L’incendie de Monaco (Monegasque + Français)


Je suis passé devant la mine de phosphate fermée, la confiserie de mes parents. J’ai atteint Nice une heure plus tard. Ma voiture a failli heurter une borne ornée d’une croix de Savoie.

Des jeunes gens dansaient la farandole sur le parvis d’une petite église. Je me suis fondu dans la masse, rabattant ma casquette sur mes oreilles. Ces gens sont-ils des amateurs, ou des comédiens ambulants ? Les danseuses se tiennent main par la main, et battent le sol en cadence d’un rythme vif. Le soleil brûle le fronton de l’église. Dieu a fui à cause de tout ce vacarme. Je regarde le ciel. La pluie ne tombera pas. J’essuie mes lèvres avec un mandiyu (mouchoir) orné des initiales R&B, ce sont celles de ma sœur.

Les danseurs effectuent déjà des sortes de spirales et de sauts devant mes yeux. Le soleil m’éblouit, il me semble qu’ils sont des étoiles, devenues folles à cause de la chaleur. Je rentre dans l’église me reposer un peu. Sur une fresque, la farandole de la mort s’étale et contraste avec le tableau niçois qui se joue à l’extérieur du bâtiment. Qui ira au paradis ? Qui ira en enfer ? Je contemple le dessin macabre. Squelettes, vivants, pape, empereur, cardinal, abbé se tiennent par la main sous un soleil rougeoyant. Seule une jolie femme, isolée dans un coin de la fresque, ne semble pas touchée par l’atmosphère d’horreur. Elle tient une petite cornemuse sur sa robe bleu à pois gonflée. Elle me fait penser à ma soeur.

Après quelques heures à errer sur le port Lympia, l’Observatoire stellaire dans mon dos, le mont Vinaigrier sur lequel le soir tombe plus à l’est, je résout de repartir. J’ai eu le temps de boire plusieurs limonades et de changer de t-shirt deux fois. La maison a-t-elle brûlé ? Je ne veux pas le savoir. Je veux seulement retrouver ma sœur et lui faire promettre de m’héberger, jusqu’à ce que l’incendie se calme chez nous. Mais ma sœur pourra-t-elle me recevoir ? Et la retrouverai-je ?

Soudain, j’entends un bruit de verre brisé. Je ressors de l’église à la hâte. Les danseurs se sont évanouis sous le soleil. Je rentre dans un café, commande un verre de blanc. Le serveur me l’apporte en tremblant, puis il s’éponge le front ; je décide de quitter Nice. Je dois retrouver ma sœur, dans la principauté de Monaco. Je fais quand même un détour pour contempler la baie de la Méditerranée, et la baie des Anges. Un aviun (avion) vole bas, et passe au-dessus du tramway. Nice est abritée du vent par un amphithéâtre de collines, mais il fait toujours aussi chaud. Mes jambes ont du mal à avancer sous la chaleur. Le ciel envoie de petites salves électriques dans mes yeux.

Il y a une barque de pêche un peu isolée. Une barque à aviron, bleue et blanche, en bois de marine avec panneau de câble et même cabine de pilotage. Le soir tombe, violet et grésillant sur la place du port. Je m’engouffre dans la cabine. Je m’imagine un instant faire le trajet jusqu’à Monaco dans cette barque, mais je n’ai jamais su comment piloter un tel engin. Un couple de promeneur me dévisage en passant. Heureusement, ils sont les seuls, le port est déserté, les niçois sont parqués dans leurs cafés. Je sors de la barque, me plante sur le ponton. J’aperçois de gros yachts à l’horizon. On aperçoit la tour hertzienne du mont Leuze se détacher du ciel noir. Je murmure un poème de Louis Notari en monegasque :

A lüna è ciaiřa, u tempu è beIu,
o Munegascu, vařa u batelu :
ganta řë rame e voga e canta
d’au cavu d’Ayu a Spina Santa !…

