Jirô Taniguchi

Je me souviens que Wakasa, la rue principale de Tottori, était particulièrement bondée. Les jours de marché, vous pouviez y flâner en étant sûr d’y rencontrer une vieille connaissance. La rue existait depuis le Moyen-Age. Elle sentait le poisson et le gingembre mélangés. Des vendeurs de ballons multicolores avaient toujours mon attention, mais quand nous déambulions sur Wakasa, ma mère me pressait pour que nous rentrions au plus vite. Je ne sais pourquoi cette rue est, aujourd’hui encore, aussi présente dans mon esprit.

A Tottori, le ciel était d’un bleu étincelant, même en automne. Evidemment… Il est probable que des averses aient balayé les rues de Tottori. Mais mes souvenirs d’enfance ont escamoté les nuages. Je ne me rappelle que du soleil, des marchands de ballons et du regard agacé de ma mère.

La rue Wakasa qui m’a tant marqué commence à la gare de la ville. Une gare sans prétention, dans laquelle je n’ai pénétré qu’une fois, le jour où j’ai eu dix-huit ans, et où je suis parti, sans me retourner. Le jour où j’ai quitté ce pays qui m’a vu naître à l’art.

Et puis, la rue se termine au pied du mont Kyûshô enveloppé de nuages épars. La ville médiévale s’étend tout autour de la montagne. On croirait que des bandits de grand chemin vont débarquer pour vous offrir une tasse de thé blanc ! Les arbres ont été plantés par le dernier maire, je ne sais pas si d’autres ont poussé depuis, mais à l’époque, ils avaient à peu près ma taille seulement. Et je ne suis pas grand.

La ville de mon enfance est recouverte de dunes, ce qui lui confère un aspect singulier. A l’époque, les touristes ne s’étaient pas encore rendus compte que cette ville superbe possédait des attraits non-négligeables. Il me semble n’avoir jamais croisé le regard d’un étranger. Mais m’en serais-je souvenu ? Je n’ai rencontré d’étrangers qu’en une occasion, c’est cela que je voudrais vous raconter aujourd’hui.

Mon endroit favori de la ville était le château de Tottori. Il avait appartenu à une noble famille pendant des centaines d’années. C’est un château construit à même la montagne. Les tours en pierre plongaient leurs yeux ocre dans la rivière en contrebas. J’aimais parcourir seul cet endroit. Je venais avec un petit carnet, et j’essayais de dessiner les formes ombreuses qui passaient devant le soleil. Mais les oiseaux étaient trop rapides pour moi, et je n’obtenais que des gribouillis sans intérêt.

Hier comme aujourd’hui, je dois utiliser toute mon imagination pour recréer la splendeur de ce bâtiment de l’époque féodale. Il ne reste pas grand-chose du château de Tottori. A peine une porte en acier, et des piques visibles sur toutes les autres portes du château.

J’aimais à imaginer le siège de deux cent jours qui eut lieu en 1581. Je lisais des poèmes en rêvant que j’avais pris part à cet événement. Je m’allongeais parfois en contrebas, sur les bords de la rivière et je m’endormais en écoutant le clapotis de l’eau. Parfois, je plongeais ma main dans l’eau fraiche et il me semblait entendre ma mère m’appeler à travers le petit bois devant le château. Mais je sais aujourd’hui que c’est impossible. Et que c’est probablement le remord d’être resté dehors qui me faisait entendre des voix.

Il faut pourtant que je vous dise, la voix de ma mère n’était pas la seule que j’entendais. Les soldats du château s’adressaient à moi. Quand j’essayais de dessiner l’aspect extérieur des murs sur mon petit carnet, ils commentaient mes traits de crayon. Leurs ombres bougeaient sur les murs. Certains après-midi, lorsque le vent s’était calmé, j’entendais leurs murmures dans mon cou. Ils m’encourageaient à dessiner. Quand je finissais un croquis, ils poussaient des exclamations d’admiration. Serais-je devenu un dessinateur reconnu, si les voix des soldats de Tottori ne m’étaient pas devenues audibles ? Rien n’est moins sûr.

