La mort est invivable (Death is not to be lived)

— J’étais un dépravé social, une bête de somme, sauf que moi, je ne travaillais pas le moins du monde. Je profitais de la société, la société me crachait son venin. Je serais sûrement mort enfoui dans le capharnaüm de l’appartement que je squattais si l’attentat n’avait pas eu lieu.

— L’attentat ?

— On dit souvent qu’un instant suffit pour évaluer autrui. C’est peut-être possible, mais l’on confond évaluer et tomber juste. La manière dont une silhouette bougeait, dont une femme tirait sur le pan de sa veste me renseignait mieux qu’une longue analyse.

— Racontez-moi

Vingt ans plus tôt…

À cet instant, l’homme braqua sa tête vers lui. Il avait senti le regard du jeune homme. Cela impressionna Romuald. Il pensait être le seul capable de remarquer un homme angoissé.

Alors, une pensée lui retourna le ventre. L’inconnu semblait avoir quelque chose à cacher. A son corps défendant il s’avança jusqu’à lui. L’homme ne le fixait plus. Il ne regardait plus rien. Sa pupille était dilatée. Il avait la main sur la poitrine. Le cœur de Romuald battait à tout rompre. Il s’aperçut que la chemise de son vis-à-vis était à semi-ouverte.
Dans l’échancrure, un reflet métallique lui heurta les yeux. Il avait assez regardé la télévision pour la reconnaître. La crosse d’un revolver. Allongée. Une mitraillette. Cet homme s’apprêtait à faire un carnage.

Mais le temps que son cerveau traite la menace, la confusion s’était déjà installée dans le hall de la gare.
Romuald eut l’impression de crier quelque chose :

— Bouge de là. La mort est si invivable…. Fous le camp…

Deux cents mètres environ les séparaient mais Romuald vit l’homme se détourner de lui et s’avancer vers deux agents de sécurité qui faisaient le pied de grue devant les tourniquets. Ensuite, une enveloppe de fumée descendit sur les tempes de Romuald. Puis plus rien. C’était comme si la fumée avait dévoré tous les cris. Mais les oreilles du jeune homme avaient peut-être choisi de ne plus écouter. Il pouvait sentir des balles le frôler, et cela lui fit sacrément peur. On se sent vulnérable quand la mort vous approche. Pris au dépourvu, sans ressources, on préférerait ne rien entendre.
Quelques minutes de cris, de pleurs et de sangs s’écoulèrent ainsi.

Puis, parce qu’il n’avait plus rien à perdre, Romuald fit un pas vers l’homme à la mitraillette. Par chance son sang-froid ne s’était pas dissout dans la panique générale. L’attaquant se retourna. Sa mitraillette envoya un éclair fulgurant dans l’air moite. Il fit un pas de côté pour sa dégager de l’étreinte de Romuald. Ensuite sa main caressa son justaucorps. Il disparut du champ de vision de Romuald. Le jeune homme chancela. Il ne sut pas si l’autre avait vraiment tiré. Il n’entendait plus rien. Pas même les détonations. Quelques secondes plus tard, il vit l’homme sauter par-dessus les bagages et prit conscience qu’il était au sol. Le son lui revint.

Il releva le menton et vit des avions qui plongeaient.
Tout s’est toujours passé au-dessus de ma tête, songea-t-il. Romuald avait toujours été fasciné par les machines. Ses hallucinations prirent des airs de quatorze juillets. Des avions avec des banderoles formaient des loopings gracieux au-dessus de lui. Sa vision s’obscurcit. Le plafond de la gare se recouvrit de pétrole et de branches. J’ai pris un coup. Il se recroquevilla, et plaça les mains en croix sur son visage.

