Le jeu d’échecs / Chessgame against the Gods

Il y avait un plot en granit
Près de la jetée
Une table basse fragilisée
Par les bourrasques et le sel.

Le soleil éclaircissait
Les arrêtes des vagues
Quelques embruns
Ont mouillé mes cils blancs

J’ai cherché à l’horizon
L’éclair de ma jeunesse
Le chair liquide de ma femme
Ses poignets en or blanc

Ma casquette est tombée par terre,
J’ai cru voir la silhouette
D’un Dieu dans la tempête
Sur la table, près du plot en granit,

Un jeu d’échec en verre
Clignotait
Comme un néon dézingué
J’ai fait vite,

Tandis que l’orage grondait,
J’ai déplacé chaque pion
Comme une idée langoureuse,
Avec attention

Mon adversaire serein
Brûlait l’horizon
De ses yeux thermogènes,
J’eus la vision

D’une échancrure soudaine
Eventrant le ciel nacré
Et j’ai fredonné la chanson qu’elle aimait
En jouant aux échecs avec la Providence

Je ne suis qu’un pauvre type
Un patriarche hanté par ses infirmités
J’ai travaillé toutes ces années
Dans un bouge chargé d’ennui

J’étais serrurier dans une ville
Sans importance et souvent,
J’ai prié Dieu pour qu’il me rende
Celle que j’aimais, pour qu’il veuille

Ressusciter mon coeur de veuf,
Mais chaque matin me riait au nez
Je n’ai rien retrouvé de neuf,
Que le lendemain

Je n’ai serré que l’amertume et le froid
Contre ma poitrine scrupuleuse
Les belles claquaient la porte de ma boutique
En me décochant des banalités

A la figure, et j’ai rêvé
Un jour de défier les étoiles
Revoir le sourire de ma femme
La caresse de ses frusques sales

Mais chaque nuage éclate de rire
Un goéland noir prend les paris,
Je suis ivre d’iode et de rage,
Entendez-vous s’enflammer l’écume ?

De ses bras venteux Dieu éperonne
Le roi vers la case la plus proche
Je ravale une glaire, plisse mon front embué :
La partie est loin d’être gagnée

Au-dessus de notre combat
Une déesse trouble le ciel incarnat
Elle danse à la vue des pièces brillantes,
Rit et me donne un coup de coude,

Ses yeux transpercent le mur de ma conscience,
Sa langue lèche le fond de mes oreilles,
J’entends un murmure dans le froid
Sa langue semble s’être glacée de joie

Elle a les yeux d’Angelina,
Les mêmes cils lourds, la même voix,
Ah, si ma femme nous voyait,
La Déesse, le jeu d’échecs et moi.

J’ai joué avec elle toute la nuit,
Sur la table près de la jetée,
Trempé dans cette clarté ivre,
Défiant un adversaire éternel

Liguant tout élan de vie en moi,
Contre Okeanos impatient j’ai brandi
Chaque scintillation d’humanité
Pour rester dans la partie

Je n’ai baissé les yeux qu’au matin
Echec et mat intenté à l’Éternel
Ma casquette s’est envolée
L’écume l’a rattrapée – ou était-ce Elle ?

Mes yeux foudroyés par la lumière
Ont glissé de leur orbite terrestre,
Je me suis affaissé sur le sol
Comme une montagne sabrée

Déjà le soleil est levé
Des hommes et des femmes murmurent,
Une fillette rabaisse mes paupières,
Mais derrière la foule je vois ma femme — ressuscitée

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