Le soir, je rentrais chez moi, carnet sous le bras. Je cueillais un bouquet de ces fleurs blanches qui poussent toujours sur le bord des rues et je les présentai au visage rougi de colère de ma mère. Elle s’adoucissait aussitôt. Ma famille était plutôt pauvre, nos repas étaient frugaux. Malgré ma santé fragile, il me semble avoir très rarement mangé de la viande. Mon père était un tailleur réputé du village. Il allait de maison en maison, prenait les mesures des femmes. Puis il rentrait, le lorgnon sur le nez et l’air sérieux, s’attablait à son petit bureau dans l’obscurité. Il passait la nuit suivante à confectionner un chemisier, une robe ou un kimono en coton bleu.

Quand je suis né, ma mère ne travaillait pas. Mais malgré son travail, mon père s’endetta petit à petit au cours des années. Nous nourrir, mes frères et moi, n’était pas une mince affaire. Un soir, à la lueur de la chandelle, j’entendis des éclats de voix. Ma mère tremblait comme une feuille de papier jetée d’une tour du château de Tottori. Elle était blanche, et ses doigts fins tapotaient sur le futon bleu foncé installé de biais. Un moustique se cognait aux coins de la chambre. Mais mes parents n’y faisaient pas attention. Soudain, je vis ma mère se lever. Elle tournait le dos à mon père. Elle me faisait face sans me voir. Puis elle se retourna à nouveau, observa le visage de mon père dont la mâchoire tremblait. Et elle acquiesça d’un rapide geste du menton.

Depuis ce soir-là, elle partit tous les matins à 5 heures de la maison. Elle avait trouvé un emploi dans une salle de pachinko, ces machines à sous qui tiennent du flipper et sont typiquement japonaises. Ma mère était une femme traditionnelle. Elle s’habillait sobrement pour se rendre à son travail, piquant ses cheveux avec l’une de ces broches brillantes qui me fascinaient tant. Je me disais qu’elle était comme une libellule dans une gare, perdue dans un univers qui lui était étranger. Je n’ai jamais rendu visite à ma mère en ville sur son lieu de travail. Cela aussi, je ne pouvais que l’imaginer. De nos jours, le pachinko est très populaire au Japon. Il a résisté à la bulle financière des années 1980. Son chiffre d’affaire le situe au troisième rang de l’économie du tourisme dans mon pays. Vous imaginez ! Déjà, pendant mon enfance, la plupart de nos voisins y jouaient. En fin de semaines ou pendant leurs rares congés. Vous savez comment ça marche ? Les joueurs achètent de simples billes de métal et les insèrent dans la machine qui brille de mille feu, grâce aux petites ampoules. Le joueur n’a quasiment aucun contrôle sur la trajectoire des billes, si ce n’est leur vitesse. Le pachinko est à l’image de la vie, un pur hasard. Peu importe que l’on se dépêche de brûler les étapes de l’existence, le résultat dépendra de votre étoile.

Quand à moi, le destin a rapidement frappé à ma porte. J’étais un jeune garçon, promis à un avenir de tailleur comme mes frères. Mais je vous l’ai dit, un beau jour, un couple d’étranger (c’était le premier et le dernier que je croisai en ville) se promena sur Wakasa. Je jouais au ballon avec un camarade d’école sur la rue principale de Tottori. La femme se balançait sur ses chaussures à talon. J’eus l’impression à chacun de ses pas qu’elle allait tomber. Elle portait à son bras une ombrelle sombre dont la teinte tirait sur le violet. Elle n’avait pas revêtu de kimono, mais une simple robe abricot. Les abeilles bourdonnaient, c’était l’été, et je crois que c’est la première fois que je suis tombé amoureux d’une silhouette. Elle était grande, mince, et les nuages bas lui faisaient une ceinture blanche.

Mon camarade fut rappelé chez lui pour le repas, et je restai là, à admirer l’inconnue avancer sur Wakasa. Quand la rue obliqua, je la suivis, elle et son mari, à travers Tottori. Puis elle s’arrêta, rajusta son ombrelle elle s’assit devant une des plus grandes maisons de la ville. Son mari avait disparu je ne sais comment, de mon champ de vision. Je sortit mon carnet à dessin et j’essayai de croquer son visage. Le soleil me brûlait les joues, que j’avais en feu. J’avais peur d’être repéré. Mais je me rappelai les encouragements des soldats du château et je serrai les poings. Je devais réussir mon entreprise hardie. Sinon la belle dame allait s’évanouir de mes souvenir.

