Dhaka, la traversée de la nuit (Bengali + Français)

Qu’est-ce que je viens faire ici ? Je me suis trompée de ville.

La Tamise frémit sous le pont de Vauxhall Hall. J’ai toujours mes lunettes brunes sur le nez, j’avance en rajustant ma robe orange à chaque pas. Le MI6 a été construit sur des jardins en face d’une distillerie de gin. Thatcher l’a racheté pour 130 millions de livres sterling.

Mon petit-ami m’attend sur le rooftop d’un immeuble qui fait également salle de squash, gymnase et restaurant japonais. J’hume l’odeur de makis trop grillés et me presse jusqu’à sa table, une table ronde en verre. Je me hisse sur un tabouret et sirote dans le cocktail qu’il m’a commandé, une espèce de Maï Taï à l’orangeade. Je pense aux bâtiments du MI6 en triple vitrage, je range mon stylo dans mon sac Lolita Lempiecka bordeaux avec franges.

এই শহরে কে আমাকে চেনে? (Ei shohore ke amake chene ?) Qui dans cette ville me connait ?

Mon ami me fait promettre de le retrouver à Calcutta dans l’université Visva-Bharati où il enseigne, l’université du poète humaniste Rabindranath Tagore. J’acquièsce. Il est grand, mince, hâbleur, respectueux et charmant. Il me montre des pages qu’il a calligraphiées lui-même, je trouve les dorures superbes, je le lui dis, il sourit, un sourire d’ange.

Le lendemain, il est parti en me laissant une dizaine de messages. Je mets une robe courte à volants et pois noirs et je pars visiter Brick Lane dans le district de Tower Hamlets. J’ai mal à la tête, sans trop savoir pourquoi. Dans Brick Lane, les allées sont noires de monde. Certains noms de rues sont écrites en bengali.

Plus tard dans la journée, le soleil est revenu hanter les Londoniens. Je traverse un marché étouffant de couleurs et me retrouve près d’une gare, sur une avenue déserte. J’entends un choc et je vois deux voitures renversées, fumant. Je tremble comme une feuille. এই দুর্ঘটনাটি অশুভ। (Ei durghotna ashubho) Cet accident est un présage. Je dois quitter Londres. Les pompiers finissent par rejoindre le lieu de l’accident. Cela sent le brûlé dans tout le quartier.

Le surlendemain une fois à Heathrow, je m’assois à une petite table en bois vernie. Une serveuse avec un bec-de-lièvre m’apporte deux verres de whisky. Un homme élégant qui lit un journal espagnol à ma droite me dévisage. J’enfile les deux whisky coup sur coup. Je me sens vannée, fatiguée non pas par l’alcool mais par la dépression. L’aéroport accueille des sculptures en acier et des plantes artificielles. এটি একটি বিনোদন পার্কের মতো মনে হয় (Eti ekti binodan parker moto mone hoy) On se croirait dans un parc d’attraction.

Je suis dans le Terminal 1, mais l’aéroport accueille plus de 80 compagnies aériennes. J’ai mis une tunique blanche et je remonte mes lunettes en écaille de tortue sur mon nez. Quelque chose manque dans cet aéroport – le silence ? -. Ou peut-être que c’est autre chose. Je commande une troisième boisson, une grenadine sans alcool, et la bois en baissant les yeux. J’ai envie de pleurer. Mon petit ami m’appelle pour me demander si je suis dans l’avion. La nuit s’apprête à s’engouffrer par les portes de l’aéroport.

L’avion est en retard. Au comptoir, des files de gens en colères brandissent leurs billets. Je m’approche de l’hôtesse et lui demande quand partira le prochain avion pour Calcutta. Elle balbutie quelques mots, et fait signe à son collègue de venir me voir. « Il y a un avion pour le Sud de l’Asie, mais il va à Dhaka ». Je hausse les épaules. Je crois que Dhaka est proche de Calcutta mais je saurais pas situer le Bangladesh. Qu’à cela me tienne, je me sens dans une humeur de coton. Je pourrais me jeter sous le train d’atterrissage d’un avion tellement ma poitrine est contractée.

« আমাকে বাংলাদেশের রাজধানীতে টিকিট দিন » (Amake Bangladesher rajdhanite tikit din) « Donnez-moi un billet d’avion pour Dhaka ».

Le vol se déroule étrangement, je suis plongée dans une sorte de stupeur. Je me dis que j’ai fait n’importe quoi. Les problèmes liés au visa m’attendent à l’arrivée.

L’aéroport Shah Jalal s’étend immobile comme un chien roulé en boule. Les étoiles scintillent encore en robe rose et dorée dans le petit matin. Un homme juché sur une machine de nettoyage projette dans l’air des fumées de vapeur d’eau. Le regard à travers le hublot, je vois aussi plusieurs bus emporter des voyageurs. Shah Jalal, qui a donné son nom à l’aéroport, est বাংলাদেশের অন্যতম গুরুত্বপূর্ণ সুফি সাধক (Bangladesher anyotom gurutopurno sufi sadhok), l’un des saints sufis les plus importants du Bangladesh, me glisse une hôtesse à l’arrivée, alors que je lui demande de m’indiquer mon chemin vers les taxis.

