Le soldat du Pandjchir (Pashto + Français)

بخښنه غواړم (bachena ghwarom) excuse-moi.
Le moudjahidine (« guerrier saint) est habillé avec un costume bleu pétrole. Il sourit. Sa main gauche tient sa kalachnikov. Une large ceinture verte complète sa tenue.
— Qui va là ?
— Je ne parle pas pashto. فرانسوی (fransawi) je suis français
Il éclata de rire.
— Que fait un français ici… Vous n’êtes pas occupés à sauver les tours Eiffel ?
— La tour Eiffel. Il n’y en a qu’une.
J’allumais une cigarette. La marche le long de la route escarpée qui mène au tunnel m’a épuisé. Je tremble non de peur mais de fatigue. Au-dessus de nous, la lune rougit.
— Je n’ai jamais vu de français.
Tout me revint en mémoire. La lumière déclinante sur le pont Alexandre III. Les anxiolytiques, l’envie de sauter. Disparaître pour toujours au fond de la Seine. Et la main de l’Afghan sur mon épaule.
— Si tu veux mourir, meurs pour quelque chose.
La guerre d’Afghanistan battait son plein. Je voulais rencontrer celui qu’on surnommait le lion du Pandjchir, le commandant Massoud, et écrire un livre sur lui. Mais je n’avais fait qu’errer dans des paysages désertiques, aidé par la gentillesse de la population. Elle me nourrissait de village en village, malgré la peur des représailles.
Je me lève. Une hirondelle du désert s’est posée sur un rocher à côté du camp moudjahidine.
— Pourquoi es-tu venu ici ?
— Je veux épouser une afghane
Ma réponse le désarçonne.
هیله کوم بیا یي ولولی (hila kawom bia je wolwalej) tu peux répéter ça ?
Je sais que je joue ma vie. Alors je ne réponds pas au risque de le vexer. Je m’accroupis sur le sol. Je trace sur la terre avec un bâton le chemin par lequel je suis venu.
— Tu es perdu ?
— Je me suis livré à la merci du vent.
— Tu combats aux côtés des soviétiques ?
— Non. Je suis venu écrire un livre sur le commandant.
— Un livre ?
— Je suis journaliste.
— Donne-moi une seule bonne raison de te laisser repartir.
— Tu l’as déjà dit. Je suis le seul français. Un oiseau rare, dis-je en montrant l’hirondelle.
هیله کوم یوه شېبه (hila kawom jawa scheba) attends-un moment. Le chef va venir discuter avec toi.
Le soleil étincelle sur la ligne de crête du col de Salang. La glace laisse progressivement place à la terre brûlée par les combats. یو (jau), دوه (doa), درې (drej), څلور (zalur) quatre minutes s’écoulent. L’hirondelle s’est envolée, le vent a ralenti son souffle brûlant. Ma nuque est pleine de poussière. Je lève les yeux vers le ciel. Ainsi, c’est comme cela que tout s’achève ?
Soudain, le bruit d’un hélicoptère Mil Mi-24 se fait entendre. Mon interlocuteur se met à courir entre les rangées de tente. Je le vois enfoncer un lance-missile sol air dans le sol. Je sais que cet hélicoptère est probablement ma seule chance de survie. Je m’assois pour assister au combat. L’hélicoptère est touché en plein cœur et décrit des arc de cercle rougeoyant avant de s’abîmer plus loin dans la rivière de la vallée. Je halète.
Nous sommes devant le tunnel de Salang, le principal point de passage entre Kaboul et le nord du pays. La neige commence à tomber. Je me frotte les yeux. Le chef des moudjahidines vient de sortir d’une tente. Satisfait d’avoir abattu un hélicoptère, il sourit discrètement.
— Je m’appelle Awalmir. Mon aide de camp dit que tu aimes les femmes. Pourquoi es-tu venu ici ?
Je serre les dents
— Je suis déjà mort.
— Je parle à un fantôme ?
Il éclate de rire. Je ne sais plus trop où je suis. Je revoir les murs blancs du lycée Louis-Le-Grand. Les étudiants aux chemises lissées par leurs mères. Les après-midi dans les rallyes. Amandine et son ombrelle blanche… Je crache du sang.
— Je voulais ressusciter ici.
— Dans les sables d’Afghanistan ?
— N’importe où. Sous le soleil dense.
— Tu tiens à mourir ?
Je me mets à tousser. Je ne tiens plus sur mes jambes. Il me fait asseoir. Puis il caresse mon visage, comme s’il trouvait dans ce geste des réponses, et continue son interrogatoire :
— Avec qui voyages-tu ?
زه یواځې سفر کوم (ze jawaze safar na kawom) Je voyage seul.
— Sans escorte ?
Au seuil de mon exécution, la langue pashtoune me revient aux lèvres. Je regarde la lune. Elle a une façon étrange de disparaître et réapparaître derrière les montagnes. Quelle langue parle-t-elle ?
— Quel âge as-tu ?
زه یوویشت کالن یم. (ze jauwischt kalan em) j’ai vingt-et-un ans.
— Tu es trop jeune.
Les enseignants de Louis-le-grand, les dissertations raturées, les heures de colle interminables. L’horloge arrêtée du deuxième étage. Les mères en robe moulante qu’on matait à la sortie des classes. Et l’ennui, cette terrible antichambre de la mort. Je femme les yeux.
— Tu es marié ?
ما کوزده نه ده کړی (ma koz da na da kere.) Je ne suis pas marié, je réponds, avec un accent à couper au couteau. Et toi ?