Autour de lui, le chaos régnait. Il y avait des corps renversés ; des sacs éparpillés. Du silence massacré. Des filets de sang coulaient. Ils sillonnaient le quai, s’épanchaient sur les voies ferrées. De l’huile à moteur ? Un chien aboya au loin. Romuald nageait, à terre. Il étira ses bras. En vain. Il essaya de sentir ses jambes. Ses extrémités étaient paralysées. Sa poitrine se contracta. La sensation de douleur lui fut intense. Touché ? Les coups de feu fusaient. Impossible à dire. Ils étaient plusieurs attaquants. Tous ses sens lâchèrent prise. Des cris atroces se faisaient entendre tout autour. Sa tête heurta le sol. Romuald sortit son téléphone. Il pria que la vie continue.

Quand il se réveilla, son regard balaya la chambre d’hôpital. Lui qui vivait seul, il aperçut un monticule de bouquets de fleurs. Dans les heures qui suivirent, il vit plusieurs médecins qui le rassurèrent sur son état. Puis, alors qu’il se reposait, il entendit du bruit dans le couloir. Une femme entra dans la pièce suivie d’un jeune homme.

    — Vous avez neutralisé un de ces types. Bravo. 
    — Je n’ai rien fait du tout.
 — Vous ne vous rappelez de rien ?
 — Je n’ai rien fait du tout. Et je ne crois pas que j’aie neutralisé qui que ce soit.
 — Vous avez fait mieux mon cher. Vous avez appelé la police. Vous avez donné assez de détails pour neutraliser les terroristes présents. Vous êtes bien trop modeste. Dites-lui, Cédric !
 Le Cédric en question se contenta d’hocher la tête en silence. Alors Romuald remarqua le manteau de fourrure. Cette femme n’était certainement pas médecin. Que venait-elle faire ici ?
 — Madame, vous…
 — Qui je suis ?
 La mystérieuse visiteuse émit un éclat de rire cristallin.
    — Non, vraiment, ne me dites-pas que vous ne me reconnaissez pas ?
       — Vous êtes…
 — Je suis votre future maire.
 Romuald se revit sous les ponts de la banlieue de Montévrard. Des affiches du Front Patriote déchirées défilèrent devant ses yeux. Il tendit la main à Rose de la Varenne.
 — Je venais prendre quelques nouvelles de vous. Vous allez devenir un héros, savez-vous ?
  — Pourtant je…
 — Je ne donne pas deux jours aux médias pour s’emparer de votre aventure et la donner en pâture aux citoyens. Je voulais m’assurer que vous y seriez préparé. Sauriez-vous comment leur répondre ? Il faut du tact, avec ces gens-là !
 Interdit, Romuald contemplait une goutte de sueur qui perlait au-dessus de la mâchoire de la politicienne. Celle-ci avait bien dix ans de plus que Romuald, mais cela n’empêchait pas le jeune homme de trouver Rose de la Varenne absolument ravissante. Celle-ci était parfaitement consciente de l’effet qu’elle produisait sur les hommes, et avait décidé d’en jouer.
 — Cédric, prends-moi en photographie avec notre ami Romuald, veux-tu ?
 Cédric ne se le fit pas dire deux fois. Il sortit un téléphone de sa poche. Romuald n’eut pas le temps de bouger le petit doigt, que la politicienne appuyait déjà sa poitrine sur son torse, courbant sa tête vers la caméra. Un déclic se fit entendre.
 — Je vous laisse, Romuald. Voici notre programme. Je vous prie, mon cher Romuald…
 Ses yeux s’étaient faits plaintifs, et elle avait ourlé ses lèvres. Romuald eut le sentiment de discuter avec une copie de Marylin Monroe. Rose de la Varenne fit un mouvement de doigts à son accolyte, qui posa un fascicule du Front Patriote sur le poitrail du jeune homme.
 — Rejoignez-nous, Romuald. Je saurais me monter généreuse. Vous pourrez avoir un poste bien rémunéré au sein du parti. Je sais que vous ne travaillez plus. Pourquoi, Romuald ? Vous ne voulez plus travailler ? Vous êtes rentier ?
 Elle rit à nouveau, avec effusion de charme.
 Rose de la Varenne caressa délicatement l’épaule de Romuald. Celui-ci était incrédule, et choqué par la proposition que la blonde venait de lui faire. 
 Ainsi, il s’était en une journée vue proposer la mort et un emploi. Romuald acquiesça.
 — Je vais le faire, Madame.

