Le champ du doyel fantôme


— Vous n’êtes pas d’ici, n’est-ce pas ?


L’inconnu avait prononcé ces mots d’un ton détaché. Au-dessus de nous, un rapace tournoyait dans le soleil. Je considérai un instant mon compagnon de route, puis m’arrêtai pour reprendre mon souffle. Il s’arrêta également et reprit sa question :


— Si je ne m’abuse… Vous me dites si je vous ennuie… Mais vous n’êtes pas d’ici.


— Je me rends à Khandigar, répondis-je, en feignant un sourire


— Que diriez-vous de faire un bout de chemin ensemble ?


Je haussai les épaules. Le soleil était au zénith et la chaleur me donnait quelque peu le vertige. Je m’arrêtai à nouveau, sortit une gourde en métal de mon sac. Avisant mon compagnon, je m’aperçus qu’il n’avait aucun bagage.


— Voulez-vous de l’eau ? Lui proposai-je.


— C’est fort aimable à vous.


— Vous allez à un mariage, n’est-ce pas ? Me demanda-t-il en me rendant la gourde.


— Vous aussi ?


— Oh moi… C’est différent.


— Si je ne me trompe pas, lui demandai-je à mon tour, vous êtes un chanteur baul ?


— Vous m’avez bien reconnu, dit-il, en souriant à pleine dents.

Les rayons du soleil nous enlevaient peu à peu toute notre réserve, et nous conversâmes à bâtons rompus.


— Alors vous allez au mariage ? Vous y chanterez ?


— Quand la nature ou un événement m’inspire, j’écris des poèmes. Je les mets en musique et je les chante à travers les villages et pendant les noces. Mais vous, vous êtes venu parce que vous connaissez le marié ?


— En fait, c’est la mariée que je connais.


— Oh. Je vois…


Je me mis à rougir et espérai qu’il prenne ce soudain bouleversement pour un léger coup de soleil.


— Vous êtes des amis d’enfance.


— Comment le savez-vous ?


— Vous savez. C’est courant. Deux amis d’enfance qui s’aiment, c’est certainement votre cas, qui se perdent de vue, puis qui se retrouvent pour le mariage de l’un d’eux. Cela ne doit pas être très agréable pour vous d’aller aux noces.


Je déglutis. Ce mendiant était trop curieux. Il reprit :


— Moi, je ne m’attache qu’aux étoiles. Ce sont elles qui me montrent le chemin. Il éclata de rire, découvrant plusieurs dents noires. Sa lourde crinière grise s’agita sous le vent.


— Un peu de vent. De quoi nous pousser dans la direction que nous souhaitons, remarqua-t-il.


— Il n’y avait pas de vent tout à l’heure, m’étonnai-je. Il va pleuvoir ?


— Vous êtes de la ville ? Il pleut rarement ici. Vous savez comment on appelle cet endroit ?


— Je ne le sais pas, non. C’est la première fois que je me rends à Khandigar.


Deux oiseaux gris de petite taille se disputaient un ver de terre devant nous. Je les chassai avec un bâton.


— Vous avez sauvé ce pauvre insecte. C’est tout à votre honneur. Ce vaste terrain désert entre Khandigar et la ville est surnommé le champ du doyel fantôme. Vous savez, les doyels, ce sont ces passereaux que vous avez chassés. Selon la légende, les âmes des habitants de Khandigar décédés dans l’année prennent la forme d’un doyel. Si vous vous promenez dans ce secteur assez longtemps, les oiseaux s’habituent à vous. Ce sont des bêtes très intelligentes. Elles sont capables de ressentir votre peine. Vous voyez là-bas ? Des couples d’oiseaux nous suivent du regard. Ils sentent à votre allure que quelque chose ne va pas.


— Ce sont les habitants de Khandigar, hé ! Me moquai-je, en regardant mon compagnon avec mépris.

Je n’aimais guère ces légendes campagnardes, peut-être avais-je gardé de mon enfance une certaine frayeur en les entendant jadis. Je fis pourtant attention aux formes noires qui ombraient le ciel. Je m’aperçus que dans ce champ désertique et aride, seuls les doyels avaient l’air heureux. La végétation était quasiment inexistante et si j’en croyais le chanteur, il ne pleuvait quasiment jamais ici.


              Enfin, nous arrivâmes au village. La nuit était presque tombée. Mon compagnon de route me quitta sans me dire son nom, et je fus reçu par mes hôtes. Mais le mendiant m’avait laissé une impression étrange, et je dormis mal cette nuit-là. Le lendemain, le jour des noces, je m’habillai avec une chemise que je retirai soigneusement pliée de mon sac. Les fourmis avaient envahi la chambre que l’on m’avait cédée pour les trois jours de la noce.

Je me battis avec les insectes qui avaient élu domicile dans mon lit, puis je sortis me promener dans Khandigar. Mon amie était bien trop occupée par les préparatifs de son mariage pour me tenir compagnie. Je me sentais quelque peu seul, mais je m’affairai sur les étals du marché pour faire quelques emplettes. Quand l’après-midi fut bien entamée, je me décidai à rentrer ; on m’attendait, le mariage devait commencer.


