Bengali short story translation / The Game (French)

Babu Nalini Ranjan, « troisième homme » du lycée de filles de Khairunnesa, appris à jouer aux échecs par hasard un après-midi. Il ne pouvait auparavant pas supporter ce jeu. Deux personnes qui fixent un plateau pendant des heures de la manière la plus ennuyeuse qui soit — pourquoi s’infliger cela ? Il fut toutefois obligé d’apprendre. Jalal sahib, le professeur de géographie, était un vieil ami à lui. Il ne pouvait rien refuser à son ami. Pendant la pause déjeuner, il apprit donc comment le pion se déplace, comment le cavalier saute de deux cases et demie, comment le fou se tient en diagonale, la hampe levée. « C’est un jeu cérébral, pandit », affirma Jalal sahib le plus sérieusement du monde. « Il fait travailler le cerveau ».

Nalini babu ne saisissait pas en vérité comment tout ceci faisait « travailler le cerveau », mais il battit Jalal sahib pour leur toute première partie. En souriant, Jalal sahib avoua : « Je l’ai pris trop à la légère ». Une autre partie ?

Mais le temps manquait. Les élèves devaient composer une dissertation d’anglais en quatrième heure. Nalini-babu se leva. Mais il ne put enseigner avec le coeur à la tâche ce jour-là. Le jeu d’échecs avait commencé à le hanter subtilement. Une chose qui ne s’était jamais produite auparavant.

Les deux amis jouèrent deux parties après leurs cours. Avec un sourire en coin, Jalal sahib annonça : « Je vois que je dois travailler sérieusement ma défense avec toi.

Et il répéta sérieusement sa défense. L’heure de ses prières passée, il reprit le jeu jusqu’au soir. Incapable de fermer le bureau pour la journée, Bachhu Mian faisait les cent pas dans la véranda avec un air irrité. Jalal sahib soupira une fois la partie achevée. « Vous semblez découragé », remarqua Nalini-babu.

Encore une partie !, demanda Jalal sahib. La dernière. Tu ne gagneras pas cette fois — je vais jouer une partie ultra-défensive.

Pas aujourd’hui. Je dois me rendre à l’atelier.

Allez, ça ne sera pas long.

La dernière partie se résolut par un match nul. Jalal sahib respirait de manière saccadée. Allons-y, dit Nalini-babu.

Et une autre partie ?

Non, il est tard.

Assieds-toi et joue, il n’est pas très tard.

Nalini-babu s’assit de nouveau. Sa marche triomphale commencait. Les gens de Niyamatpur avaient eu vent en très peu de temps qu’un joueur d’échecs incroyablement bon vivait en ville. Personne ne pouvait le battre. Sa renommée ne se démentit pas pendant quinze ans.

Quinze ans, c’est long. Nalini Babu perdit deux dents durant cette période, et développa une cataracte dans son œil gauche. Et par un après-midi pluvieux de juillet, il prit sa retraite en tant que directeur adjoint de son établissement. Sa citation d’adieu disait :

« Babu Nalini Ranjan est un roi non couronné du monde des échecs. Il a fait l’histoire en battant le champion d’échecs du Bangladesh Janab Asad Khan trois ans de suite.

Et c’était vrai. La belle-soeur d’Asad Khan vivait à Niyamatpur. Il lui avait rendu visite à une heure tardive, acceptant une partie d’échecs par pure curiosité. Il avait supposé qu’il s’agissait seulement d’une petite ville où tout le monde vantait les compétences d’un joueur moyen. Et d’ailleurs, lorsque la partie débuta, il ne se rendit d’abord pas compte de son erreur. Il ne vit que la petite taille de cet homme mince qui ne connaissait rien aux ouvertures des échecs. Pour des raisons évidentes, son vis-à-vis n’en savait pas autant que ceux qui avaient pu lire un livre ou deux sur le sujet. En conséquence, Asad Khan captura le pion devant le roi de Nalini babu alors que la cinquième partie battait son plein, en souriant avec mépris. Mais ce sourire commença à lui faire mal aux lèvres quand il vit son adversaire bondir avec ses deux chevaliers. Asad Khan en fut étonné, mais les habitants de Niyamatpur se comportèrent comme s’il n’y avait rien d’inhabituel à perdre contre Nalini babu.

Toute la joie d’Asad Khan de rendre visite à sa belle-sœur en pâtit cette année-là. Un magazine bimensuel publié à Netrokona déclarait : « Le vétéran des échecs Babu Nalini Ranjan de Niyamatpur, professeur à la Khairunnesa Girls’ High School, a battu de façon retentissante le champion national d’échecs du Bangladesh. Précisons que ce joueur d’échecs incroyable n’a perdu contre personne au cours des dix dernières années…

C’était incroyable mais vrai. Nalini Babu avait gagné à chaque fois. Les gens eurent l’habitude de parcourir de longues distances pour l’observer. Un jour, le secrétaire de la fédération d’échecs se montra avec un étranger. Niyamatpur n’avait jamais été témoin d’un événement aussi important. Même ceux qui ne connaissaient rien aux échecs se pressaient sur les lieux de la partie. Un jour férié fut même annoncé au lycée de filles Khairunnesa après la pause déjeuner. Par deux fois, le secrétaire de la fédération avertit Nalini babu : « Jouez très prudemment. La personne que j’ai amenée vient de Belgique. Et c’est un joueur très coté.

