Les canards

Je suis au bout du rouleau. Le soleil explose dans ma conscience. Je suis vanné, détruit par la chaleur, j’ai envie de quitter ce bout du monde, mais je ne peux pas. Si seulement j’avais pu obtenir un autre poste. Et les élèves qui ont des têtes de mouettes. J’aimerais tordre le cou à certains.

La cour de l’école est un losange bordés de hauts platanes. Un bâtiment ennuyeux, dans un petit bourg ennuyeux. Heureusement, il y a Marcus, un autre prof. Il est plus vieux que moi. Sa barbe blanche est taillée à ras, impeccable. Marcus a toujours le sourire.

Derrière l’école, il y a un grillage, avec des poules et des canards. C’est Marcus qui a eu l’idée le premier, un jour de grande chaleur. Nous sommes revenus au boulot la nuit avec une grosse pince. Marcus grognait en coupant la grille, mais il y est arrivé sans trop de difficulté. La lune faisait glisser une lumière coupable sur nous, éclairant les bâtiments de l’école d’une drôle de lumière. J’ai écouté dans l’obscurité pour m’assurer que personne ne venait… Personne, nous étions seuls au monde dans cette cour d’école.

Nous sommes repartis avec trois canards et une poule. Personne ne s’apercevra de leur départ. C’est la femme de ménage de l’école qui leur donne à manger chaque matin, et je ne crois pas qu’elle ait jamais compté les bêtes. Nous avons roulé en silence, heureux, la campagne s’abattait comme une grande claque noire sur les vitres de la vieille bagnole de Marcus. Il était cramponné au volant, moi je jetais des coups d’œil sur la cage à l’arrière.

Nous avions tout prévu, la garçonnière de Marcus nous servirait pour entreposer les animaux. Et nous espérions, en choisissant deux canes et un canard, qu’il y aurait bientôt reproduction. Nous avons allumé la radio, les informations déversaient une bile de faits divers malsains. La nuit était avancée. J’ai éteint la radio et regardé Marcus d’un air entendu et il a souri.

Le lendemain, nous sommes allés travailler comme si de rien était. Nous pouvions tout supporter, la bêtise crasse de nos élèves, les questions pernicieuses de leurs parents à la grille le matin, le directeur qui buvait en cachette de la Suze. Nous savions que nous retrouverions les animaux le soir.

Si nous en avons pris soin ? Evidemment… Nous nous étions pas mal renseignés sur le sujet. Pour rigoler, je faisais parfois sucer des carambars et des gouttes de whisky aux canards. Je ne crois pas qu’ils aient vraiment apprécié l’apéritif. Ils mangeaient dans le creux de ma main ce que je leur donnais.

Petit à petit, notre cheptel s’est agrandi. Quand nous avons dépassé la vingtaine de canards, il a bien fallu s’en tenir à notre plan. Marcus s’est emparé d’un large couteau de boucher, a emmené des canards dans une chambre. Ca a pué des heures durant, mais nous avions réussi. Marcus a plumé, vidé et nettoyé les bêtes en chantant une chanson de comédie musicale américaine. Puis, il a coupé les ailerons, les pattes et le cou des bêtes.

Je me suis mis à entonner sa chanson à mon tour. C’était un soir où nous avions passé une journée particulièrement éprouvante à l’école. Une de nos collègues avait fait une crise d’hystérie en découvrant que nous étions en retard dans le programme scolaire. Quelle pimbêche ! Nous lui avons gentiment rappelé que nous sommes devenus des héros de l’Education Nationale pour avoir une liberté pédagogique. Elle est allé en parler au directeur, je parie.

Aujourd’hui le directeur est venu nous trouver, Marcus et moi et nous a demandé comment nous allions. La lumière éclaboussait nos regards et la cour de l’école se teintait de couleurs presque automnales. Le directeur faisait les cent pas à nos côtés, sourcils froncés, les mains dans le dos. Il n’y avait pratiquement pas de nuages dans le ciel, et je lisais sur les traits de Marcus une certaine inquiétude. Je pense que le directeur sait que nous lui cachons quelque chose. Mais il ne devinera jamais quoi.

Le soir venu, dans la garçonnière de Marcus, nous avons passé une bonne heure à bavarder de notre vie d’avant la mutation dans ce trou. Nous avons étalé douze canards sur la grande table en bois du salon. Nous avons laissé douze autres canards en vie pour la reproduction. Marcus a incisé les bêtes sur toute la longueur. La chair tombait comme de la neige fondue de la carcasse. Je l’ai aidé ensuite à retirer la graisse de la partie arrière et je l’ai mise dans un sac en plastique de côté.

Ensuite, nous avons badigeonné nos bêtes de sel, de poivre, d’épices et d’aromates écrasés. Cela sentait bon dans tout l’appartement. Je pense que les voisins commencent à se demander ce que nous manigançons. Nous avons laissé reposer les canards toute la nuit, et nous sommes repartis contents de nous à l’école le lendemain matin. Marcus a les CM2, moi les CE2. Nous avons fait la chorale ensemble. Marcus était tout guilleret, il a proposé une chanson américaine, les élèves ont adoré chanter. Je crois que c’était une bonne journée.

