Le chat Gormeflu (album jeunesse)

La nuit tombe comme un pansement mouillé.

C’est le printemps.

Le soleil se lève, les arbres sont joyeux.

Ils s’ébattent dans le clair-obscur.

Dehliah s’étire.

Son lit à baldaquin sent la naphtaline.

Les branches des arbres toquent contre sa fenêtre.

Une douce musique se fait entendre

Les rossignols se délectent du jour.

Elle baille.

Un pas après l’autre.

Le café bouillonne dans sa tasse.

Il râle comme un tigre essoufflé.

Le soleil ombrage le mur derrière la jeune femme.

On y voit les doigts effilés des sapins.

Sur le mur fraîchement blanchi

Dehliah se frotte les yeux.

Les lèvres de Dehliah trempent dans le café

Elle ressent une bouffée de chaleur.

Une gorgée après l’autre.

Le réveil sonne. Elle est en retard.

Quelqu’un frappe à sa porte.

Elle se précipite – trop tard.

Le journal attend devant ses chaussons.

Ramasser le journal, ranger le café.

Le matin poudroie comme un fard nacré.

Dehliah sourit au jour qui se lève.

Elle est encore endormie.

Une mésange chante.

Le réveil sonne encore.

Le tapis absorbe le café renversé.

La nuit replie ses draps ombrageux.

Le jour montre son nez.

Quelqu’un vient.

Dehliah retient son souffle.

La voisine a cent ans.

Elle sent le mouton braisé.

Et dégage une odeur de forêt.

Elle sent la mousse et la fougère brûlée.

Une odeur d’incendie, à peine camouflée.

C’est une petite vieille sans passé.

Une mégère dotée d’une excellente mémoire

Dehliah regarde par le loquet.

C’est bien madame Mirtonflon.

Elle voit la longue silhouette

Elle aperçoit les cheveux bouclés comme des ronces

Les mèches noires et luisantes.

Elle se retourne subrepticement.

Dehliah en a le souffle coupé.

Quelqu’un manque.

C’est le chat Gormeflu.

Il n’est pas avec la vieille dame.

Où a-t-il pu disparaître ?

Gormeflu est un chat grotesque.

C’est le chat de madame Mirtonflon.

Il se nourrit exclusivement de salades.

Il aime les commérages et la sieste.

Mais madame Mirtonflon est seule ;

Gormeflu ne la seconde pas.

Où est passé le gros chat roux ?

Gormeflu manque à l’appel.

Qui a volé ce gros patapouf de chat ?

Dehliah veut en avoir le cœur net.

Elle sort sur le pas de sa porte.

Elle entend madame Mirtonflon siffler :

« Gormeflu, Gormeflu ! »

Mais le chat ne lui répond pas.

Soudain la porte se rouvre à la volée,

Devant cette curieuse de Dehliah.

C’est madame Mirtonflon.

Elle a les yeux rouges.

On dirait un démon sorti de l’enfer…

« Avez-vous vu mon chat ?

Avez-vous vu mon gros chat joufflu ? »

Demande la voisine à Dehliah.

« Non, madame,

Je l’aurais su,

Si je l’avais vu »,

Répond mademoiselle Dehliah

Avant de s’enfermer à double-tour.

Dehliah hoquète.

La voisine lui a fait une peur bleue.

Tout à coup, elle aperçoit une tache rousse

Derrière sa fenêtre.

Le chat ! Il s’est réfugié dans le jardin de Dehliah !

N’écoutant que son courage,

Dehliah se hâte.

Elle ouvre la porte-fenêtre

Mais une fois dans son jardin,

Quelle déception !

C’était le reflet d’un bouquet de tulipes,

Pas de chat ici.

Dehliah se décide à agir.

Elle met son pardessus,

Un manteau élimé aux manches

Que son grand-père lui a cédé

Et elle sort dans la cour de l’immeuble.

Après quelques enjambées,

La voici près du square au toboggan

Et devinez qui elle voit,

Accroupi sur la balançoire ?

C’est Gormeflu, le gros chat roux !

Dehliah ne demande pas son reste,

Elle bondit sur le farceur,

Et manque sa prise.

Gormeflu se sachant découvert,

File à l’anglaise sans se hâter,

Il s’en faut de peu

Pour que Dehliah le rattrape

Mais alors, catastrophe,

Se sachant poursuivi par sa voisine,

Le chat se trompe soudain de chemin,

Et saute dans une bouche d’égout !

