Le soleil / El sol / Il Sole (Espagnol+Italien+Français)

Pour reprendre le fil de mes pensées, il m’avait fallu extirper mon regard du verre de strawberry gin. La nuit commençait à tomber sur Paris. Une alpha roméo me frôla et m’envoya des débris et des lambeaux de papier journal sur la jambe.

Dans les bars alentour, les télévisions passent la victoire de l’Espagne. Une femme la quarantaine enfoncée dans son tailleur gris, sourcils froncés me susurre à l’oreille :
¡Ha ganado! Oyes ? Esta noche ha ganado niños (C’est gagné ! Vous entendez ? C’est gagné ce soir les enfants

Un groupe de deux filles en robe Balenciaga été (celle de droite) et Chloé for women (celle de gauche) me dévisagea comme si j’étais une blatte. Je remis mon col droit, fixe les nuages comme un idiot. La pluie va tomber, et je ne sais pas où porter mes pas.  

Je trottine encore une demi-heure dans la nuit sans étoiles. J’ai l’impression que c’est moi, l’étoile, brûlant d’amour, rejeté par les sueurs nocturnes de la ville ; rejeté comme un cafard sans prétention.

Il faut que je vous raconte. Je suis tombé amoureux du soleil. Bien entendu, le soleil ne peut pas répondre favorablement à mon sentiment imbécile.

Pourtant, je suis-je fou, fou amoureux de ce soleil qui brûle. Fou, me direz-vous, à quoi je vous rétorquerai que nous mourrons tous un jour. Et quel bouclier plus puissant, plus opiniâtre que l’amour contre la mort ? Chacun choisit dans ce pays l’être humain qui lui plait. Il faut qu’elle soit solaire, décente, enjouée, humaine. Moi, j’ai choisi de tomber amoureux de la lumière elle-même. Je deviens fiévreux quand les rayons du soleil frappent mes tempes.

Je me baigne dans la clarté opalescente du matin. J’écume les boulevards à la recherche des traces du soleil sur le béton, sur le plâtre des murs de la capitale. Je lui parle tout bas, je lui raconte ma démence.

 Je sais que je pourrais être aimé d’une femme, d’une de celles qui descendent l’avenue Saint-Martin en talons Nicky Shoes bleues roy, d’une de celles dont les cils sont invariablement allongés au mascara Lancôme Dramatic.

La sueur dégouline sur mon visage. Mes larmes sont brûlantes, j’ai de la fièvre. Je me mets à bredouiller dans la langue de mes ancêtres

Sono innamorato del sole, amo la sua luce coraggiosa, la sua audacia quando la notte cerca di ingannarlo (I am in love with the sun, i love its brave light, its audacity when the night tries to fool him).

Les rues de Paris sont remplies de gens vains ; des crevettes en robe rose Esthée Lauder, des filles magnifiques partout. Certaines me regardent et j’imagine un parterre de fleurs immaculées s’ouvrir devant mes pas hâtif. Mais je continue, j’avance, en essayant d’échapper aux frémissements des bouches séductrices.

Mi sono innamorato del sole perché mi ha salvato dall’oscurità. Lo amo più della luce del giorno.

(I fell in love with the sun because it saved me from obscurity. I love him more than daylight.)

La pluie est fine, elle m’a pris au dépourvu. Je rabats ma veste en cuir noir sur mon visage et je bifurque dans une rue fréquentée du marais. Un rat débarque devant mes chaussures vernies.

Les bars sont bondés comme des bouteilles de gin un peu trop remplies. Je rentre dans l’un d’eux en essuyant la pluie qui a laissé des traces de sueur blanche sur mon visage.

En quittant le regard du soleil, j’ai l’impression d’étouffer.

Luz est devant un verre de Malibu, elle vient de recracher une pistache grillée.

¿Cómo estás, amor de mi vida?

Je hausse les épaules. Les bouteilles de whisky s’alignent devant ma pupille comme des bougies incandescentes. Le serveur est un grand efflanqué à la mine livide. J’essaie d’apercevoir un peu de la clarté de l’astre que j’aime à travers la vitrine du bar. Un match de football se joue fébrilement à la télévision. Il me semble que l’Espagne gagne.