              Deux jours plus tard, épuisé et désespéré, je saluai mes hôtes sans rien en laisser paraître. Je n’avais pas croisé le mendiant baul pendant les noces et il me semblait probable qu’il ait menti sur son compte. Etait-il réellement un chanteur ? Un poète ? Rien n’était moins sûr. Je jetai mon sac sur mes épaules et me mit en route. A ce moment précis, mon amie d’enfance fit quelques pas avec moi. Elle avait surgi de nulle part, enveloppée dans un sari bleu nuit qui lui donnait l’air d’une ombre. Je la félicitai une fois encore et elle leva sur moi ses cils pareils à des branchages de nid d’oiseau.


— J’espère que tu feras bonne route, me dit-elle.


— C’était fabuleux, répondis-je. Tu as beaucoup de chance.


Elle baissa les yeux, puis se mordit la lèvre.


— C’est tout de même horrible. Il y a eu un drôle d’incident hier.


— Un incident ?


— Au moment où nous échangions les vœux, un mendiant s’est jeté du haut du chapiteau. Il s’est brisé la nuque.


Je pensai immédiatement à mon compagnon de route et frémis. Mon amie me quitta et je la vis s’éloigner à regret. Je serrai les poings et me promis de ne pas m’apitoyer trop sur mon sort. J’allais rentrer chez moi, me remettre à l’écriture et devenir un bon journaliste. Alya sera fière de moi, et peut-être un jour regrettera-t-elle de ne pas m’avoir choisi pour époux.
         

     Je marchais déjà depuis longtemps sous une chaleur de fer rougi, quand j’entendis un pépiement au-dessus de ma nuque brûlée par le soleil. Le son d’une lyre me parvint et je me retournai d’un bond. Personne. Le champ du doyel fantôme était absolument désert. D’où pouvait bien provenir la musique ? Petit à petit, alors que mes genoux commençaient à trembler sous le joug de la fatigue, j’entendis un cri percer la chaleur. Mes yeux commençaient à me jouer des tours, et ma vision se troublait.

Alors que je m’arrêtai un instant pour reprendre mes esprits, je m’aperçus qu’un oiseau décrivait de larges cercles au-dessus de moi. Il était silencieux, et la lyre s’était arrêtée elle aussi. Je l’observai un instant, et comme s’il l’avait senti, il descendit en piqué vers moi. Il se posa juste dans mon ombre. C’était un bel oiseau doyel, petit mais vif, gris et brillant. Il se mit à voler tout près de moi ; je tendis la main et il se posa sur ma paume ouverte. A ce moment-précis, je tombai évanoui. Je me réveillai dans la chambre de mes hôtes à Khandigar. La noce n’avait pas encore eu lieu. Près de moi, le même tapis des jours passés ; dans mon dos le même miroir en pied. Je sortis sur le pas de la chambre et entendis des notes de lyre.

Quelque fantôme me jouait décidément un tour. Je me demandai quelle était l’identité du mendiant baul. S’était-il changé en oiseau doyel ? Je retins mon souffle et me rendit chez mon amie. Elle n’était pas encore mariée, j’avais remonté le temps. Je résolus de prendre immédiatement congé d’Alya. Je voulais retourner dans le champ du doyel fantôme retrouver l’oiseau qui m’avait fait voyager dans le temps.


              Mais au moment où je la vis, ma poitrine s’allégea d’un poids. Je compris que le fantôme du mendiant m’intimait l’ordre d’agir, et je lui pris la main. Elle fut surprise, mais ne la retira pas. Ses yeux brillèrent, et je compris que je m’étais toujours trompé sur ses sentiments, qu’elle m’aimait aussi. Au moment ou je lâchai sa main, la musique d’une lyre retentit à nouveau dans la pièce. Alya tremblait, elle se leva et sortit une coupe de vin d’une armoire du siècle passé. Elle la porta à ses lèvres sans m’en proposer puis me parla doucement comme le vent d’été :


— Et maintenant ? Tu comptes m’enlever et m’emmener avec toi ?


Je réfléchis à cette solution et haussai les épaules. Mais un oiseau entra soudain dans la pièce. Alya le toucha et j’eus à peine le temps de la prendre dans mes bras, que nous étions projetés dans le champ du doyel. Alya portait un sari rouge qui lui allait à merveille, mais elle marchait avec difficulté.

Fou de joie, je l’embrassai. Plusieurs oiseaux se mirent à tournoyer autour de nous. Le ciel me semblait électrique. Il n’y avait pas de nuage, seulement un bleu brillant qui captait toute la chaleur de la terre. Nous marchâmes ainsi, main dans la main, en direction de la prochaine ville, jusqu’à la nuit. Alors, une forme dans l’obscurité apparut. Je reconnut le mendiant baul.

Il sortit son instrument de musique de son dos, et se mit à entonner une chanson. Aujourd’hui encore, alors qu’Alya est près de moi depuis des année, je l’entends encore :


« Mon cœur est une cage. Un oiseau je ne sais comment y est entré pour l’éternité. Je lui ai offert une coupe de vin, il l’a refusé. Alors je me suis sacrifié. J’ai pris la forme d’un oiseau doyel. J’ai traversé la nuit de mes ailes grises. J’ai volé entre ciel et terre. Mon cœur est une cage. Un oiseau y est entré, j’ai ouvert la porte de sa prison dorée. L’oiseau m’a remercié. Il a volé tout autour de moi. Je l’entends rire depuis le paradis ».

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