Une recette de poisson

C’était le matin. Je m’étais réveillé un peu en retard. C’est-à-dire que j’avais manqué le tramway et que j’étais fichu. J’avais appelé mon chef. Il m’avait à l’œil depuis un bail, ça je le savais. Et pourtant je me suis quand même mis dans le pétrin. Il a répondu d’une voix lente. Comme un crachat qui mettrait trois heures à arriver jusqu’au sol :

— Munc ? C’est vous ?

— Oui.

— J’espère que vous ne m’appelez pas pour défiler. C’est la surchauffe.

— Malheureusement, Monsieur, je me suis étalé dans un escalier. Je dois consulter un spécialiste.

— Vous êtes viré, Munc.

Et pis qu’est-ce que j’y peux moi ? Quand j’ouvre les yeux au son du réveil, ce n’est pas que la lumière qui m’assaille, c’est toute la pièce. Elle rentre à l’intérieur de mon crâne. Elle ouvre des compartiments de chair que je ne savais même pas qu’ils existaient. Comme s’il y avait une torche en train de flamber à l’intérieur de ma cervelle. Ma tête est constituée de feu. Et de tristesse aussi. Peut-être parce que j’ai perdu ma femme il y a deux ans. C’est là que la torche a commencé à brûler les fibres de mon crâne. Je crois. Ça doit avoir un rapport. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Tant pis pour ce salaud.

Quand même, c’était le matin, et j’étais viré. Mauvaise nouvelle. Il me fallut quelques heures pour me remettre de cette nouveauté, après quoi j’ouvris le journal à la page des petites annonces. Il faut que tu te trouves un nouveau turbin, je me disais avec ardeur. Il faut que t’ailles de l’avant, que tu fasses la nique à toutes tes pensées mélancoliques. Faut que tu te rachètes une conscience de travailleur. Mais elle était là, ma Madonne, avec ses yeux comme des gouffres lumineux, luisants d’un espoir ascétique. Elle me tendait les bras de ses yeux purs. Elle me cajolait, et m’empêchait de réfléchir à l’avenir. Et je n’avais plus qu’une envie, sauter de la fenêtre mon journal fripé sous un bras pour la rejoindre.

Evidemment, c’est pas ce que j’ai fait parce que nous sommes tous des adultes responsables, enfin, je crois, et que nous devons participer à l’effort de la nation. Comme si on avait pas de passé, pas de fantômes, pas de meurtrissures, rien. Alors j’ai relevé mon menton humide, je me suis fait un déca bien huileux et j’ai cherché un nouveau travail.

Je ne sais pas comment, aussitôt dit, aussitôt je me suis retrouvé dehors. J’avais descendu les sept étages de ma tour au pas de course.

J’ai patiné quelques centaines de mètres sur le trottoir lisse. Un marché s’étendait sous le ciel orageux comme pour se protéger du tonnerre. Avec des baraques en tôles, et des étals bien remplis. Et des tas de bacs plein de nourritures fumante. J’ai eu envie de goûter des accras, mais une bonne femme m’a hêlé tout à trac. Elle me tendait une rose

— Vous voterez demain ?

— Y’a un vote que je lui ai répondu

Elle a eu l’air soufflé par mon ignorance. Elle a fait un pas en arrière. Comme si j’étais le diable en personne.

Elle m’apprit qu’on réélisait le maire. Pouvait-il arranger ma situation personnelle ? J’en doutais. J’étais embêté pour la femme car elle était jolie. Et c’était la première personne qui m’adressait la parole depuis des semaines. Du coup, j’ai empoigné sa fleur, je l’ai fourrée dans ma poche. Puis j’ai quitté la dame en prononçant ces paroles lourdes de sens :

— Merci camarade.

Je me suis résolu à rentrer. Et puis, comme par un coup du sort, je suis tombé nez à nez avec un poisson taille maousse. Son propriétaire roulait des yeux à la cantonade. Il me sourit :

— Vous avez eu le coup de foudre ? Dépêchez-vous. Mes maquereaux ont un succès fou.
Ses maquereaux étaient pêchés de la veille entre la France et l’Angleterre, m’expliqua-t-il. J’ai sorti ma main de ma veste en cuir molletonné. Puis je l’ai passée au-dessus de son corps luisant comme une diseuse de bonne aventure.