Dehliah se met à plat ventre :

« Minou, minou… »

Mais pas un son,

Sa voix se perd dans les tréfonds,

Le chat a bel et bien disparu

Et Dehliah reste ainsi,

Agenouillée près de l’égout,

Une bonne partie de la matinée.

Elle se sent coupable

D’avoir poussé le chat à faire le grand plongeon

Dans l’égout qui sent le bois pourri

Et elle se maudit d’être sortie

Pour jouer les détectives.

Doit-elle prévenir madame Mirtonflon ?

Doit-elle sauter dans les canalisations ?

Dehliah hésite et guette —

Et si le chat réapparaissait ?

Elle décide d’aller demander son aide

Au maire Grigorio

Une fois parvenue à la mairie, elle le surprend :

Grigorio fait un herbier

Feuilles de hêtres, de châtaigniers,

Feuilles de trembles, de bananiers,

Volètent à travers la mairie,

Ce maire est décidément un original !

« Que veux-tu, jeune fille ? »

Lui demande Grigorio le maire,

Alors qu’une feuille de platane

Vient s’aplatir contre son gros nez

« Le chat de madame Mirtonflon… »,

Commence Dehliah, essoufflée,

Mais déjà Grigorio ne l’écoute plus,

Tout occupé qu’il est à coller une feuille de peuplier.

Dehliah sort de la mairie désemparée

Qui peut l’aider à retrouver le chat orange ?

Doit-elle sortir ses habits de plongée,

Et s’engouffrer dans le puits infernal ?

Doit-elle mettre une pince à linge sur son nez ?

Et son maillot de bain dernier cri ?

Antoine l’éboueur passe à côté de Dehliah

Alors que celle-ci s’apprête à sauter

« Jeune fille, que fais-tu ?

Ne sais-tu pas que cet égout est gardé par un monstre ?

Il a le corps d’un dragon,

Et la tête d’un pigeon ! »

Dehliah frémit et fond en larmes

« Comment récupérer ce gros chat ?

C’est de ma faute s’il a plongé là ! »

Antoine réfléchit et repart

Quelques heures plus tard

Le voici de retour avec une canne à pêche et des appâts

Il a pris un peu de roquefort,

« Cela devrait attirer le chat »,

Commente le jeune éboueur.

« Petit, petit », sifflent de concert nos deux amis

Un écho se fait entendre,

Mais de chat, point de trace,

Il semble s’être volatilisé !

Quelques heures passent ainsi,

Et la pêche n’est pas fructueuse

Voici venir la voisine,

Madame Mirtonflon, enveloppée dans un châle gris

Elle n’a vraiment pas l’air commode aujourd’hui.

« J’ai perdu mon chat »,

Dit-elle aux deux jeunes gens.

« Auriez-vous vu ce chenapan ? »

Abasourdie, Dehliah répond l’air de rien

Que de chat, point, ils n’en ont vu !

Peut-être joue-t-il à chasse-merle,

Mais les oiseaux eux non plus n’ont rien remarqué —

Ce serait trop beau, ils le leur auraient dit…

Madame Mirtonflon repart

Plus revêche que la chouette des bois

Et les laisse abasourdis

Près de l’égout où tomba le chat

Un long temps s’écoule encore

Avant qu’Antoine ne reparte

Dehliah est près de baisser les bras

Elle décide de rentrer dans son appartement.

Et là, quelle surprise !

Voici Gormeflu assis sur un chapeau

Il regarde à la télévision

Un match de hockey

« J’avais oublié que ce chat était fan

De l’équipe des sportifs du dimanche »,

Se dit soulagée Dehliah,

En s’épongeant le front.

La jeune fille sent les canalisations

Mais peu importe, elle respire

Le chat ne s’est pas perdu dans les tréfonds,

Il peut bien regarder la télévision,

Se dit Dehliah heureuse,

Et elle repart se coucher.

Ce fut une journée bien employée.

Gormeflu satisfait de ses malversations

Se lisse les moustaches d’un air badin

« Je les ai bien eus, ces satanés humains,

Et demain – il y a du patin,

J’entends bien regarder encore

Gare à qui m’en empêchera,

Je ferai une fois encore semblant

De tomber dans une canalisation

A moins que je ne m’y entende

Pour sauter dans un volcan,

Dans un précipice ou un océan,

Pourvu qu’on me laisse occuper le salon ».

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