Meurtre pendant la kayidiya / Meurtre pendant la saison des pluies (Zarma du Niger + Français)

Suuru ga taali hay (trop endurer engendre des problèmes). Je m’appelle Tondi. Je vais vous raconter mon histoire.

C’était la kayidiya (la saison des pluies). J’étais tombé amoureux. Je demandais grâce au génie du tonnerre et de la pluie. Au bord du fleuve, je promenais son visage dans mon âme comme un petit chien fou. Les paysans me regardaient errer et piétiner les champs de sorgho. Je ne leur rendais pas leurs regards hostile. Seule la lune méritait toute mon attention !

Baako si di (l’amoureux est aveugle). Aucune femme, qui rentraient de la cueillette, n’attirait plus mon regard brûlant. Les nuages de pluie, poussés par des vents faibles étaient traversés par des éclairs. La pluie tomba sous forme de grêle. La terre était rouge comme le feu de ma poitrine. Je respirais avec difficulté. Un prunier noir me dévisageait de ses fruits mûrs. Je m’assis près du fleuve pour contempler les nénuphars à fleurs jaunes, adossé à un arbre. Je croquai dans une pomme en regardant les fleuves qui avaient pris une couleur cannelle.

La femme que j’aimais ne connaissais pas mon existence. Elle était journaliste, vivait à l’étranger ; moi je zappais sur son émission le soir seul dans ma maison. Je balayais devant la télévision, pour chasser les mauvais génie, puis je m’asseyais sur un coussin rose et je la regardais présenter les informations en anglais. De quel pays vient-elle ? Que fait-elle après l’émission ? Ces questions sans réponse me rendaient fou.

 Dans notre village, on trouve une foori (place publique) où se retrouvent les jeunes filles pour danser le soir. Je suis adossé à un baobab, je les regarde en plissant les yeux. Ces filles ne sont rien pour moi, je rêve de cette présentatrice. C’est dans le tanda du chef, près de la place publique et du marché, que nous demandons conseil ou rendons la justice. Je décide de leur avouer mon amour impossible. Mais je n’essuie que des moqueries. Un homme me propose de me prêter une jument pour mes besoins sexuels. Je crache sur la terre humide de pluie. Iblis (Satan), regarde-moi, je vais faire un carnage ce soir.

Je me prépare au crime, seul, autour de la jingaray (mosquée). Si Dieu existait, il comprendrait mon amour pour cette femme, il me donnerait l’absolution pour le meurtre que je m’apprête à commettre. Les fidèles sont absents ce soir, ils sont allés écouter le jasare (historien d’origine soniniké) près du day (puit). L’eau est rare en région zarma. Les femmes utilisent une pompe à pied qui les fait transpirer. Elles font surgit l’eau à la force de leurs cuisses et de leurs mollets.

Le saaray (cimetière) est mon endroit préféré du village. J’ai caché mon revolver sous un des massifs de fleurs artificiels qui décorent la tombe de l’ancien chef de village. L’arme en main, je suis décidé à faire un carnage ce soir. J’avance timidement vers le cœur du village, décidé à tirer de toute mon amertume. Le train est passé au loin, j’ai aperçu les volutes de fumée s’envoler jusque dans les nimbus roses dans le ciel.

Le soir tombe sur Zarmaganda, la nuit allait au marché des étoiles.

Une veuve que je connaissais par mon père s’est avancé vers moi.
— Fo nda almaari (bonsoir) Je suis magicienne, m’a-t-elle dit.
La lune est maraboutée, je lui ai répondu. Ecarte-toi. Elle aperçoit la crosse de mon revolver et fait un pas en arrière — Tu n’as pas plus de pouvoirs magique que moi.
Elle s’éloigne pour aller rejoindre d’autres vieilles. Je crois qu’elles vont bon train avec leurs commérages. Une jeune adolescente descend de la mobylette de son petit ami. J’ai fait un « hindiri » (un rêve) d’amour. Mais le serpent a piqué la bulle dans laquelle je dormais et m’a réveillé. Aujourd’hui, je vais réveiller le diable qui m’a enlevé tout espoir en faisant couler le sang.

Autour de moi, c’est la fête au village, les jeunes filles chantent :

« Yahayé hayé yahayé
Yahayé hayé yahayé »


— Ma belle inconnu, Ay ga ba nin (je t’aime)
Si je deviens célèbre
Que je fais la guerre au Zarmaganda
Retiens mon nom

Et je me suis mis à tirer dans la foule. Subahaana (au secours) criaient-ils. May ci nga (attention !)
Je suis rentré couvert de sang. Je ne crois pas avoir tué d’hommes, mais ils ont eu une sacré peur. Je n’ai blessé que les vaches du village. Le sang qui macule ma chemise est un sang animal.

Mon père en me voyant rentrer échevelé me dit :

— Espèce de cafari (infidèle) viens à la jingar (prière) expier ce que tu as fait.

Ay si (je refuse). Je vais aller wayna funay (au levant) décrocher la nuit de son perchoir d’argent.

Pour conjurer la folie qui s’était emparée de moi, ma mère fit cuire du son et des graines de mil. Elle me fit manger les boulettes ainsi préparées.
Ay bina ka (je suis déprimé), lui dis-je. J’aime une femme qui ne songe pas un instant à moi.
Ay bina ga jijiri (mon cœur tremble) de penser que demain elle se lèvera, elle enfilera ses habits sans penser qu’au Niger quelqu’un l’attend.

— Tu devrais te marier
Mais je n’en ai pas eu le temps. Ils sont venus me chercher au matin à cause du massacre des vaches.

Aujourd’hui, j’habite la prison de Niamey. Je ne sais pas combien de temps je resterai en prison. Ma cellule donne sur le fleuve et sur la ville. Je m’accroche aux barreaux, mes jambes flageolent. Je suis plus heureux que jamais : je peux penser sans regrets à ma belle inconnue. Et comme on dit en langue zarma, Burcin ga haawi bay (l’homme libre connait la honte). Pas moi. Il me reste une porte de sortie, un peu de poison que j’ai emmené jusqu’ici. Ay ga koy no (je vais m’en aller). Vous ne me reverrez plus.

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