J’ai encore le dessin de cette femme. Si je me souviens de cet événement, c’est que mon dessin achevé, l’inconnue en robe pâle se leva et se dirigea vers moi. J’étais abasourdi, encore sous le choc d’avoir été repéré. Je fis un mouvement de recul, chancelant. Elle ne dit rien, me prit le carnet des mains, et resta un instant à contempler le dessin que j’avais réalisé d’elle 

— C’est très joli. Tu sais, maintenant que j’y pense… Je n’ai aucun portrait de mon mari. Parce que… Tu l’as vu, le grand homme, là. D’habitude personne ne le voit. Tu voudras bien venir dans la maison que nous occupons et dessiner mon mari ?

J’étais étonné qu’elle pense que son mari, qui faisait deux fois ma taille, passe inaperçu. Je pris rendez-vous pour la fin d’après-midi avec elle son mari. Je me rendis dans la maison que leur sœur leur avait laissée pour une semaine. J’enlevai mes chaussures et les posai dans une petite étagère prévue à cet effet. Il était tard et je n’avais pas prévenu mes parents. J’avais eu peur qu’ils ne me laissent pas aller dessiner chez cette dame. Oui, je pense désormais avec le recul, que si j’avais été honnête avec ma mère, ma carrière de dessinateur n’aurait peut-être jamais pris son envol.

La pièce principale comportait huit larges tatamis en paille de riz de bonne qualité. Et puis, des surfaces de sol en bois, quelques décorations surtout des vases avec des fleurs sophistiquées dont je ne connaissais pas le nom. Aux murs étaient accrochés des calligraphies de haikus de l’époque Edo. L’inconnue, qui s’appelait Atsuko, me servit du thé brûlant. J’attendis qu’il refroidisse, quand soudain, la porte coulissante derrière moi s’ouvrit.

Son mari se présenta, il se faisait surnommer Eki. J’eus un instant de frayeur. Atsuko me tendit une pâtisserie, alla ouvrir la fenêtre. La lune était visible et faisait glisser une forte lumière dans la pièce. Une ombre passa devant la lune. J’avais de plus en plus froid. Atsuka alla me chercher une chemise. Son mari s’était assis devant moi. Il conversait avec sa femme. J’avais du mal à me concentrer. Ma frayeur venait du fait que sa voix me semblait familière. Et pour cause, il s’agissait de la voix de soldat que j’entendais chaque après-midi, oui, chaque jour quand je baguenaudais sur les remparts du château abandonné de Tottori.

Se pouvait-il que le mari d’Atsuko fut un fantôme ? Je pris mon carnet de croquis en tremblant, et avec un mince sourire, je fis ce pour quoi on m’avait convié, sans toucher ni au thé, ni aux pâtisseries. Quand j’eus réalisé mon dessin, il se leva de sa chaise. La lune brillait de plus en plus. Atsuko avait disparu de la pièce. Eki regarda mon dessin, en parut satisfait. Je clignais des yeux, et vit une épaisse fumée l’envelopper. Quand je rouvris les paupières, il était vêtu du costume traditionnel des daimyo, les seigneurs du Japon féodal. Un large kimono bleu sombre à motifs floraux attaché par une épaisse ceinture à franges en cuir noir. Il portait un chapeau en biseau noir. Une longue épée était attachée dans son dos.

Je restai muet, interdit devant sa transformation. Je crois qu’il me remercia pour le dessin, en le prenant des mains.

— Ma femme n’a pas de portrait de moi, personne ne peut m’apercevoir. Mais toi, qui vient chaque jour dans mon château, tu m’as vu à ses côtés. Ton dessin est magnifique. Il ne faut pas gâcher un tel talent, me dit le fantôme.

Le thé avait refroidi, je tremblais de tous mes membres. La porte coulissante s’ouvrit, mais Atsuko ne parut pas. Seul un vent glacé s’engouffra dans la pièce, faisant trembler le vase rouge verni derrière le fantôme.

Avais-je rêvé cette rencontre ? Après avoir eu cette vision, je m’étais évanoui semble-t-il. Je me réveillais dans une chambre, sur un futon confortable. En me levant, je cherchais Atsuko. Mes parents devaient être morts d’inquiétude. J’ouvris la porte d’entrée et me précipitai au dehors.

— N’oublie pas ton carnet.

Le mari d’Atsuko avait une voix caressante comme le vent d’été. Je lui arrachai le carnet, et sans le remercier, m’enfuit en prenant les jambes à mon cou.

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