La Casa de Poesia (Argentine)

Te voy a echar, si sigues haciendo tu mierda (je vais te jeter dehors, si tu continues tes conneries)

La nuit brûle mes paupières. Le port de Buenos Aires s’étale, inconscient, dans l’obscurité. Mes doigts essaient de s’accrocher au mur blanc. Le plâtre reste collé sous mes ongles. Je suis à terre. Le mari d’Alison se frotte les mains. Je vois un oiseau noir. Ou peut-être est-ce le coup de poing. L’oiseau vole à travers mes cheveux, ébouriffe mes mèches grasses.

La lumière s’éteint chez Alison. Cela me prend dix minutes pour me relever. J’époussette la terre de mon caleçon rouge, je titube. Puis je crois que je vomis quelque part. Où ça ? Un réverbère sale tremble sous le vent. Ce dernier me jette de la poussière au visage. Deux garçonnets me bousculent en courant. Je me mets en route. La mort me hante. L’amour me hante. Je me récite des vers pour me donner du courage. J’avance en me tenant le visage.

Une maison a pris feu près de moi. Les braises se figurent que je suis l’une d’elles, elles me piquent les joues. Ou peut-être n’y a-t-il pas de braises, peut-être est-ce la pluie qui tombe sur la ville infernale ? L’océan me tend des bras huileux, il a pitié de moi.

Un américain tatoué des bras à la tête est assis sur la jetée. Il fume quelque chose, je n’arrive pas à voir quoi. Je m’assieds à quelques mètres de lui. Le sable est humide. L’inconnu me jette un rapide coup d’œil, comme pour décider si je suis un chien errant ou pas. Puis il sort un sac plastique de sa poche, un sac fin et translucide, comme une main de fantôme. Et il se l’enfonce sur le visage.

Un million de bougies semblent brûler sur l’océan. Au-loin, j’aperçois un bateau qui prend feu. Mais ce sont sûrement les nuages bruns de la nuit argentine qui m’effraient.

Quand je me retourne, l’américain. Je vomis dans un trou de sable. J’ai du perdre une dent dans l’empoignade. Comme pour me punir d’avoir souillé la plage, je me sens soudain fébrile. Mon ventre me fait horriblement mal. Je me relève, et marche sur un éclat de verre. Je me mets à hurler, mais personne ne m’entend. Un chien aboie au loin.

D’épais cheveux longs noirs lâchés dans le vent éblouissent mon champ de vision. Je soupire, je veux m’éloigner le plus loin possible des fantômes de Buenos Aires. Mais la nuit argentine m’aspire comme à travers une paille tordue.

Et le vent souffle, rebelle, de plus en plus fort. Mes yeux noirs pénètrent le cœur de la nuit. La femme s’est avancée vers moi. Je masse mon pied meurtri, en lèche le sang. Elle me traverse et j’aperçois soudain un rayon de soleil dans la brume.

Las estrellas comienzan a girar, cada vez más rápido (les étoiles commençent à tourner, de plus en plus vite), je murmure entre mes dents. Je m’allonge sur le sable. Les nuages défilent aussi vite que mes pensées. Je lève la tête et aperçois un immeuble blanc à travers le brouillard. Je me rappelle du regard d’Alison pendant que son mari me battait et je crache un liquide verdâtre par terre. Une sirène de police hurle au loin. Un groupe de prostitué tient une sorte de conciliabule près d’un immeuble devant l’océan. Elles m’ont sûrement repéré, qu’importe.

Je n’ai nulle part où dormir ce soir. Mon visage est mal rasé, je ressemble à un démon hanté par le gin. Je continue ma route, balloté par le vent. La Casa Rosada, le palais de la présidence argentine étincelle dans le petit jour. Un tramway violet manque de me renverser. Une vieille femme me jette un regard désolé à travers la vitre opaque. Les étoiles crachent toujours leur lumière impie sur mon corps malade.

Il y a une procession qui chante, je n’arrive pas à distinguer si ce sont des vivants o des fantômes. Je ramasse une canette de Coca Cola dans une poubelle. Il reste un fond de liquide brunâtre. Je m’en humidifie les lèvres et je fais face au vent en éclatant de rire. Le soleil commence à agiter ses rayons sur les catholiques. Une petite fille en robe de tulle essaie de quémander des pièces au prêtre. Lui marche un peu fièrement en tête de cortège, avec un regard imbécile qui se fond dans l’horizon.

Je shoote dans un ballon de football dégonflé. La petite fille le ramasse, en silence. Ses boucles brunes sont magnifiques. Elle a un joli regard de souris. Je lui parle, lui fait signe de me lancer la balle et elle s’enfuit en courant.

Le sudestada est un vent qui vient du Sud-Est. Il est froid et humide. Je m’éponge les tempes, je marche en sautillant à droite, à gauche. Ce soir encore je ne rentre pas chez moi.

Je suis le poète le plus desespéré d’Argentine. La femme pour qui j’ai écrit tous mes vers a épousé un âne qui m’a passé à tabac. J’ai écrit les poèmes les plus poignants du pays pour la conquérir mais elle n’a jamais rien lu.

Je me récite mentalement El amenazado, de Jorge Luis Borges, en me passant de la salive sur les lèvres :

Estar contigo o no estar contigo es la medida de mi tiempo.
Ya el cántaro se quiebra sobre la fuente, ya el hombre se
levanta a la voz del ave, ya se han oscurecido los que miran
por las ventanas, pero la sombra no ha traído la paz.
Es, ya lo sé, el amor: la ansiedad y el alivio de oír tu voz,
la espera y la memoria, el horror de vivir en lo sucesivo.


