Le Dzing

Il avait acheté un bateau. Il nous emmena dans son enthousiasme pour ce projet de départ en famille. On ne parla pas pendant les préparatifs. Cela dura une petite éternité. Nous effectuions des mouvements mécaniques pour empaqueter nos biens, les charger, trouver de l’essence… Avions-nous seulement idée de ce qui nous attendait ? Non. Et quand mon oncle détacha la corde du ponton d’amarrage, je fus le seul à lever les yeux vers le quai. La vieille tour bourgeoise au loin, nimbée d’un rose fripé de gris, souriait laconiquement de sa seule fenêtre claire. Le soleil nous regardait fuir. En silence. On mit les voiles. Sorti du port, mon oncle se mit à rire aux éclats. Il me parla de Dieu en caressant une vaguelette. Nous étions orphelins d’un Dieu absent, qui avait laissé la terreur envahir notre cité humiliée. Notre pays, nos maisons cossues et nos villes souriantes, là-bas, quand nous étions des hommes enfermés dans des bureaux carrés. Et pendant qu’il philosophait, la ville s’éloignait, mais j’étais le seul à le regretter.
« Ils peuvent bien démolir nos églises avec leurs machettes, dit mon oncle, debout sur son bateau ; ils ne nous chercheront pas aux confins de l’océan, là où le diable lui même n’a pas de prise». J’avais envie de pleurer. Mais pourquoi faire culpabiliser ma famille ?

On partait puisque il y avait eu encore un terrible attentat. Mon oncle, cet homme solide et prudent, une brique à taille de géant, disait que depuis que les extrémistes et les fanatiques se disputaient le pouvoir, les gens simples voyaient leur vie voler en éclat – Parfois. Et il préférait la sécurité. La certitude. Pour la vieille, sa seule certitude, c’était qu’elle suivrait son fils partout. Ma grand-mère ne parlait pas beaucoup depuis le départ. Elle semblait aussi déçue que j’étais nostalgique. Elle souriait parfois douloureusement à mon oncle debout sur son bateau. Lui brandissait son poing contre les terroristes en plein milieu de l’océan. Ma mère regardait les nuages, comme si les pensées de son frère l’angoissaient. Enfin, après deux semaines de traversée paisible, nous arrivions ».
Effectivement, devrais-je parfois me dire des années plus tard, quand je revins seul de l’île, nous avions quitté le danger. Mais pas la peur. Cette contorsionniste se nichait dans les arrêtes rugueuses des poisson trop rares, le soir quand le couperet de la faim s’abattait. La peur de manquer. La peur se cachait dans le feu simple fumant. Peur de l’imprévu, peur de la mort et des jours qui passaient. Pour moi la sensation de la solitude, loin des hommes, mais près de la folie de mon oncle, remplaçait la peur de la mort. La peur d’oublier.

**
Je pris l’habitude de longer la côte. Celle ci s’étendait sur des kilomètres de plage de sable caillouteux, qui épousaient la forme de silex de l’île. Les autres dormaient tard, transportés inconsciemment dans des songes angoissants par les odeurs d’iode. Alors je marchais. En silence. Avant que le soleil revienne dans sa plénitude. Mes joues rougissaient. Le vent contournait mon imperméable bleu. Le nez en l’air comme un chien qui hume, les yeux humides à cause de la chaleur, j’arpentais la plage. Je fuyais mon oncle et ses mots qui flattaient la croupe de l’angoisse. Je fuyais le contact des mains moites de ma mère. Quand je m’éloignais d’eux je sentais mon souffle reprendre vie. Je pensais à notre ancienne ville. Loin, loin d’eux, sur la plage qui avait accueilli notre famille en fuite. L’île nous procurait certes l’éloignement et la survie. Moi, sans camarade ni maîtresse d’école, me noyant dans l’absurdité d’une solitude imposée, je ne pouvais plus que trottiner le nez en l’air. A la recherche de fantômes d’amitiés. Pour chercher dans l’intranquillité du littoral à me défaire de notre ange gardien – La lâcheté.

On trouvait une carcasse de barque de pêcheur de l’autre côté de notre île. Noire, entièrement. Grosse et gonflée, renversée de biais. Comme un présage de naufrage. Je ne l’avais aperçue qu’une fois. Peu m’importait sa couleur funeste. Une barque échouée, voilà un but honnête pour un enfant. Je m’assis par terre près d’elle. Je regardais vers la mer. La marée emportait l’océan. Des vasques inclinées s’éloignaient en hordes furieuses au large. Je frissonnai. Et si le diable venait nous chercher ? Mes doigts se mirent à tracer des cornes sur le sable. J’agrippai quelques petits cailloux pour faire des yeux. Mon diable ressemblait à l’oncle. Irai-je en enfer ? Je n’étais pas un garçon brillant ni imaginatif. Mais j’inventai l’histoire de cette barque. Quel marin avait pu la mener ? Un héros ou un déserteur ? Je me sentais pris de compassion pour les deux. Oh marins insulaires, démons des eaux, héros de cordages qu’êtes-vous devenus ?
Sûrement, la vie sur une île enveloppe de sombreur les délices de l’enfance. En nous rappelant notre proximité avec l’océan, et avec la mort. On y effleure l’infinité chaque jour.