Mais il s’est déjà levé. Il repart, préparer mon exécution sans doute. Je m’allonge, la tête dans une flaque de glace.

Un faucon gerfaut tournoie dans le ciel doré. Plus loin, l’eau de la rivière de la vallée du Pandchir ruissèle depuis les glaciers.

Un homme me relève brusquement et m’amène dans une tente rouge et argentée un peu excentrée. Nous restons plusieurs heures lui en face de moi, sans nous regarder. La lune glisse comme une promesse d’avenir sur le tapis de la tente. J’ai les yeux hagards fixés sur la lumière vive. Les arabesques du tapis ont un air mystérieux. J’ai l’impression qu’ils vont s’entrelacer pour former le contour de personnages de contes pachtounes. Je suis épuisé. Je m’endors quelques heures.

Quand je me réveille, le silence a remplacé les mouvements de pas des moudjahidines.
Je regarde par l’entrebaillement de la tente. Mon gardien, Babrak, veille toujours sur moi.

Soudain, j’entends un grondement sur la route. Un camion d’essence vient d’atteindre le tunnel. Un convoi militaire le croise en sens inverse.

Le bruit assourdissant d’une explosion me parvient aux oreilles. Une lumière intense pénètre dans la tente. Babrak se lève, attrape sa kalachnikov et sort en courant dans l’air glacé. Je m’enfuis. Sur mon chemin, je croise les corps d’une dizaine de moudjahidines, tous tués dans l’explosion.

Je pénètre dans un alignement d’êtres hautes qui comme des soldats se tiennent raides devant le soleil brunissant.
ماښام مونیکمرغه (mascham mo nekmrgha) bonne nuit, me dit un moudjahidine, assis sur un tronc d’arbre, lorsque je sors des herbes pour arriver devant un ravin. Il lèche un papier de cigarette. Il rit. Je suis repris. J’attends qu’il se jette sur moi, mais il n’en fait rien.
— C’est toi, le français ?
Il se retourne. Ses yeux sont doux, sa barbe taillée en biseau. Je respire plus doucement. Un doute m’étreint.
— Vous êtes d’ici ?
— Je suis né dans le Pandjchir. Ma famille a habité Herat, et j’ai étudié à Kaboul.
— C’est bien vous qui avez réuni les moudjahidines contre les soviétiques ?
— Ils sont 13 000 sous mes ordres.
La lune éclaire une cicatrice sur sa joue droite.
— Que viens-tu faire ici ?
— J’écris un livre sur vous.
Il se lève et s’étire. Je ne sais pas s’il m’a entendu.
— Tu peux rester quelques jours ici avec moi.

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