Un écrivain de romans policiers

Mon appartement se situe dans le quartier chic de Bjørvika. Je longe l’avenue Snøhetta, je dépasse le Parlement de Norvège. La rivière Alna est joliment habillée de lumière ce soir, les réverbères lui font une cape brillante. Je plonge mon regard dans le brouillard qui s’est infiltré partout en ville. La neige s’est arrêtée. Elle reprendra sans doute cette nuit. Le ciel commence déjà à se décolorer. Il a pris des teintes grises marron et roses. Je soupire et essuie mes Ray-Bans Clubround pour homme écaille de tortue. Mes lèvres sont sèches. J’allume l’autoradio.

La voix de Whitney Houston s’échappe par ma fenêtre ouverte :

Don’t walk away from me
I have nothing, nothing, nothing
If I don’t have you, you, you, you, you

Le givre a recouvert la plupart des arbres. Certains semblent trembler dans le crépuscule en agitant leurs branches les plus hautes. Est-ce que je rêve ? Il m’a semblé voir un chien noir se lever et prendre l’apparence d’un vieil homme. Je me frotte les yeux, je suis sûrement un peu à côté de la plaque. Whitney chante plus doucement, j’ai baissé le volume, et je réfléchis à l’amour de ma vie qui m’a glissé entre les doigts.

Je m’appelle Torstein, je suis célibataire ; je crois que je l’ai toujours été, même quand j’ai failli me marier plusieurs fois ; même quand une fille a débarqué chez moi pour empiler ses cartons dans mon appartement. Je suis amoureux de mon amie d’enfance, mais Astrid me prend pour un raté et un type ennuyeux. Elle habite Oslo, mais je la vois de moins en moins.

Je suis presque arrivé. Cette ville est un mirage. Les passants pressés dévorent tous les scintillements de la chaussée. La terre tremble sous les roues des 4X4. Le givre se répand partout et il pleut, la pluie tintinnabule sur les pavés. La mousse de lichen pousse de ci de là. Je me suis toujours demandé quand ma rue avait été laissée à l’abandon par la municipalité. Un élan se met à courir devant moi, il barre la route à ma voiture. Je pile. Les nuages semblent épuisés. Ou bien ne sont-ils que le reflet de mon état désastreux ?

Les magasins ferment leurs volets, il doit être tard déjà. J’ai traîné au bureau. Je pianotais avec mon crayons, je pensais à la charcuterie que j’allais m’enfiler ce soir.

La seule respiration au milieu de toutes mes journées, c’est quand je reçois un message d’Astrid. Nous ne nous voyons plus guère désormais. Elle travaille sans cesse. Enfin du moins, c’est ce qu’elle dit. Elle est avocate dans un grand cabinet d’Oslo. Elle s’occupe de, je crois, de droit pénal. Quelque chose dans le genre. C’est une fille tellement brillante… Je ne peux m’empêcher de l’admirer, même en pensant à elle comme cela, prostré tout seul dans ma bagnole. J’ai les yeux qui luisent comme deux phares de moto, c’est fou ce que l’amour peut vous faire.

Ces jours-ci Astrid est d’autant plus prise qu’elle a gagné sa dernière affaire. On lui a décerné une espère de médaille pour cela, une médaille de l’éloquence. J’en ai eu un pincement au cœur quand je l’ai appris par les réseaux sociaux. Parce que moi, mon travail n’est vraiment pas reluisant.

Soudain, alors que je me dis qu’Astrid ne m’aimera jamais car j’ai raté ma vie, je vois un objet devant ma voiture. Je m’arrête, claque la portière et le vent gelé s’engouffre dans ma nuque. Je tremble, j’ai l’air d’un fou. Je suis en chemise Armani à carreaux rouges et noirs dans la rue. Le ciel est un peu laiteux, il commence à repleuvoir. Je me baisse et je ramasse un objet qui s’avère être un livre en mauvais état.