Le soir, nous avons fait fondre la graisse de canard avec de l’eau. Les autres canards étaient en liberté dans l’appartement et faisaient un bruit d’enfer. Je crois qu’ils se doutent de leur sort. Nous avons laissé cuire les morceaux de canards dans la graisse à feu doux et régulier 60 minutes. Marcus a souri, pris une allumette d’un paquet qui trainait sur le mini-bar. Puis il l’a enfoncée dans la chair. Nous nous étions renseignés sur la cuisson, et elle était de toute évidence parfaite.

Le lendemain, le directeur m’a regardé droit dans les yeux et m’a demandé si j’étais content de ma nouvelle mutation dans son école.
— Vous ne vous ennuyez pas trop ?
— Non, Monsieur. J’aime énormément la campagne de France.
— Mais un jeune homme comme vous…
— Oui, Monsieur ?
— Ca a besoin d’action, un jeune homme comme vous…
— J’ai toute l’action que je désire ici, Monsieur.

Ma phrase l’a laissé coi et une ombre de suspicion est passée devant ses yeux. Il a ouvert la bouche à nouveau pour parler, puis s’est ravisé, et est retourné travailler dans son bureau. J’étais un peu tremblant, il sait quelque chose, c’est certain. Je suis allé chercher mes élèves dans la cour. Depuis le début de notre entreprise de canards, les élèves me paraissent moins sales, moins dégoutants. Je suis plus patient avec eux. Aujourd’hui, j’ai résisté à l’envie de balancer un paquet de craie au visage d’une élève qui me souriait insolemment.

Une fois notre journée terminée, nous sommes rentrés chacun dans une voiture pour ne pas laisser planer le doute, puis nous avons bifurqué à plusieurs kilomètres de l’école en direction de l’appartement de Marcus. Un des canards était mort, ça empestait le vin rance, et je suis descendu sur la pointe des pieds jeter le corps dans la poubelle d’un voisin. J’espère que personne ne fera le rapprochement ni n’ouvrira le sac plastique avec le cadavre.

Nous avions placé les morceaux en les serrant dans des terrines en verre. Les canards étaient gras, luisants de santé, ils donnaient envie. Le samedi suivant, nous nous sommes rendus dans un village éloigné du nôtre, pour ne croiser aucune connaissance, et nous avons sorti une table dépliable du break de Marcus. Les badauds de cette région sont gourmands comme pas deux, et ça n’a pas manqué, nous avons tout vendu, oui Madame, absolument tout, il ne nous est rien resté sur les bras.

Fiers comme d’Artaban, nous sommes rentrés fêter notre succès avec nos amis, nous exultions, les canards aussi étaient tout énervés, ils ont un sixième sens ces bestiaux-là. Ils couraient entre nos pattes, manquant de nous faire trébucher. Nous avons trinqué à notre réussite. Bien entendu, nous ne faisions pas cela pour l’argent, non, nous voulions simplement vivre autre chose. Nous n’avions pas assez de canards pour démarrer une production de masse, et c’est le goût du risque qui nous donnait envie de continuer.

Les semaines défilèrent comme des nuages sombres, plus ou moins désagréables, à ceci près que nous vendions toujours aussi facilement nos morceaux de bêtes. L’entreprise de confits nous permettait de travailler à quelque chose de concret et nous pensions toujours à nos élèves au moment de tuer les bestiaux, ce qui nous soulageait immensément. Le seul point noir à ce tableau idyllique était l’attitude du directeur envers nous.

L’année fanait comme une vieille fleur en pot, juin était déjà là. Nous avions installé notre table dans le village de …, et de vieilles commères s’étaient mises en tête de nous faire la leçon sur la façon de cuisiner le canard et l’oie. Marcus les dispersait par quelques phrases bien senties, quand soudain, une voiture rouge s’arrêta devant notre étal. Un homme grand comme je n’en ai jamais vu, mince avec ça, et l’air peu commode, se mit à ausculter les terrines.

— Vous vendez ça combien ?

Marcus, qui vendait à la tête du client, décida qu’il n’aimait pas le type.

— Pour vous, ça sera une cinquantaine d’euros.

— Vous plaisantez ?

— Jamais.

— Ce n’est pas le prix.

— Votre tête ne me revient pas.

J’éclatai de rire, Marcus aussi, et l’inconnu s’en fut en silence. Le lendemain, c’était le jour de la kermesse de l’école. Nous arrivâmes en retard, nous avions dû passer à l’appartement de Marcus pour nettoyer les lieux qui devenaient clairement insalubres. Le directeur nous voyant fonça sur nous comme un taureau et nous poussa jusque dans son bureau. Il nous fit asseoir. Une fois installés, nous regardâmes autour de nous et quelle ne fut pas notre surprise de croiser le regard de l’homme gigantesque que nous avions vu la veille.

— Je vous présente l’inspecteur d’académie.

Ainsi, nous avions été suivis. Nous savions que nos jours en tant qu’enseignants étaient comptés, mais cela nous était indifférent ; nous savions désormais que ce qui est important dans la vie, c’est d’avoir quelqu’un qui se repose sur vous. Et nos canards tenaient à nous, nous étions leurs Dieux, leur univers, leur seule mère et nous comptions bien nous montrer dignes d’eux en ne courbant pas la tête devant le ministère. Alors nous avons fait ce que nous faisions de mieux, la rébellion. Nous avons déchiré la feuille de sanction que nous présentait l’inspecteur, et puis nous sommes sortis dans la cour. Ces imbéciles d’élèves essayaient de nous parler sur le chemin du retour, mais nous ne pensions qu’aux regards langoureux de nos canards.

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