Quelques heures plus tard, son téléphone sonna.

— Je m’appelle Nicola Ruiz. Je suis l’assistant d’une célébrité locale qui voudrait vous rencontrer. Pouvez vous vous rendre à cette adresse quand vous irez mieux ?

Curieux, Romuald nota l’adresse. Le lieu du rendez-vous était situé sur un colline. Le lendemain, parvenu sur les lieux, il se dit qu’il était maintenant trop tard pour prendre les jambes à son cou. Quelques minutes plus tard, une voix intervint derrière son dos :


— Il est avec moi. Monsieur Spriet ?


Un homme brun, les cheveux gominés, venait de sortir du théâtre. Grand, efflanqué et mince, il se penchait en parlant. Une odeur d’eau de Cologne mélangée à de la sueur emplit alors les narines du jeune homme. Un acteur ?


— Suivez-moi, dit l’homme.


Il avait parlé sèchement. A sa suite, Romuald pénétra dans le théâtre. Dans le hall du théâtre, la lumière était faible. On entendait des bruits de pas, et de la musique, en sourdine, venant d’autres salles.


— Vous avez eu beaucoup de cran de venir. Cela va lui plaire, dit l’inconnu gominé. Il marchait sans regarder Romuald.


— Qui êtes-vous ? Lui demanda le jeune homme.


— C’est moi qui vous ai appelé.


— Monsieur Ruiz ?


— Je n’aime pas tellement mon nom. Que ma mère me pardonne ! Mais j’accepte que l’on m’appelle comme cela. Venez par ici. Baissez-vous. Ne faites pas trop de bruit !


Nicola Spriet le projeta sur un épais rideau de théâtre, qui s’ouvrit sous la pression du corps de Romuald. Les éclats de voix s’intensifièrent alors tout d’un coup. Une musique entraînante l’enveloppa.
La première chose qu’il vit fut un grand écran. Un véritable écran de cinéma. Y défilait ce qui ressemblait plus à un texte qu’à un film. Romuald aperçut l’homme sur le devant de la scène. Les cheveux bouclés, gris, trapu et de taille moyenne, le regarde de l’homme vint croiser celui de Romuald. Il n’arrêta cependant pas ses gesticulations. Nicola Ruiz poussa Romuald sur un des sièges, devant la scène. Romuald plia les genoux et s’assit. Il était près de l’orateur. Ce dernier ne cessait de lui lancer des coups d’œil.


Romuald ne prêta pas d’abord attention à ce que l’homme disait. Dès que Nicola Ruiz relâcha son étreinte sur lui, il se retourna. Ce qu’il vit l’abasourdit. Un demi-millier de personnes étaient assis sur les gradins, captivés par le discours qui leur était fait.


Qui pouvait bien être l’homme sur la scène ? Soudain, un tonnerre d’applaudissement fusa. Nicola Ruiz lui donna un coup de coude pour lui intimer de suivre la manœuvre. Romuald se retrouva à applaudir avec les autres. Il croisa à nouveau le regard de l’orateur. Celui-ci plissa les yeux, et sembla ébaucher un sourire.


Le spectacle fut bientôt terminé. Les gens se levèrent dans un brouhaha assourdissant. La plupart étaient bien habillés, même si certains semblaient avoir gardé leurs habits de travail.


Romuald se demanda où il était tombé. La présence de Nicola Ruiz à côté de lui le mettait très mal à l’aise. Il se leva pour voir si son chaperon l’empêcherait de partir, mais Ruiz n’en fit rien.


Tandis que Romuald emboitait le pas aux personnes de la salle pour ressortir du théâtre, un homme lui mit la main sur l’épaule. C’était l’orateur.


— Romuald ? J’aimerais vous parler. S’il vous plait. C’est important.