Une fois la voiture garée dans ma rue sous la neige, je remonte chez moi. Avant d’avoir pu atteindre ma porte, la voisine d’en face ouvre sa porte. Je me dépêche de faire un mouvement de la tête à peu près poli pour la saluer et je rentre la tête, puis le corps entier à l’intérieur de l’appartement. J’ai juste le temps d’entendre cette vieille bique trémoler à son mari « il boit trop »,moi qui ne boit presque jamais sauf hier et peut-être avant-hier aussi quand j’ai reçu le message d’Astrid m’indiquant qu’elle était désormais une célébrité et donc hors de ma portée.

Je m’assois à ma table et j’ouvre la fenêtre, tant pis si la neige s’invite sur le tapis, j’ai besoin d’air frais. Soudain, je me souviens que j’ai ramassé un déchet dans la rue, qui s’est avéré être un livre, alors je consulte mon butin.

Il s’agit d’un manuel de conseils pour écrire des romans policier. Je pense à Astrid, le vent s’engouffre dans la pièce et je regarde l’ampoule qui menace de s’éteindre et qui grésille depuis mon retour. Je me vois en costume bleu foncé à une estrade, faire la promotion d’un livre qui pourrait s’appeler « Mort et sang à Oslo : le crime est dans la ville », ou bien « Déluge de sang sur la neige », quelque chose comme ça. A la manière d’un grand écrivain, je me passe un stylo qui traînait sur la table entre deux miettes de pain sur les lèvres.

Je n’ai rien d’autre à faire alors je parcours le manuel, mais il me tombe rapidement des mains. Je vais me coucher sans avoir plus avancé que cela sur mon projet de roman policier. Je tombe sur mon lit, je ferme les poings ; le livre git semi-ouvert sur la couverture matelassée vert militaire, et je m’endors comme un ange.

Je me réveille d’une humeur de chien le lendemain. Le livre est tombé par terre, le tapis du salon est une petite piscine glacée. Au lieu d’aller travailler, je décide de terminer ma lecture de la veille. Puis j’allume mon ordinateur et je commence à pianoter le début de mon roman policier. J’écris environ deux lignes et demie et satisfait, je me passe la langue sur les lèvres.

Pour ne pas en faire trop, je décide de faire une balade dans Oslo pour trouver l’inspiration. Le ciel est bas, en passant devant l’Opéra de la ville, je vois un policier mettre un PV à une voiture plutôt élégante. Le propriétaire est à côté du flic et semble désespéré. Je regarde les nuages sombres qui n’annoncent rien de bon et mon cœur se serre. Je me sens solidaire de ce brave policier, lui et moi partageons la même haine du peuple contre nous. J’hésite à aller lui serrer la main, lui dire que je comprends son difficile labeur, que lui et moi œuvrons désormais contre le crime dans la capitale de Norvège. Mais je n’y vais pas, parce qu’après tout je n’ai écrit que deux lignes. C’est trop peu. Mais je prends la résolution désormais d’éviter de me garer comme un contrebandier n’importe comment ce que je faisais souvent jusqu’alors.

Je marche les yeux rivés dans mes pensées. Je lève les yeux au ciel, le vent me brûle un peu les paupières. Il y a un café avec des guirlandes éclairées devant moi. Je connais la petite brune qui vient à ma rencontre.

— Astrid est avec toi, je lui demande.

Elle fronce les sourcils.

— Elle est dans le café, va la voir.

J’ai l’impression que l’enthousiasme d’Astrid pour notre rencontre diminue quand je lui dit que j’ai encore lâché mon emploi. Une sorte de neige fine et instable commence à poudrer nos joue, j’accompagne les deux amies dans le café. Je n’arrive pas à me décider entre les différents whisky, finalement j’opte pour un gin, la boisson des écrivains, comme je me rappelle soudain que mon statut a changé.

