Sizar / Ma soeur (Live de la Baltique)

Kure nei musta äb uo, mingist tända mōltöböd ! (Le Diable n’est pas aussi noir qu’on le dépeint).

Mon grand-père éclate de rire. Il bat des mains, donne un grand coup de poing imaginaire dans l’air. Le vent s’est levé. Nous sommes tous attablé autour de la table. Les cartes défilent comme des présages sous mes yeux. Une femme balaie avec un fouet doré près de nous. Les nuages passent de plus en plus vite au-dessus de nos fronts amusés. Mon grand-père est en forme. Il gagne chaque pli. Lykam son meilleur ami, n’a plus d’argent à avancer. Il cherche dans sa poche et en sort un poignard.

C’est comme cela que le jour de mes quinze ans, mon grand-père m’a offert le poignard qui peut découper le ciel. Le poignard est doré et rouge, enveloppé dans un beau carcan. Ma mère en le voyant se met à prier. Mon grand-père sort une flasque d’alcool et porte la bouteille à ses grosses lèvres. Il rit de la frayeur de ma mère.

Ma sizar (sœur) doit se marier. Elle vient d’avoir vingt ans. Son prétendant est venu chez nous avec une bouteille d’eau-de-vie, ce qui a plu à mon grand-père. Tout le monde a été d’accord, on est parti chez le päp (pasteur) de ces confins de Lettonie, inscrire la noce. Le pasteur a annoncé aux paroissiens que la messe aurait lieu le dimanche matin suivant pour trois jours. On a préparé le mimöd (cadeaux distribués aux invités) : des bas pour les femmes, des habits en lins, des gants en velours…

Ma sœur a l’air triste ce matin, elle peigne ses épais cheveux blonds dans la cour. J’ai l’impression que ses cheveux tombent sur le sol humide. Je lui caresse le bras. « Tu n’aimes pas ton brûdgana (fiancé), je lui demande, et elle rit et ébouriffe mes cheveux châtains. Le vent est glacé ce matin.

Arrivée à l’église, ma sœur descend de cheval. On l’a habillée, elle brille de mille feux comme une petite étoile. Je suis fier d’elle, mon cœur se gonfle d’orgueil. Que ma sœur est belle ce dimanche ! Elle porte une krûonô pâzo (couronne), une robe bleue comme la neige. Ma mère lui tient le bras et mon grand-père discute avec ses amis de cartes.

Soudain, le châle bleu de ma sœur s’envole. Son krîdzog (châle) est vite rattrapé par la foule. Je m’aperçois qu’elle a pleuré ses yeux sont rougis, et je me sens hésitant. Je serre le petit poignard que j’ai gardé dans ma poche depuis mon anniversaire.

Nous traversons un pont rituel, et ma sœur jette un kôl (ruban tissé) dans le ciel rubis. L’autel brille, les bougies ont été allumées une à une tout à l’heure par la servante du prêtre. J’entends une musique se fondre dans le vent. Je lève les yeux au ciel. Le visage du Diable se découvre entre les nuages. Je frissonne et contemple à nouveau ma grande sœur. Est-elle seulement heureuse ?

Kis ârmast kîlab, se ârmast nîtub (qui sème l’amour, récolte l’amour), ânonne le prêtre, en unissant ma sœur et son mari. Dans notre langue, le live, le verbe aimer, « ârmastö » a donné naissance au verbe qui signifie « épargner ». Ainsi, la cérémonie ne dure pas plus qu’une matinée. Nous rentrons chez nous bras dessus, bras dessous.

Je ne dois pas revoir ma sœur avant cinq mois. Alors que je ne peux pas dormir, assis sur une couverture élimée dans la cour de notre maison, des pieds nus se dirigent vers moi. Ma sœur m’enlace. Son corps léger se balance dans le vent comme une flamme de bougie. Elle pleure. Elle a un bleu à la joue. Je la contemple dans la lumière des étoiles.

Ainsi, le Diable avait pesé sur le jour du mariage, en donnant à ma sœur un homme violent. Je serre les poings je sais que je ne peux pas en parler à nos parents, ils la renverraient chez elle. Vâgiz pîlô um kulda (se taire, c’est de l’or).

Je cherche une solution pour sauver ma sœur. Je prépare la selle de son vieux cheval, l’aide à l’enfourcher et saute derrière elle. Nous partons au galop à travers les herbes hautes. Je lève le menton, le visage du Diable me semble encore une fois planer comme une feuille d’automne dans la nuit rouge.

Nous nous arrêtons au pied d’une colline bleue. Ma sœur est essoufflée mais semble cette fois plus heureuse que jamais.