Le taxi traverse le quartier d’Uttara, dont le nom dérive du bengali « uttar » pour nord. C’est un quartier résidentiel en quadrillage à l’américaine. Quelques palmiers prennent le soleil. De hauts gratte-ciels perforent la nuit qui est en train de tomber. Je demande au taxi de m’emmener dans l’hôtel Regency d’Uttara dont j’ai trouvé une brochure dans l’avion.

Une fois mes affaires étendues sur le lit de l’hôtel, je décide de partir marcher une demi-heure. Je suis épuisée, l’alcool que j’ai bu dans la journée ne m’a pas aidée à me décontracter. Le hall de l’hôtel ressemble à un décor de cinéma en carton-pâte. Mon petit ami m’appelle encore. Le lune esquisse quelques sillons de lumière dehors. Un vent frais me chatouille les oreilles.

Les boutiques du centre commercial que je traverse sont encore ouvertes. J’entends des éclats de rire, je me retourne, il n’y a personne. J’agrippe mon téléphone, j’hésite à avouer enfin à mon ami que je lui ai faussé compagnie. A nouveau, quelqu’un éclate de rire.

 « এখানে কে  » (Ekhane ke) « Qui est-là », je hurle, à moitié enveloppée par une odeur d’encens.

Et là je comprends que personne ne me parle, que c’est la nuit elle-même qui s’adresse à moi. Je me dis que ma dépression ne s’est pas arrangée. Mais la nuit semble réellement me parler et s’ouvrir à moi. Elle détache un peu de lumière d’étoile et mes yeux se mettent à briller.

— C’est Dieu qui me parle, n’est-ce pas ?

— De Dieu, tu n’en trouveras pas dans ces rues remplies de souffre.

— A qui je parle alors ? Je serre les poings, pour ne pas m’affaisser de stupeur sur le sol

সিটি নিজেই। (City nijei) A la Ville elle-même.

La nuit est déchirante de beauté. Je contemple les visages qui me frôlent. Qu’est-ce que je fais ici ? Pourtant, j’ai l’impression pour la première fois de ma vie, d’avoir pris la bonne décision. Je sors mon billet d’avion et griffonne quelques lignes, puis je jette le papier dans le vent, pour avoir la satisfaction de voir ma poésie briller dans la nuit de Dhaka.

— Si je parle à la Ville, est-ce que je suis devenue folle ?

— Non. Je ne parle qu’aux âmes que je choisis, me susurre la Ville dans le noir, avec une voix douce, séductrice.

Et soudain, des lampadaires qui étaient restés éteints se mettent à grésiller. Effrayé, un chien détale. Le bruit d’une radio me parvient d’un balcon. Qu’est-ce que je fais dans cette ville inconnue, seule et heureuse de l’être, à parler avec la nuit de la capitale ?

Je continue à marcher. Un concessionnaire Ford ferme ses stores. De nombreux Bed&Breakfasts commencent à éteindre leurs panneaux lumineux. D’autres enseignes se parent quand à elles de néons roses.

আমি যেখানে যেতে হবে ? (Ami jekhane jete hobe?) Où dois-je aller ? Je finis par demander à la nuit.

— Certainement pas là où tu le souhaitais. La Ville éclate de rire en me répondant.

Oui, je converse avec la ville de Dhaka, fatiguée par ma journée, épuisée par mon indécision, par l’alcool, et Dhaka me répond avec la plus grande prévenance. Je marche à travers les rues, je traverse les quartiers, me perdant encore cent fois.

এই রাত কি শেষ হবে, (Ei rate ki shesh hobe?) Cette nuit sera-t-elle la dernière, je demande à la ville ?

— Oh, ne t’inquiète pas, je te recracherai à ton quotidien au petit matin, me répond-elle. Et une étoile filante passe devant mes yeux éblouis.

Des camions décorés et clinquants manquent de me renverser. La pluie commence à tomber sur mes épaules nues. Personne ne m’a encore adressée la parole, bien que je sois une étrangère, perdue dans les lumières de la capitale du Bangladesh.

— Pourquoi personne ne me dévisage-t-il ? Je m’enquiert auprès de la ville, qui m’accompagne dans ma traversée de l’université de Dhaka. Je parviens, essoufflée, près du Shahid Minar, le mémorial des martyrs. Les marches devant le mémorial sont recouvertes de fleurs oranges et blanches et des bougies éclairent les barreaux blancs qui jouxtent le grand cercle rouge du mémorial.

— Peronne ne sait que tu es ici, me glisse la Ville.

La lune siffle sa lumière à travers la porte de Dhaka. Le rond-point Doyel Chottor est noir de monde mais personne effectivement ne se retourne vers moi. Je souris.

কেউ না (Keu na?) Personne ?