Comme un boulanger, je tartine mon histoire de roman d’une épaisse confiture de mensonge. Astrid ne semble pas tellement impressionnée, mais qu’à cela me tienne, j’invente même le nom de la suite de mon roman, les tomes deux et trois que l’éditeur sera tellement pressé de m’acheter. C’est elle qui part en premier, je n’ai pas encore fini mon verre, j’en pleurerais de son mépris et puis voilà. Je reste planté dans le café le regard plongé dans le gin, à essorer mon citron comme un meurtrier un crâne d’enfant.

En rentrant je me trouve vain, bredouille, idiot, et cette fois, la porte qui s’ouvre à la volée devant moi c’est autre voisine, plus vieille encore que celle de la veille et que je ne vois quasiment jamais. Elle sort sur le pas de sa porte et elle m’attrape le bras. Elle m’entraîne dans son salon, je n’arrive pas à reculer, la vieille est trop puissante, ses yeux trop infernaux.

« Sois gentil de m’aider »,dit-elle en poussant vers moi un kvaefjordkakece genre de gâteau style génoise, surmonté de meringue et d’amandes, et garni de crème vanillée qu’on voit partout. La télévision passe une messe. Je me demande si la vieille croit en Dieu. Après tout cela ne me regarde pas.

Je regarde autour de moi pendant qu’elle n’est pas là ; pas un bouquin, ce n’est certainement pas avec elle que je pourrais fêter ma gloire littéraire une fois mon livre publié. Je soupire. Astrid semblait si distante tout à l’heure. Je vois ses boucles dorées dans l’encadrement de la fenêtre, avant de réaliser qu’il ne s’agit que du reflet timide du soleil sur la vitre. Je souris. Oui, tout ira bien, ce n’est qu’une question de jours avant qu’elle ne se rende compte que nous sommes faits l’un pour l’autre. Mais à ce moment-là, la vieille revient dans la pièce. Elle a eu le temps de se changer et a passé un chemiser violet sombre avec des dentelles aux manches. Elle me sourit, découvrant une dent noire, et me dit :

— C’est la voisine. Elle a disparu. Faut que tu m’aides à savoir ce qui lui est arrivé.

La messe continue un long moment avant que je ne me décide à laisser de côté la génoise et à fixer ma voisine du regard. Ainsi, c’est à moi qu’on confie l’enquête relatif à un enlèvement ou une séquestration ?

Etant nouvellement écrivain, et auteur de romans policier, cette promotion dans la voisinage n’a rien pour me déplaire. Je demande de plus amples renseignements à ma voisine, suite à quoi je m’étire comme un chat pouilleux et rentre en ronronnant de joie dans mon appartement. Effectivement, je n’entends pas la voix chevrotante de ma voisine quand je passe le pas de la porte. Qu’a-t-il bien pu lui arriver ? Au lieu de coucher sur le papier ce qui aurait pu être le prochain chef-d’œuvre de la littérature norvégienne, je médite en regardant les feuilles d’arbres collées par la pluie à ma fenêtre sale. Demain, il me faudra toute mon énergie pour mener l’enquête et je m’endors comme frappé par une matraque.

Quand je me réveille, la neige a recouvert la majeure partie d’Oslo. Ma cafetière aurait eu besoin d’un détartrage, elle prend un temps infini à faire goutter le précieux liquide, et j’en ai par trop besoin. Je suis fatigué comme un maître-nageur après cinq noyades. Qu’a-t-il bien pu arriver à ma voisine ? En réfléchissant à l’ironie de ma situation, jeune écrivain de romans policier et désormais enquêteur sans badge, je croque dans une biscotte tartinée de marmelade. Mais soudain je manque m’étouffer avec la biscotte. J’ai compris là où j’ai fait fausse route. Peut-être notre voisine commune n’a-elle pas réellement  disparu ? Certain d’être sur une piste fabuleuse, je me lève d’un bond, oubliant le café. J’enfile rapidement mon pardessus.