« Tu as encore ton poignard ? Celui qui fend le ciel », me demande-t-elle, à bout de souffle.
Je cherche dans ma poche le petit objet et le lui présente solennellement. Dans notre pays, on dit que le Diable est un seigneur, qui a colonisé les terres des paysans pour les réduire en esclavage. Ma sœur est croyante, et elle est persuadée que tout cela est vrai. Pour ma part… Mais je la vois sourire, d’un sourire doux et enjoué. Elle caresse le carcan de mon petit poignard.

Soudain, un éclair dans la brume ; ma sœur brandit l’objet à l’adresse du vent. J’ai un mouvement de frayeur qui me fait reculer. Les nuages sont bas et enveloppent notre taille. Je vois ma sœur disparaître derrière un écran de fumée et un nouvel éclair agiter la brume épaisse. Je respire avec difficultés. L’air sent le kala (poisson) de la Baltique et la mer. Nous nous trouvons je m’en aperçois sur l’une des collines de sable de la région. Au-loin, j’aperçois une fête de pêcheurs qui dansent dans le soir avec des lampes torches disposées en cercle devant eux.

Ma sœur est agitée de tremblement. Son corps se convulse, ses cheveux tombent à nouveau drus et secs. Elle prend le poignard et coupe sa natte épaisse. Je la ramasse, hagard. J’essaie de retenir ma sœur, mais elle pose son doigt translucide sur ses lèvres pour m’intimer de me taire. Alors, tout va très vite. Elle brandit à nouveau le poignard. Le visage du Diable se met à pulser, rouge et venteux dans la nuit, et ma sœur le frappe en plein visage. Le sol se met brusquement à trembler. Je me retiens de crier. Je prends ma sœur par la taille, mais elle se dissout en fumée dans mes bras d’enfant.

Je rentre chez moi en ne sachant pas si j’ai rêvé. Mon grand-père dort du sommeil du guerrier, son corps est agité de secousses. Il ronfle. Le chien Saka dort devant ses pantoufles. Je vais me coucher dans mon lit en bois, en regardant la fenêtre s’entrouvrir. Je cherche le poignard dans ma poche, mais il a disparu.

Le lendemain, ma mère prépare une soupe à base de laurier. J’enfile une chemise en laine, selle le vieux cheval de mon grand-père et galope à travers champs. Quand j’arrive à la maison du mari de ma sœur, je vois une assemblée de femmes pleurer et se lever en me voyant.

Ma sœur s’est suicidée dans la cour de la maison de son mari, me dit-on. Alors je repense à sa natte jetée sur le sol. Je n’ai pas su être le pästaji (sauveur) de mon sang. Alors je ne pleure pas, mais je fouille dans ma poche. Et le voilà, le poignard est à nouveau dans mes mains tremblantes. Ma mère arrive, haletante sur ces entrefaites, elle vient d’apprendre la nouvelle. Elle essaie de me serrer dans ses bras, mais je m’enfuis sur mon cheval.

La clarté du jour lumineuse, les roses sauvages sur les bas-côtés du chemin donnent au sentier une allure de fête. Une lampe électrique s’éteint sur le fronton d’une petite bicoque blanche alors que je ralentit mon allure pour passer au trot. Mon poignard attaché à la ceinture, je cherche la colline de sable sur laquelle le spectre de ma sœur m’a trouvé la veille.

Une fois parvenu à ce qui fut notre lieu secret de rendez-vous, je frappe à mon tour le ciel de grands coups avec toute la violence que mon corps d’enfant peut mobiliser. Alors que mes larmes se mettent à couler, je frappe le ciel. Celui-ci commence à devenir rubicond. Des filaments or et rouille apparaissent et tombent sur l’herbe luisante.

La brume enveloppe mon front en sueur. Je me réveille soudain dans le petit lit en bois. La fièvre me mouille la commissure des lèvres. Je murmure Alya, le prénom de ma sœur. On m’assure que ma sœur est heureuse, dans la maison de son mari. Je n’en crois pas un mot je sais que son mari la bat. Notre rêve partagé m’a prévenu, et je me promets de la sauver en déchirant à nouveau le ciel un jour. Heureux pourtant qu’elle soit en vie, je me rendors. Mon grand-père sort sa flasque de brandy, en renverse quelques gouttes par terre et sort dans la cour, insouciant. Ma famille est plus heureuse que jamais, puisque ma sœur est mariée, puisqu’elle est partie loin de nous vivre dans la maison d’un inconnu. Quant à moi, recroquevillé comme un petit chien sur mon lit, toujours fiévreux, je serre le poignard désormais d’une main d’adulte.

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