Se řa to’ terra è picenina,
godetè ‘n paije tüt’ a maiřina :
e chësta sëřa, che fà bunassa,
arma u palangru, prepařa a nassa !…

Sarghi e umbrine, pagaři e blade,
crovi e luvassi, sarpe e duřade,
ienceran tütu d’ořu e d’argentu
řu to salabre, se nun fà ventu !…

Se se levëssa ün mistralotu,
issa řa vëřa sciü u batelotu,
lascia che voře, cuma ‘na ciuma,
sciü ři mařusi, gianchi de sciuma !…

(La lune est claire, le temps est beau,
ô monégasque, mets ton bateau à l’eau :
saisis les rames et vogue et chante
du Cap-d’Ail à Spina-Santa !…

Si ton pays est tout petit,
jouis en paix de la mer immense
et ce soir, que la mer est calme,
amorce la palangre, prépare les nasses !…

Sargues et ombrines, pageaux et blades,
corbeaux et loups, saupes et dorades,
rempliront d’or et d’argent
ton salabre, s’il ne fait pas de vent !…

Si un peu de mistral se levait,
hisse la voile sur ton petit bateau :
laisse-le voler comme une plume,
sur les vagues blanches d’écume !…)


A mesanœte (minuit) déjà, j’ouvre les portières sales de ma voiture blanche. Les étoiles me brisent le cœur ; elles sont immobiles, elles veulent me parler, mais je n’arrive pas à déchiffrer ce qu’elles ont à me dire. Alors je roule sans interruption. Je ne fais une escale qu’à la Trinité, Saint-André-de-la-Roche. Les murs roses des maisons de ville sont illuminées. Je reprends mon souffle, gare la Clio. Monaco peut attendre quelques heures encore ; le blason de la ville, un bouc d’or, tenant dans sa gueule un serpent de sable, s’agite sur des fanions sombres dans le vent urbain. Je passe devant une caserne de pompier, et l’incendie revient hanter le blanc de mes yeux, alors je serre les poings et je décide de m’enfuir de cet endroit, d’aller encore plus avant rejoindre la seule personne qui s’intéresse à mon existence.

La Principatu de Mu̍negu (principauté de Monaco) se déshabille devant mes yeux étourdis. Je suis fatigué, j’ai roulé et erré une bonne partie de la nuit. Le ciel est fanfarun (fanfaron) et blanchit de joie à mon arrivée. Je le salue de ma main en visière. Le soleil n’est plus qu’un reflet disparu derrière des nuages cotonneux et opaques. Je suis l’eroe (le héros) de ce sud brûlé à la chaux, je me dis, et je sers les poings et me prépare à passer le reste de ma nuit à errer dans la principauté. Une sciama (flamme) m’accueille à la terrasse d’un café resté ouvert, dans lequel je noie encore une bonne heure. Il y a un petit speyu (miroir) derrière ma table, et j’avise mon regard de démon échappé de l’enfer. Je repense à l’incendie. Mon téléphone n’a pas sonné. On m’aurait sans doute averti, si la maison avait brûlé. J’ai été fou de prendre la route. La lune, comme un baijadona (coquelicot) coupé oscille devant mes yeux. On dirait un présage.

Le cimetière de Monaco s’étale sur deux hectares fleuris. J’y suis déjà venu le mois dernier pour l’enterrement de ma sœur. C’est là qu’elle m’attend, à côté de la tombe de Joséphine Baker, sous les étoiles brûlantes. La nuit me fait l’effet d’un rouleau compresseur à présent, j’ai mal aux tempes, une petite pluie s’invite dans mon cou et j’ai froid. Je tremble en m’agenouillant ; je n’ai pas de fleurs. La tombe est lisse, belle. La lune fait reluire l’inscription. Je vois le visage de ma sœur planer au-dessus des autres tombes. Son corps n’a jamais été retrouvé dans l’incendie. Soudain, je regrette d’être venu par un coup de folie jusqu’ici. Il faut que je me ressaisisse. Une stèle en l’honneur de juifs monégasques raflés dans des hôtels plus loin, je marche les mains dans mes poches. La plupart des tombes ont été récemment fleuries. Des bégonias de couleurs vive, roses et rouges, perçent l’obscurité du lieu.