(Être avec toi ou ne pas l’être est la mesure de mon temps.

Déjà la cruche se brise sur la fontaine, déjà l’homme à la voix de l’oiseau se lève…

et ceux qui regardent par les fenêtres ont sombré dans l’obscurité,

mais l’ombre n’a pas apporté la paix.

C’est cela, je le sais, l’amour : l’anxiété et le soulagement d’entendre ta voix,

l’attente et le souvenir, l’horreur de vivre dans l’au-delà.


Le ballon dégonflé est toujours à mes pieds ; je le lance dans le giron de la nuit. J’entends un bruit de rebond en sourdine, je me détourne et repars en quête d’aventure. Une limousine me croise comme un mauvais présage. J’entends un bruit de klaxon. Le type à l’intérieur apparait en costume noir, sapé comme un maire. Il me lance un hot-dog que j’attrape de bon cœur. Je mords dans la saucisse chaude et déchire la viande dans un bruit de succion triste.

Mon cœur est noir comme un salon bourgeois après un incendie, j’ai perdu l’amour d’une femme. Les cloches de l’église la plus proche se mettent à retentir. Est-il normal que je les voie dans le petit jour s’envoler au-dessus de ma tête ? Je brandis mon poing à l’adresse du vent argentin. Le papier de hot-dog en poche, je continue ma lente traversée de la capitale. La police métropolitaine de Buenos Aires, juchée sur des chevaux, me dévisage comme des joueurs de polo. Je me détourne de leurs yeux inquisiteurs, accélère mon pas. Les pavés roses attrapent les premiers rayons du matin.

Puerto Madero et ses buildings d’affaires sont en vue. Une porte coulissante s’ouvre, un homme en cravate sort le visage noyé dans sa propre sueur. Les lumières commencent à s’éteindre. Le jour ne va pas tarder à s’imposer sur terre. Je ramasse un peso sur le sol humide. Une Ford Ranger blanche me dépasse. A l’intérieur une mariée tient un bouquet de violettes et de roses blanches. Elle me sourit, je pense à Alison que je n’épouserai pas dans cette vie. Le ciel fait descendre sur moi une légère brise. Je souris en réalisant que ma destinée est ailleurs que dans le bonheur.

Les hommes d’affaires défilent comme des nuages sombres, en direction de l’océan Atlantique. C’est sûr, ils vont retrouver leur femme ce soir. Moi, j’écrirai des vers pour réchauffer le vent glacé. Un jour, quand j’aurais amassé assez de la musique de l’existence, Alison entendra mon nom chuchoté dans une soirée. Sa main se crispera sur le verre à pied, elle rajustera sa robe à croisillon noir, au bras de son mari pour ne rien laisser paraître. Elle portera les bas de dentelle effilée qu’elle avait aujourd’hui, et fatiguée par le mariage elle entendra à nouveau les syllabes usées de mon prénom. Je le vois d’ici, elle baissera les yeux. Elle se rappellera de ce dernier soir elle se mordra la lèvre, mais je serai déjà loin. Je serais cramponné à un vrai bureau, la nuit m’aura vomi, l’errance ne sera plus ma seule table de chevet, j’écrirai avec un vrai stylo à une vraie table pour les bourgeois de Buenos Aires.

Sur la Diagonal Norte, les boutiques européennes commencent à ouvrir. Je crache devant un égout. Avec la crise, le taux de chômage a explosé en ville. Les yeux des citoyens qui ont perdu leur emploi sont vitreux. Les nuages habitent leur conscience, leur âme se perd dans les tréfonds du manque. Un mendiant me hèle en lunfardo (argot local). Peu m’importe ce qu’il pense. Je me frotte le visage. Je me mets à courir. Je dépasse le  théâtre Colón le long de l’avenue Corrientes.
 
Un café a été oublié sur un balcon. Je me saisis de la tasse chaude. Elle porte l’inscription « Los Angeles dreams » ; j’y porte mes lèvres. Un couple danse un tango sur un écran publicitaire. Je serre les dents, en pensant à ce qu’est devenu l’Argentine, ce grand pays qui n’est plus un asile pour les poètes.

La Casa de Poesia est ouverte. Je m’affale sur un des fauteuils en velours vers, sors une feuille brunie de ma poche de veste. Le fantôme du poète Evaristo Carriego me caresse les cils. Je relis les quelques lignes que j’ai écrites plus tôt, les trouve mauvais et jette le papier froissé par terre. Un balayeur me fait les gros yeux, alors je ramasse la boule de papier. La Casa est devenu mon havre inespéré ces derniers temps. Je ne parle pas aux autres écrivains, mais j’apprécie ces instants de calme où je peux penser à mon prochain poème.

Les 4700 volumes de la bibliothèque de la Casa brillent et s’offrent à ma vue. J’en ouvre un, au hasard, il s’agit d’un recueil d’Alejandra Pizarnik. Je le referme et plisse les yeux. Je décide de dormir ici. J’aurais tout le temps d’inventer le prochain chef d’œuvre de la poésie argentine quand je rouvrirai les yeux. Quand ma réalité morbide me sautera à nouveau au visage, que je me rappellerai l’empoignade avec le mari d’Alison, le regard de pitié de la femme que j’aime, les rues envahies de fantômes de ma pauvre capitale.

Pour l’heure, le matin m’étrangle, je suis seul à la Casa de Poesia ; tout à fait seul. Je m’endors, une musique de piano me parvient de la rue. Peut-être suis-je mort, peut-être pas, qui sait ?

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