Romuald hésita. Sous l’intuition que l’homme ne lui voulait aucun mal, il lui emboita le pas. Des gens hélaient son guide au fur et à mesure qu’ils progressaient dans les couloirs du théâtre. Petit à petit, la foule disparut pour laisser place au silence.


— Asseyons-nous là, vous voulez bien. Nous serons tranquilles.


Romuald ne savait pas quoi dire, alors l’autre ajouta :


— C’est une ancienne loge d’actrice. Je vous montrerai les costumes qui ont été utilisés ici plus tard. Ils les ont tous conservés en l’état. C’est incroyable.


Romuald acquiesça. Il se fit la réflexion que son interlocuteur était peut-être encore plus fou que lui.


— Attendez-moi là. Je vais me chercher une boisson. Vous voulez quelque chose ?


Romuald fit non de la tête. L’autre ouvrit un petit frigo au fond de la loge.


— Vous êtes sûr ?


Romuald continua à faire non de la tête. Par reflexe, il tapota dans sa poche. Son téléphone était toujours là. En cas de problème, il pouvait toujours appeler Lyanna, ou la police.


— Ne vous inquiétez pas. Je ne vous retiendrai pas longtemps.


— Je ne m’inquiète pas.


— Je fais partie, voyez-vous, d’une organisation qui déteste les scandales.


— D’une… J’ai une vie rangée.


— Je vois cela. Et pourtant… Et pourtant, vous êtes quelqu’un de très impressionnant, Romuald.


— Que voulez-vous dire ?


— Vous ne vous êtes pas contenté de mettre en déroute un terroriste. Vous avez aussi refusé un poste offert par Rose de la Varenne.


—Je n’ai pas ref… Vous la connaissez ?


— Et comment. Ne vous inquiétez pas. Je ne suis pas sous ses ordres. D’ailleurs, je ne l’aime pas beaucoup.


— Vous ne…


— Romuald…


— Oui?


Romuald releva la tête.


— Je pense que vous êtes quelqu’un d’exceptionnel.


— Pourquoi me dites-vous cela?


— Parce-que, voyez-vous, j’attends quelque chose de vous.


Romuald se demanda quelle sorte de demande incroyable on allait encore bien pouvoir lui faire, en conclusion de cette journée excentrique. Il ne fut donc pas surpris d’entendre une phrase qui sonnait, pour le moins, étrangement dans cette loge de théâtre :


— Aimez-vous la politique, Romuald ?


— Cela dépend. J’aime bien les débats.


— Voyez-vous, le discours auquel vous avez assisté tout à l’heure était un discours visant à stimuler des gens en vue d’une prochaine élection. Est-ce que vous voyez de quoi je parle ?


— Pas très bien, non, Monsieur.


— Je sais que vous n’êtes pas engagé en politique, Romuald. Mais je connais certains de vos proches, et ils m’ont dit du bien de vous.


Romuald se demanda qui avait bien pu lui dire quelque chose de positif sur son compte.
— Vous avez fait du droit. Vous ne vous droguez pas. Vous êtes célibataire…


Romuald songea à Lyanna.


— Depuis peu, en fait…


— Je sais tout, Romuald. J’aimerais vous proposer une mission. Ce ne sera pas facile tous les jours. Mais vous avez fait preuve de plus de sang-froid aujourd’hui que je n’en ai eu durant toute ma vie, et pourtant…


— …Et pourtant ?


— …Et pourtant, je suis le maire de cette ville, Romuald. Je suis d’ailleurs étonné que vous ne m’ayez pas reconnu. Certes, les affiches électorales ne rendent pas raison à mon teint de lys, mais…


Romuald le regarda dans les yeux. L’idée que cet homme était le maire dont il avait entendu parler depuis son adolescence le fascinait. Il ne l’avait pas reconnu, mais il lui semblait très clair désormais que cet homme aux traits marqués était Michel Bataille, le maire de Montévrard.


— Je sais que Rose est venue vous voir, continua le maire sans lui laisser le temps de répondre.


— C’est vrai.