J’ai presque recouvert mes esprits à présent. Mais je ne reprends pas la Clio, elle peut attendre jusqu’au matin. « A se revede » (au revoir) je murmure à l’adresse du vent qui enveloppe la tombe de ma sœur ; puis je m’enfonce dans la ville monégasque. La pluie tombe à présent, drue, comme une coulée de pétrole, sur mes paupières. Quelques jeunes gens attendent à côté de leurs voitures, la portière ouverte. Le matin commence à ouvrir son œil rose. Je chante à voix basse en monégasque. Je reviendrai sur la terre de mes ancêtres plus souvent, je me fais la promesse. U can (un chien) se met à japper et à lorgner sur mes mollets découverts.

Pour la pénultième fois, je rentre en habitué dans le bâtiment Belle-Epoque. Je me suis changé à l’arrière de la voiture, une nouvelle fois. J’ai enfilé un polo blanc avec des liserés verts Ralph Lauren, un pantalon à pattes rouille et des mocassins en cuir brun. J’ai enfourché une monture de lunettes en écailles sur mon nez. Je n’ai pas vraiment besoin de lunettes, mais elles me vieillissent un peu et j’en ai besoin ce soir pour pénétrer dans le Casino. J’entends le bruit d’un hélicoptère au loin, je revois en songe le sourire tendre de ma sœur, et je tends ma carte au vigile à l’entrée.

La nuit est courte pour ceux qui ont perdu tout espoir. Je joue jusqu’à l’épuisement, je n’ai pas dormi. Les lumières artificielles du hall me brûlent les yeux, les jetons me brûlent la paume de mes mains. Finalement, vanné, je termine un dernier verre de Malibu et je sors prendre l’air sur la terrasse. Une belle femme en robe blanche à crinoline se tourne vers moi. Je surprends l’expression de son beau visage et je sursaute : c’est ma sœur. J’essaie de l’enlacer, mais elle disparait. Il ne me reste qu’à empoigner la balustrade. La pluie tombe. Mon regard se fond dans les teintes huileuses du ciel d’été. Il n’y a plus personne d’autre sur la terrasse que le mistral et moi.

Soudain, un bruit de cliquètement, et des lampadaires par milliers qui s’éteignent en contrebas. La lumière fait son show, elle cède pourtant son rôle de jeune première au jour. Le matin est totalement à découvert. Je songe que si j’avais mon revolver sur moi, je le mettrai en joue, avant de me tirer une balle dans la tête à mon tour. Mais le vent glace mes idées, et je retourne jouer à la roulette anglaise et au craps quelques heures encore, en badinant avec l’une des serveuses en petite robe moulante blanche qui a du mal à tenir son plateau droit

Autour de moi, les gens ont étrangement l’air de s’amuser. Un jeune homme a les yeux qui pétillent. Un orchestre joue une musique de chambre agréable. Un militaire vient de gagner un bon paquet de jetons. Hormis la serveuse, la plupart des femmes sont endimanchées et beaucoup plus vieilles que moi. Je ferme les yeux, étourdi par le manque de sommeil. Il faut que j’aille fleurir la tombe de ma sœur demain, je me dis, et je termine mon verre de Malibu. La mort est un jackpot, ma sœur a mal joué cette nuit-là, dans l’incendie en ne se réveillant pas. Je lèche les gouttes d’alcool à la commissure de mes lèvres, puis je me lève comme un fantôme. Il est 4heures, les jeux vont fermer, il est temps pour moi de rejoindre la réalité.

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