— Que faites vous ? Me demanda le chef poissonnier.

— C’est pour sentir les vibrations du poisson. Là, dans le creux de ma main.

Il fronça les sourcils. Mais j’avais pas peur du ridicule. Ça me faisait un choc. Je me rappelai soudain que j’étais encore en vie.

J’achetai la bête. Elle me fut livrée telle quelle. Tête, écailles et nageoires incluses. J’attrapai le sac plastique que le poissonnier me tendait d’un air trouble. Je trottai vers mon deux-pièces. Dans l’ascenseur, je croisai ma voisine.

— Vous allez bien Monsieur Munc ?

— Très bien Madame Dupuis.

— On ne vous voit plus guère dans l’immeuble

— C’est que j’ai beaucoup à faire Madame Dupuis.

— Et qu’est-ce donc que cela ? Me siffla la vipère, en avisant le sac qui fleurait bon le poisson mort.

— Un poisson, Madame. Un bon poisson.

— Vous savez le cuisiner ?

L’ascenseur s’ouvrit au quatrième étage et se referma sur son gros dos. Cuisiner, allons. Mes épaules eurent un mouvement de répulsion en pensant à Madame Dupuis, debout devant sa cuisinière en train de préparer des endives. Le poisson m’aurait reconnu comme son compatriote comme cela. J’était pétrifié devant le miroir de l’ascensceur et pendant ce temps limité l’engin m’emmenait toujours dans les hauteurs de la tour. Au 7ème je suis enfin descendu et gaiement, j’ai entrouvert la porte de mon chez-moi.

J’ai lancé à la cantonade :
— Me revoilà !

Evidemment, personne ne pouvait m’entendre. Je n’avais pas investi dans un animal de compagnie depuis Mathusalèm. J’eus la vision d’un gros matou partageant un morceau de poisson cru avec moi, son maître. Je plissai les yeux et sourit : le poisson. J’allais pouvoir m’occuper intelligemment.

Parvenu dans ma cuisine, j’étalai l’animal défunt de tout son long sur une plaque. L’humidité du maquereau se mit à imprégner le bois. L’odeur du poiscaille s’invita dans l’air déjà moite de la pièce. Je sortis un couteau de cuisine. Le poisson me regardait de ses yeux étincelants. Avait-il quelque chose à me dire ? Il était cuit, fait, damné pourtant. Je lui donnai quelques secondes pour qu’il se décide à me parler, puis j’enfonçai la lame dans son corps visqueux. Avant de toucher le bois de la lame, je me ravisai. Il fallait faire les choses bien. Je filai dans le salon, une idée fixe en moi et j’allumai le magnétophone. Un peu de musique. Ça allait mettre de l’ambiance. Je lançai le disque préféré de ma femme.

Puis je retournai à mon chantier. Le poisson était toujours mort. Je le retournai, et décidai de rompre avec la stratégie qu’avait été la mienne. Je le plaçai d’une main leste sur la planche en bois. On avait l’air beau, lui perdant quelques écailles au passage et moi commençant à suer dans cette manœuvre. Je le maintins en l’air quelques secondes, indécis. Puis je me saisis du couteau comme d’un sabre et je le fendit de long en long. Il y eu un bruit de chair molle arrachée. Elle pendait, mais j’avais réussi à conserver la plupart de la chair à l’intérieur des deux moitiés de maquereaux. Le poisson restait silencieux. Ce maquereau a de l’allure, me dis-je, et je conçus un grand respect pour l’animal découpé.
Son avenir reposait entre mes mains. Sur ces entrefaites je mis une casserole d’eau à bouillir, et dedans, je préparai une mixture d’argile.