— Je sais aussi qu’elle vous a proposé un emploi, que vous n’avez pas accepté, sans doute. Vous n’êtes pas d’extrême-droite.


Romuald se dit que le maire était mal informé. Il n’avait pas encore donné sa réponse à Rose de la Varenne. Il se tut, avant de lui demander :


— Que me proposez-vous ?


— Rose de la Varenne vous propose un emploi dans ses bureaux sordides, moi, je vous offre la mairie.

***

Vingt ans plus tard…

— A quoi pensez-vous, Monsieur le maire ?

 Entre deux phrases, le médecin se frottait la bouche avec l’arrière de son stylo plume, comme s’il eut voulu effacer ce qu’il venait de dire. La pièce était large, et sentait le bois laqué. Derrière le médecin, une reproduction sur affiche du tableau Le rêve de Pablo Picasso. Le désordre du bureau, jonché de post-it et de petits objets contrastait avec le rangement impeccable des vitrines qui présentaient aux visiteurs des statuettes khmères. 

— Vous avez dû vous sentir très seul, dit le médecin.

  La phrase n’appela pas de réponse. Son seul effet fut de détruire le silence ambiant. A nouveau, le psychiatre se frotta la bouche avec son stylo plume, roula des yeux vers son patient et fit mine de se lever. 

Les pensées de Romuald fusaient. Seul, oui, pensa-t-il. Je suis toujours seul, je suis absolument seul.

Mais pas un son ne sortit de sa bouche. Le maire de Paris était habillé d’un costume bleu foncé de chez Howard’s Paris. Sa cravate Gucci en soie aux motifs de la marque était légèrement humidifiée de sueur. Il remonta ses lunettes en corne, puis renifla, comme par réflexe.

Où suis-je ? Suis-je encore chez moi ici ? se demanda-t-il

— Monsieur le Maire ?

Je suis debout, dans ce fauteuil. Hier, j’étais debout sur une estrade… Les pensées du maire de Paris commençaient à partir dans tous les sens. Il voulut parler, entrouvrit la bouche, mais il ne parvenait pas à articuler un son audible.

— Dites-moi ? lui chuchota le médecin d’une voix lasse.

Le silence s’engouffra dans la pièce comme une bouffée de chaleur au sortir d’un avion. Il s’ensuivit un long moment, durant lequel aucun des deux hommes ne fit d’effort pour s’entretenir avec son vis-à-vis. Suite à quoi le maire de Paris aperçut la fenêtre entrouverte.

— Je me rappelle du blanc, confessa-t-il

— Du blanc ?

— C’est cela. Je me rappelle du blanc
La phrase était tombée entre eux, comme un rideau de théâtre. Soudaine, lourde de sens et difficile à ignorer. Le psychiatre se frotta les yeux, puis débarrassa d’un geste de la main les post-it qui encombraient son bureau design en résine noire laquée. Il soupira. Enfin, il se décide à parler, pensa-t-il.

Il regarda sa Patek Philippe Nautilus en acier. Laquelle l’emmena dans des rêveries sans rapport avec le présent. Il se revit tenant la main de son petit-fils à Dieppe. Il s’aperçut en songe l’encourager à se tenir droit sur le bateau familial. Cette montre… Pensa-t-il en caressant le bracelet. Elle m’a accompagné partout. C’est incroyable ce qu’elle est résiliente. Je ne peux pas en dire autant de mes patients. Ils défilent dans mon bureau. Je ne peux pas leur refuser le soin. J’ai beau avoir installé mon bureau avenue de New-York à Paris, ils sont toujours plus nombreux… Avoir un peu de répit… Trouver une petite cabane pour Judith et moi en Normandie. On y accueillera les enfants d’Estelle… Oui, la Normandie, c’est la région parfaite… Pour y couler ses vieux jours… Si seulement je n’étais pas… Comment dit Estelle déjà ? Accro à mon putain de travail, je les emmènerai tout de suite. Nous prendrions la mer… Oui, sur mon bateau… Dire que le voisin m’en a proposé… Une somme… Et pourtant… Jamais je ne vendrai…

— Je me rappelle du blanc.

