles de ma résidence. Comment ai-je pu mettre autant de temps à rentrer ? Je bois un peu de vin acheté au marché noir. Puis, je m’endors sur la couverture, torse-nu, en me promettant de pourchasser l’archange demain – où qu’il se trouve sur la terre. A quoi sert de vivre, si c’est pour demeurer étranger à la beauté du monde ? Autant exister dans la peau d’un buffle sacrificiel

A peine raisonnai-je ainsi, que je sentis mes mouvements se faire plus lourds. Quelqu’un toqua à la porte. Il devait déjà être neuf heures du matin. Probablement Ishita. Elle devait m’en vouloir. Avais-je vraiment envie de me rabibocher avec elle ? Je tentai de me lever, et m’affalai de tout mon long à terre. Le miroir me renvoya un éclat blanchâtre. J’écarquillai les yeux et poussai un mugissement d’horreur : j’étais devenu un buffle. La fête de l’Eid-Ul-Adha, me racontait ma grand-mère, est une période propice pour les mauvais sorts. Mais enfin, transformé en buffle ! Je m’ébrouai, réussi à me tenir sur mes quatre pattes. Mes yeux avaient toujours la couleur ambre qui me rendait orgueilleux. Mon museau était un peu égratigné (j’avais dû me faire mal la veille en tombant dans la rivière). J’ouvris à Ishita, mais la jeune fille ne parut pas réagir.

Elle eut à peine un regard interloqué. Elle regarda à travers mon corps massif, s’avança et me traversa. J’étais donc devenu un buffle fantôme. Je descendis les escaliers et me mis en quête de l’archange Gabriel. Comme la veille, je marchai longtemps. J’atteignis une voie ferrée et montai dans un wagon rempli de paille. Je m’endormis, fatigué par les émotions subies. Où un buffle épuisé pouvait-il trouver un ange ? Je résolus de descendre à la prochaine station. Mais j’oubliai, et finit par me retrouver au terminus du train. C’était une petite ville en bord de mer.

Je marchai sur la plage. Les enfants et leurs parents se promenaient sur le sable frais et me traversaient. Un marchand de guirlande vendait aussi des noix de pécan. J’en volai et les grignotai près de l’océan. Personne pas même le marchand ne sembla reconnaître en moi un spectre. Je passai la journée dans cette ville septentrionale à contempler le reflet de l’océan sur le ciel rosissant. Je songeais à la gentillesse d’Ishita. Je me mordis les doigts. Je n’en serais pas là, si j’avais respecté sa famille !

Alors que je regardais les barques aller et venir à l’horizon, une silhouette noire se présenta sur mon flanc gauche. On eut dit une brume fantômatique. Je n’osais pas regarder l’apparition, de peur que ce fut une démone. Soudain, je risquai un coup d’œil en sa direction. Je vis soudain défiler toutes les images des jeunes filles que j’avais connues dans le passé. Le fantôme me chuchota quelque chose en passant sa main au-dessus de ma crinière blanche.

Nous conversâmes une bonne partie de la nuit. Je ne pouvais pas lui avouer que je n’étais pas un buffle, mais un beau jeune homme. Aussi partit-elle le matin venu, sans que j’aie pu lui dire un quelconque mot d’amour. Au moment où je voulus la rattraper, une main empoigna mon crin. Je reconnus la peau bleutée de l’archange Gabriel. L’océan refluait par vagues noires devant nous, comme une succession de désirs. Le vent soufflait entre nous. Gabriel me demanda comment s’était passée ma journée. Je lui confiai que je ne m’étais pas senti si désespéré depuis des jours. Il se tourna vers moi :

— Je peux te rendre ta forme humaine.
— Comment ?
— Sacrifie ce que tu as de plus précieux à nouveau.

Au moment où j’acquiesçai, le marchand de noix s’avança. Avec un couteau, il me transperça d’un trait rapide la gorge. Je ne sentis rien d’autre que le poids de la nuit. Elle s’abattait sur mes épaules bovines. Je tombai dans un profond sommeil. Quand je me réveillai, la bave avait tracé un cercle rouge sur la couverture qui me recouvrait savamment. Je m’en débarrassai. Je pris une douche et fermai les yeux en repensant à ma tendance à rêver bizarrement. Devais-je cesser l’alcool ? Avais-je expié en dormant mon comportement désastreux envers Ishita ?

A ce moment précis, elle toqua à la porte. Je lui ouvris, avec la ferme intention de m’excuser, mais son regard me transperça. Elle s’avança un peu. Je crus qu’elle allait me prendre dans ses bras, mais elle traversa mon corps.

J’étais devenu un fantôme à nouveau.
Que pourrai-je bien offrir à l’archange la nuit prochaine ? Que lui donner d’autre que la liberté, l’amour et la vie pour qu’il me rende ma forme humaine ? Je résolus d’y réfléchir sérieusement, et tandis qu’Ishita repartait, me replongeai en baillant dans un sommeil sans fond.


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s