En sortant de mon appartement, je remarque que mon téléphone a un appel en absence. Mon cœur bondit dans ma poitrine quand le numéro d’Astrid s’affiche. Mais je dois me montrer digne d’elle. Si je ne suis pas capable d’aligner trois phrases de roman, je peux du moins résoudre l’une des enquêtes les plus compliquées d’Oslo. Je passe devant une poissonnerie et la commerçante me jette un regard noir. Je remarque que je n’ai pas pris le temps de me raser et je prie pour ne pas croiser Astrid. Quelques mètres plus loin, un vieux chien sale renifle dans une poubelle. J’ai de la pitié pour l’animal, le reconnaissant comme mon prochain, et je lui lance un bonbon à la vanille que je garde en poche depuis Mathusalem.

Où commencer mes recherches ? Où peuvent donc bien se rendre les vieilles voisines en manque d’adrénaline ? Me demandant si Madame Norge, cette voisine disparue, est religieuse, je réfléchis à la présence d’un monastère dans la région. Mais il me semble peu probable qu’elle soit religieuse, sa mise indiquant plutôt qu’elle soutient le Diable dans ses activités.

Comme je manquai de preuves, je résolus de faire une petite visite à son appartement. Je retournai à mon immeuble. Sur la pointe de pieds, avec une carte de crédit périmée, je réussis à entrouvrir sa porte. Quelle ne fut pas ma surprise de voir dans l’appartement pas moins d’une dizaine de chats. Certainement, Madame Norge n’avait pas pu aller bien loin. Si elle aimait autant ces animaux qui sentaient l’âne mort et baguenaudaient fièrement désormais entre mes jambes, elle reviendrait. Mais quand ?

Sur la table de son salon, j’avisai une photographie. Il s’agissait d’un jeune homme, que je reconnut pour être l’un des acteurs les plus en vue d’Oslo. J’entendis du bruit et me figeai sur place. Mais ce n’était qu’une autre voisine qui montait ses courses chez elle. Devais-je véritablement poursuivre mon enquête ? Je rappelai Astrid.

— Non, je ne t’ai pas appelé…

Je me laissai tomber dans le fauteuil molletonné de la disparue et réfléchit à l’inconséquences des relations humaines. Ainsi, je remuai ciel et terre pour l’amour d’une femme, et cette démone ingrate n’était pas capable d’avouer qu’elle n’avait su résister à la tentation infernale de me téléphoner. Je grinçai des dents, sur le point d’abandonner mon enquête, quand le bruit d’une clef passée dans la serrure me doucha. Je me cachai derrière une armoire et observai la scène. Madame Norge entraînait le jeune acteur de la photographie sur le lit. J’étais horrifié, et sortit de l’appartement en courant à perdre haleine. Mon enquête était terminée… Madame Norge avait certainement passé quelques jours chez son amant.

Je cheminai le dos courbé jusqu’au café où j’avais croisé Astrid plus tôt dans la journée en soupirant, et sortit un carnet de ma poche. J’y gribouillai quelques lignes, qui ressemblaient à un poème. Puis, résolu de ne pas payer pour le café que je venais de boire en vitesse, je laissai le poème en guise de paiement sur la table et m’en allai.

Quelqu’un, quelque part, retrouvera ce poème. Il y lira, dans des vers maladroits, mon sentiment pour Astrid. Le ciel n’aura pas bougé, les nuages défileront à la même vitesse, mais moi je serai loin, à échafauder un énième plan fantastique pour séduire la femme que j’aime. Je marcherai les bras croisés, jusqu’à ce que la vieillesse m’entraîne dans son ombre et je réfléchirai autant que mon cerveau romantique me le permet à ma prochaine entreprise. Si je dois tourner un film à succès et engager pour cela tous les bandits d’Oslo je le ferai. J’ai déjà réussi à retrouver une octogénaire disparue et à écrire un poème qui se retrouvera peut-être un jour sur les lèvres de tous les écoliers norvégiens. Non, si je dois recommencer à échafauder des plans désastreux, je le ferai. Rien n’est plus beau que de se ridiculiser pour réaliser son rêve.

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