— Personne. কেউ না (Keu na)

— Je suis donc devenue invisible ?

— Tous les fantômes le sont, se moque la ville.

A l’université de Dhaka, les étudiants sont encore debout, dehors, certains fument. Une sculpture avec trois hommes qui tiennent un fusil brille dans l’obscurité ; un rickshaw dont le conducteur est habillé de blanc me traverse, je ne ressens rien.

Je passe devant la bibliothèque de l’université de Dhaka. Les grilles blanches sont fermées. Une poubelle bleue dégurgite des papiers de sandwiches. Un chien blanc et feu halète sur le chemin de terre. Devant un kiosque vert et bleu, une jeune fille attend sur une moto. J’hésite à aller lui parler.

— Personne ne m’entend ?

— Non. A partir du moment où tu es sortie de l’hôtel, tu es devenue un fantôme.

— Mais toi, tu m’entends.

— Je suis le pouls de la ville que tu traverses. Bien sûr que je sais qui tu es. Bien sûr que je t’entends. Je te vois et je pénètre ton cœur. Tu vois, tu commences déjà à t’attacher à la nuit bengalie. Les étoiles ne te rafraichissent-elles pas l’âme ?

Je soupire. La ville a une façon de parler assez poétiquement étrange, et pourtant, c’est le seul compagnon que je peux avoir cette nuit.

— Tu ne souhaites pas me fausser compagnie ? Je ne te fais pas peur ?

Je sais que mon corps est endormi entre les draps impeccables du Regency Hotel. Quant à moi, je discute avec la ville de Dhaka, que mon fantôme traverse. J’ai ce privilège immense d’avoir l’oreille et les yeux de la nuit ce soir et je compte bien vivre pleinement cette folie.

La mosquée universitaire est elle aussi déserte. Des affiches en bengali à moitié déchirées de toutes les couleurs sont affichées sur ses murs. Derrière moi, sur un mur blanc immaculé, des tags en bengali rouges et noirs. Je halète. Je voudrais un peu d’air.

—  Tu ne te sens pas bien, me demande la ville.

— Peux-tu m’emmener sur les berges du fleuve ?

— Considère que tes vœux sont des ordres.

La Burigonga (littéralement le « vieux Gange ») s’écoule dans les banlieues sud-ouest de la capitale bengalie. C’est l’une des rivières les plus polluées du pays, et pourtant, voir son eau fraiche et y plonger la main me fait trembler d’émotion. De petits bateaux de commerce sont encore à l’œuvre. Je jette le filet de mes doutes dans l’eau et rit de mon aventure.

— Pourquoi ris-tu, me demande la ville.

— Je suis heureuse de t’avoir rencontrée, la Ville, voilà tout.

Des bouteilles de plastique flottent dans l’eau. Une usine de teinture de textile rejette de l’encre dans l’eau quelques mètres plus loin. Des mouettes volent au-dessus de mon front pale. Plus loin, des étudiants essaient de filmer une jeune fille en tunique jaune. La nuit accueille aussi les pas pressés de voyageurs. Mais quelle heure est-il ? Je cherche dans ma poche. Mon téléphone a disparu. Je ne sais plus si j’ai vraiment envie d’aller rejoindre mon ami à Shantiniketan. Ce monde me semble trop précieux, trop réaliste, et j’ai envie de me perdre dans les fumées urbaines de l’aventure. J’ai envie de me fondre dans le métal du cœur de la capitale bengalie, de discuter chaque nuit avec la Ville, si elle veut bien être ma compagne.

Mais je ne lui dis pas cela, et je m’assieds sur les berges, les genoux repliés dans mes mains froides. La nuit a presque dit son dernier mot, et je sais que dans quelques instants, je me retrouverais étouffée par la chaleur matinale dans l’hôtel Regency. Mais pour l’instant, mon regard se perd dans la nuit rouge, et les visages que j’aperçois sur les berges me heurtent comme une musique délicieuse. Une odeur de viande grillée me parvient aux narines. Je tremble un peu, je n’ai plus envie de partir. Un marchand de fruits et de légumes me traverse, mais je commence à m’habituer à être un spectre perdu dans Dhaka.

L’aube se réveille, un bateau avec des ananas glisse lentement sur la Buriganga. Je me relève, dans le ciel nacré et rose. Les étudiants ont dû partir, en emportant leurs caméras. Je m’éponge le front, la journée promet d’être chaude. Mon pas est ralenti par les odeurs dont j’essaie de m’imprégner avant de disparaître, par les lumière que j’essaie de faire glisser sur ma peau avant de me réveiller. Mais il est l’heure de quitter la nuit bengalie, et mon corps fume déjà à l’approche du soleil. J’entends une chanson baul (mystique) qui me fait trembler, j’ouvre les lèvres pour remercier la Ville de m’avoir laissée l’approcher.

আবার দেখা হবে (Abar dekha hobe), A bientôt, me dit-elle.

Et elle me prend sous son bras et m’enveloppe dans de lourdes fumées.

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