Je soupirai d’aise : ainsi, par ma tactique martiale, j’avais réussi à doubler ma possession de poissons. Je possédais non pas une mais deux bêtes luisantes, deux moitiés de poisson mort. Je songeai que les diamants eux aussi sont divisibles. Et que ceux qu’on achète dans les boutiques luxueuses les jours fastes sont eux aussi des fragments. Ça les rend pas moins brillants. Et mon poisson aussi luisait, comme un diamant préservé par le malheur. Son corps ouvert brillait, ses écailles scintillaient et j’eus envie d’en rester là, de l’encadrer et de le hisser tout en haut d’un des murs. Je voulais montrer au fantôme de ma femme que j’étais devenu quelqu’un de sensible à l’art, et de contemporain avec ça.

Au lieu de quoi je me lavai les mains et mit le four en marche. Puis, délicatement, je coulai l’argile à l’intérieur de mes deux moitiés de poissons. Je fumai un cigare dans le salon en attendant que l’argile sèche. La musique de ma femme commençait à me courir sur le crâne. Je l’arrêtai et savourai le silence perturbé par ma respiration. Mon œuvre était relativement magnifique. L’argile avait crée un masque de poisson et soudé chacun des grammes de chair de poisson les uns avec les autres. Je contemplai le masque et en caressai la surface. J’avais ajouté dans l’argile un peu de plâtre et de colle ainsi que plusieurs ingrédients pour que l’emplâtre soit utilisable.

Le four tournait toujours à pleine puissance. Il commençait même à fumer. J’allumais le gaz. Je mis le masque sur mon visage en l’attachant avec un bandeau. De nombreuses portions de chair se détachèrent. Elles tombèrent sur le sol. Peu importe. Mon cigare trônait sur la table du salon comme un surfeur sur une vague isolé par le courant. Je rassemblai mon courage et descendit quelques étages. Puis, je sonnai chez Madame Dupuis.

Elle hurla. Puis elle s’évanouit. Je pénétrai chez elle sans difficulté en l’enjambant. Il me fallait attendre que le four en haut fasse son effet. Je regrettai d’avoir oublié le couteau. J’aurais pu la découper. A présent, il ne me restait que mes mains pour en finir. Mais une fois chez elle, elle balbutia :

— Visage… Visage…

— Je suis un poisson.

— Mais vous… Vous allez bien ?

— Excellement bien

Je souriais sous le masque. L’horloge murale interrompait nos maigres échanges, tic toc tic toc. Je vis qu’elle voulut se lever, probablement pour appeler des renforts. Je lui écrasai la main avant qu’elle ne puisse bouger le moindre de ses doigts. Elle avait l’air convaincu que j’étais fou. Cela me plut, et je résolus de la laisser tranquille. De toute façon, le four était allumé, le gaz était allumé. Cela n’allait pas tarder à faire boum. Je pénétrai dans son salon et ôtai mon masque. Là, j’aperçut un chat gros comme un dindon. Il me sourit, je lui souris, et cet échange d’amitiés me redonna le goût de vivre. Madame Dupuis s’enfuit. Sans doute reviendrait-elle avec la police. Il nous restait, mon nouvel ami et moi, quelques instants. Mais le chat me contourna. Et vint lécher le poisson. Le masque de poisson gisait sur le sol de l’entrée. J’en conçus une grande angoisse existentielle. Ainsi donc, nos relations ne sont-elles que le miroir de nos envies inconscientes, sans lien aucun avec le réel ni avec une quelconque affection supposée ? Je me mis à haïr le chat, comme je haïssais le monde, comme le monde me le rendait bien, mais déjà on sonnait à la porte d’entrée. Je pouvais entendre Madame Dupuis glapir, et d’autres voix viriles aussi, mais soudain le plafond s’effondra sous la déflagration et engloutit les glapissements et les voix des flics. Quelqu’un viendra-t-il nous découper quand nous seront tous refroidis, étalés dans une chambre mortuaire ? Voilà ce à quoi je pensai dans un demi-coma, avant de m’effondrer sur le sol, la tête enfouie dans du poisson mort.

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