« Je joue toujours prudemment.

Pas besoin de précipiter tes coups, d’accord ?

Nalini Babu hocha la tête. Il avait compris.

C’est mieux de jouer la défense Giuoco Piano avec lui. Tu la connais, n’est-ce pas ?

Non, je ne le sais pas.

Le secrétaire fronça les sourcils. Le sillon entre ses yeux se creusa quand il vit Nalini Babu jouer successivement P-K4 puis R4.

Qu’est-ce que tu fais ? Tu fais des expériences ? Quel genre de coup est-ce là ?

L’étranger dit quelque chose en anglais. Babu Nalini Ranjan était professeur d’anglais, mais il ne pouvait pas saisir un mot. Son visage s’est effondré, le secrétaire avoua : « Je pensais que j’allais présenter aux spectateurs un talent précoce, mais il semble que je vais être humilié ».

Ils jouèrent trois parties. Une était nulle, Nalini babu gagna les deux autres. L’étonnement du secrétaire était sans limite.

« Pourquoi ne joues-tu pas à Dhaka ?

Je dois enseigner au tutorat. Et en plus, je ne suis pas en forme. J’ai de l’asthme.

Non, tu dois venir.

Je suis un pauvre homme. Je n’ai pas d’argent.

Comment,-vous, être pauvre ?

Le secrétaire prit Babu Nalini dans ses bras.

Nalini Ranjan leur fit ses adieux en cet après-midi pluvieux de juillet en conversant au sujet des échecs à plusieurs reprises. Et à la fin de son discours, Suruj Mian — président de la réunion, secrétaire du comité de l’école et président de la municipalité – annonça d’une manière mystérieuse qu’il avait pris des dispositions pour rendre un hommage approprié à babu Nalini Ranjan, la fierté de Niyamatpur, invaincu aux échecs. Il remettait à la caisse de l’école un chèque de quinze mille roupies. Quiconque battrait le babu Nalini recevrait cet argent. Et si personne n’y arrivait, la caisse de l’école recevrait l’argent après la mort de Nalini babu.

Il y a eu des applaudissements et un vacarme. Le directeur dut s’efforcer de tenir le chèque en l’air pour le montrer à tout le monde. Personne n’aurait pu imaginer un geste aussi spectaculaire de la part de Suruj Mian.

Un soir d’octobre, Nalini Babu eut une grave crise d’asthme. L’air semblait se raréfier à ses poumons. Il faisait des efforts pour remplir ceux-ci. Sa gorge se gonflait en permanence. Mais malgré l’état dans lequel il se trouvait, il s’assis pour jouer la dernière partie d’échecs de sa vie. Il la jouait pour perdre. Aujourd’hui, il perdrait. Il perdrait contre son vieil ami Jalal sahib, qui gagnerait quinze mille roupies. L’argent serait utilisé pour le traitement de Nalini Babu. Des vêtements chauds seraient achetés pour l’hiver, car il souffrait terriblement du froid. Jalal sahib avait eu besoin de beaucoup d’efforts pour persuader Nalini babu qu’une défaite ne serait rien pour le champion.

Le jeu se déroulait dans la salle de l’école. Jalal sahib semblait jouer le jeu. De nombreux spectateurs s’étaient amassés par curiosité. La position de Nalini Babu se détériorait. Un mouvement négligent lui fit perdre un fou. Peu de temps après, une de ses tours elle aussi fut acculée. Un murmure s’éleva parmi les spectateurs. Nalini Babu vit des larmes dans les yeux de Jalal Sahib. Le champion d’échecs invaincu depuis 15 ans était sur le point de perdre. Le visage de Jalal sahib sembla anormalement pâle. Sa main tremblait lorsqu’il déplaçait ses pièces.

Sobahan Sahib, l’homéopathe, dit avec surprise : « Nalini Babu a de gros problèmes.

Ce n’est qu’un prétexte pour Nalini’, dit Jalal sahib d’une voix rauque. Il va tout arranger, regardez.

‘Tu pleures, Jalal?’ demanda doucement Nalini babu.

Bien sûr que non. J’ai quelque chose dans l’oeil.

Jalal sahib se mit à se frotter l’oeil pour se débarrasser d’un prétendu objet invisible.

Etait-ce un léger sourire sur les lèvres de Nalini babu ? Il défia le roi et le mit en échec échec avec son chevalier. Le roi s’était déplacé d’une case. Un second échec intervint avec un pion. Le roi se déplaca encore d’une case. Nalini Babu fit apparaitre son fou noir d’une case que personne n’avait remarquée. Un spectateur étonné s’écria : « Mon Dieu ! « Echec », et Nalini-babu, poussa le fou devant le pion.

Malgré tous ses efforts, il ne parvint pas à perdre la dernière partie de sa vie. A bout de souffle, la fierté de Niyamatpur s’éteint sans avoir reçu le moindre traitement médical le 12 novembre 1975. Mardi. Le lycée de filles de Khairunnesa fut fermé pendant deux jours pour célebrer l’occasion.

/ The Game by Humayun Ahmed

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