Romuald avait répété cette phrase plus lentement cette fois. En détachant chaque syllabe, comme un acteur.

— Du blanc ?

La phrase avait tiré le médecin hors de ses rêveries

— C’est cela

Le psychiatre haussa les sourcils, tout en continuant à caresser sa montre. Une légère brise, fraiche, entra dans la pièce. On entendit une voiture ronronner dans l’allée du cabinet médical. Judith a encore emprunté la sportback… Pensa le médecin. Je n’ai plus qu’à prier qu’elle conduise prudemment… Cela serait bien la première fois…

— Vous m’écoutez ?

La voix était cassante, froide comme le vent qui entrait désormais dans la pièce par salves successives. Le médecin hésita à se lever pour fermer la fenêtre, mais, prenant conscience que la question de son patient appelait une réponse rapide, il se tourna et soutint son regard.

— C’était… Après l’attentat ?

Le médecin ne quitta plus Romuald du regard. Le vent ébouriffait ses cheveux poivre et sel. Il admira la posture droite du maire, qui impliquait une forte dose de confiance en lui. Il se demanda quel âge il avait. La quarantaine, pas plus. Malgré sa barbe naissante, il est jeune. Il tente de faire croire le contraire, en se laissant pousser la barbe, mais…

— L’attentat. Pourquoi ? Pourquoi revenir toujours là-dessus ? C’est ce qui a brouillé les pistes, répondit son patient. Je n’ai plus jamais été le même. Mais non, mon mal-être ne date pas de l’attentat. Le problème est bien plus ancien.

Le psychiatre haussa les sourcils pour se réveiller. Il réprima une furieuse envie de bailler.

— Bien. Nous progressons, jugea-t-il.

Et il se frotta les mains. Romuald tourna la tête et se mit à observer les statuettes en file indienne dans la vitrine à sa droite. Impeccablement ordonnées. Ce médecin est le meilleur qui soit. Il faut que je me confie, mais…

— Je suis un personnage public. Vous ne direz rien… De ce qui se dit ici ?

— C’est mon métier. Rien de ce que vous me direz, rien ne sortira d’ici.

Il croisa les jambes sous son bureau, puis caressa son stylo plume de la main droite en soupirant. Qu’est-ce qui me prend de prendre des politiciens en consultation ? Je vais avoir des problèmes. Tout le monde va me demander… Et que répondre… La déontologie m’oblige à… Les journaux… Si je veux gagner mieux ma vie…

— Je ne peux pas tout vous dire, reprit le maire.

— Bien entendu. De quoi voulez-vous parler ?

Romuald fixa son regard sur un pot de fausses fleurs. Ses lèvres tremblèrent.

Imaginer, pensa le maire de Paris. C’est tout ce qui me reste. Faire tomber de la poudre de cocaïne sur une plage invisible. Ecorcher mes pieds aux roches enveloppées de liquide brumeux. Jeter tout l’argent sale.

— Aviez-vous déjà consulté ? Avant l’attentat ?

Déjà consulté ? S’il savait. J’étais fou avant de me lancer en politique, bien plus fou que maintenant. La politique m’a assagi. S’il savait…

— Aviez-vous déjà consulté ?

Faire tournoyer un sabre brûlant autour de nos cous sales, songea Romuald Plonger d’une falaise d’encre. Lentement, comme un papier jeté d’une imprimante déglinguée. Plonger dans l’océan des faux-semblants, recevoir des baisers de mousse. Enlacer cent visages hagards dans le public.

— J’avais peur des foules.

— Agoraphobie ?

— J’avais peur des foules. Cela paraît bête, pour un homme d’état. Les foules… Et j’y passe un certain temps désormais. Cela a du me désensibiliser.

— Mais vous n’aviez jamais consulté ?