¿Me estás escuchando, amor de mi vida?

Luz porte un tailleur noir Oz for work, des boucles d’oreilles en forme de triangle en or Balenciaga. Elle pourrait presque attirer mon regard, si mon cœur n’explosait pas dans ma poitrine chaque seconde qui me retient éloigné du soleil.

Péniblement, Luz essaie de me faire la conversation. En sortant du bar, je ne me rappelle de rien, hormis les dents blanches de mon amie, résultats de longues entrevues chez son dentistes ; les hurlements des supporters (l’Espagne joue contre l’Italie) juste derrière notre table réservée au bar 228 pour la soirée.

La soirée passe comme un bon mot, rapidement, sans porter à conséquence. Je ne raccompagne pas Luz. Les rues du Marais ont blanchi à cause de l’averse de pluie. Derrière un nuage gonflé de sueur, j’aperçois le reflet de l’astre que j’aime. Mes lèvres tremblent. Je sais que je suis fou, que j’espère en vain que le soleil fasse glisser sur moi chaque nuit son poing de lumière ; une lumière qui n’éclaire que le jour. Je sais que j’espère en vain et pourtant, en croisant le cimetière derrière mon appartement, je ne peux que me récrier. Et si les fantômes envahissaient la nuit ce soir ? Je pourrais leur conter ma démence, je pourrais parler à quelqu’un puisque les vivants ne peuvent comprendre mon histoire.

Eh, quoi, je serais l’amoureux transi le plus fou de cette ville ? Je ne pourrai donc pas aimer à la folie la lumière ? Elle qui jaillit sur chacun d’entre nous pour le plus grand bonheur de nos vies ? Mais déjà le crépuscule rouge rattrape mes mots. Et alors que je brandis un poing rageur à l’adresse de la nuit, un oiseau blanc égratigne mon front et vient frôler mes cheveux noirs trempés.

Une femme en robe de velours vert foncé Judith Walker (au moins 3000 euros la pièce) me heurte. Je ferme les yeux, je relève le menton. La femme n’était qu’une apparition, peut-être un des fantômes du cimetière ; j’ai peut-être rêvé. Mon appartement est tout près.

Je vois les fumées opaques s’élever du cimetière. Je pense à mon père qui est enterré en Italie, et à ce ciel de Toscane qu’il aimait entre tous. Je ne peux m’empêcher de cracher sur le sol rougi

Ehi, cosa, sarei l’amante più pazzo e freddo della città? Allora non potrò amare follemente la luce, che scaturisce su ciascuno di noi per la più grande felicità di ciascuno? (Eh, quoi, je serais l’amoureux transi le plus fou de cette ville ? Je ne pourrai donc pas aimer à la folie la lumière, elle qui jaillit sur chacun d’entre nous pour le plus grand bonheur de chacun ?)

Voglio che la luce mi attraversi. Voglio che quando verrà l’ora in cui la morte prenderà il mio viso con le sue mani nere, il sole si ricorderà che un uomo sulla terra l’ha amato più della luce del giorno. E che in un’alba crepuscolare, respinge il cielo mortuario con i suoi raggi luminosi e dorati.

(Moi, je veux que la lumière me traverse. Je veux que lorsque l’heure sera venue pour la mort de saisir dans ses mains noires mon visage, le soleil se souvienne qu’un homme sur terre a aimé le soleil plus que la lumière du jour. Et que dans une aube crépusculaire, l’astre repousse le ciel mortuaire de ses rayons vifs et dorés.)

Mais les fumées du cimetières déjà m’étouffent. Je cherche la clef de mon condo dans le revers de ma veste. Alors, un rayon me traverse. Je me fonds dans les fumées, dans mon rêve. Ou peut-être ne rêve-je pas. Oui, je me fonds dans le soleil, dans la lumière que j’aime de tout mon être. Et je hurle dans la nuit qui me saisit que je veux devenir la lumière pour toujours.

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