Comment lui dire ? C’est impossible. Je ne peux pas dire la vérité. Plus maintenant. Je ne peux pas. Et quelle vérité ? Il ne me reste plus qu’à rêver.

— A quoi pensez-vous ?

Romuald avait le regard dans le vague. Faire apparaître par magie des cascades de dollars. Et lorsqu’un oiseau viendra se poser sur mon cadavre, faire surgir une rose de la terre, oui, envelopper l’hôtel de ville de roses et de lierre, songeait le maire de Paris.

— Vous aviez de bonnes relations avec vos parents ?

— Vous posez toujours les mêmes question à vos patients ? lui rétorqua le politicien.

Mais cette question avait fait mouche. Romuald vit clairement le visage de sa mère prendre forme derrière le médecin, à la place de la reproduction du Picasso. Il soupira en retombant dans sa rêverie. Vous la voyez Monsieur le médecin ? Derrière vous ? C’est ma mère. Elle déchire comme une araignée fragile l’épais tissu du mensonge. Elle essaie de me sauver la peau. Mais le voile du mensonge s’est reformé, pour protéger mon âme de la brutalité du monde.

— A quoi pensez-vous ? demanda le médecin

— A ma mère. C’était une sacré personnalité. Mais incapable de s’occuper de moi ou de ma sœur…

Mais le médecin n’écoutait plus. Il faut que je lave le bateau, la prochaine fois que j’emmène Judith, que je pense à emprunter sa canne à pêche à son frère et que… Soudain, il prit conscience de son vis-à-vis

— Qu’est-ce que vous vous dites ? Vous étiez proche de votre mère ?

Romuald sourit intérieurement. Il se remémora la silhouette épaisse de sa mère, sa façon de sourire sans jamais regarder son interlocuteur dans les yeux. Le maire de Paris fronça les sourcils. Pouvait-il prendre le risque de parler de sa mère à ce médecin sans que tout se retrouve dans les journaux demain ? C’est la première fois que je vois ce type, se dit-il. Evidemment, non. Je dois me taire. Je ne peux pas avoir confiance. Il baissa le regard et vit que le médecin avait croisé les jambes, façon dandy. Romuald soupira.

— Elle est toujours en vie ? demanda le médecin.

— Oui. Ma sœur Ada va la voir parfois. C’est devenu une belle jeune femme. Mais ma mère ne sort presque plus.

— Comment cela ?

— Peut-être en a-t-elle marre des questions des journalistes.

— Vous pensez que la presse la harcèle ?

— Evidemment.

— Mais…

— Elle habite un appartement que je loue. Mais je ne la vois plus jamais. J’essaie de me tenir à distance d’elle. De ce passé.

— Pourquoi ?

Romuald haussa les épaules.

— Cela restera entre moi et la vérité.

— Pourquoi me payer si vous ne souhaitez pas parler ?

Romuald silencieux, se leva. Le médecin le suivit du regard puis le mis en garde :

— N’ouvrez pas la fenêtre s’il-vous-plaît. Il fait froid dehors.

 Son patient s’était planté devant la fenêtre, au garde-à-vous devant des flocons grésillant. Le froid se donnait à voir dans des chutes de matière brillante. 

— J’aurais accepté.

Il avait crié dans le bureau du médecin. Un cri douloureux, agonisant.

— Je vous demande pardon ?

— Si le maire de l’époque ne m’avait pas proposé la mairie… J’aurais accepté la proposition du Front Patriote.

— C’est ce qui vous empêche d’être heureux ?

— Je suis un imposteur.

— …
— J’aurais accepté. J’étais au bord du gouffre. Je me dépêtrais dans le chômage de masse. Je ne me voyais pas d’avenir… J’aurais accepté, dit-il.

Il avait à nouveau presque crié. Il se leva subitement et retourna se poster devant la fenêtre.


La tour Eiffel luisait à l’arrière de ce tableau hivernal. Et même la nuit qui fermait boutique devant la fenêtre ne pouvait empêcher la clarté immaculée de gagner les yeux du maire de la capitale, comme une promesse de pureté.

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