Un mot était peint en blanc sur le côté de la coque. Peut-être le nom du bateau. Un nom de femme. Je grattai machinalement la coque noire. Le blanc des épaisses lettres s’effrita sous mes doigts. Il me fallait de l’action. Dans les livres, les adultes ne se contentent pas de rêver à leur bien-aimée. Ils façonnent aussi une tour pour la rejoindre. Ils démantèlent quelque pont-levis. Cela n’est pas évident de s’amuser seul. Les jeux que l’on trouve sans camarade sont souvent convenus.
Quand même, je vais m’efforcer de m’amuser, je me dis soudain. Je fronçai mes sourcils trop épais. « Je suis un matelot », pensai-je. « Un matelot. Et même si un matelot déserteur est pour vous une canaille, je suis un matelot fier et brave. Je n’abandonne pas mon embarcation ni mon pays, ni ma ville pour fuir quand j’ai peur ! Oh là ! Sus !
Tout à ma frénésie de me faire matelot j’eus envie de retourner la barque pour la mettre à l’eau. Je mis en chantier un tunnel. Bientôt il fut assez grand pour que je me faufile sous la coque de la barque. A l’intérieur, je pouvais tout juste me tenir assis.
Mon oncle et ma mère devaient à présent être réveillés. Peut-être me cherchaient-ils partout sur l’île ? Comme la dernière fois. J’avais essayé de partir en guerre contre les crabes de l’île. Je m’amusais à les tuer en leur lançant des pierres de couleur. Quand il n’y avait plus de pierres noires, je lançais des pierres blanches sur les carapaces rouges et les carapaces se brisaient dans un feu d’artifice mortel, mais je continuais jusqu’à l’épuisement.

Tout à coup, ma main effleura un gros caillou sur le sable de la plage. Je creusai pour le déterrer. Je mis quelques secondes avant de sortir un objet que je n’avais jamais vu. Il s’agissait d’une sorte de bâton crénelé en deux parties, l’une argentée l’autre recouvert d’un manche en cuir. La partie argentée était bombée au centre et plus détaillée. Il y avait entre les deux parties un demi cercle en métal. L’objet avait la forme d’un boomerang. C’était un boomerang. Je n’eus pas le temps de profiter de ma découverte. J’entendis crier quelqu’un. Nous n’étions que quatre dans l’île. La voix était celle d’un homme. Les cris se rapprochaient. « Mais je suis protégé de tous » je me disais. « Vous ne m’atteindrez pas ». « A bas les terroristes ! ». Je sortis de la barque brandissant ma trouvaille et tombai nez-à-nez avec mon oncle.

– Où t’as trouvé cet objet, me demanda-t-il, sifflant. Il avait un cheveux sur la langue et pouvait devenir terrifiant.

– C’est mon boomerang d’acier, je lui dis d’un trait, maussade. Je craignais que l’objet ne me fut confisqué.

– C’est pas pour les enfants.. . Ça… C’est un objet pas pour les gosses. Lâche le. Tu dois pas le manipuler. Donne.

– Il est à toi ? le questionnai-je. Je souhaitais gagner du temps.

– C’est mon revolver. Tu vas souvent de ce côté de l’île ? Je sais que tu t’ennuies, mais… N’oublie pas pourquoi nous vivons ici. Pour le revolver… de toutes façons, il n’est plus chargé. C’est une arme méprisable. Plus besoin, fit il alors, en faisant tourner mon boomerang entre ses mains, comme un acteur en vue.

Il reprit :

– Allez viens, ça va être l’heure. 
Il posa sa grosse patte sur mes épaules, tant et si bien que je pivotai sous sa masse et qu’il m’entraîna avec lui. Nous marchions côte à côté pendant que mon oncle tenait le revolver en main. Cet objet qu’il serrait avec passion malgré son mépris.

C’était l’heure de notre rituel. Il consiste à écouter, chaque jour, fin d’après-midi à la radio, les nouvelles du continent. Nous comptons les morts en fermant les yeux. Un frisson dans l’échine en se répétant que nous, nous sommes les seuls en sécurité sur notre petite île ennuyeuse. Mais nous sommes désespéramment seuls. Ma mère pleure en écoutant la radio. Je sais qu’elle préférerait ne pas écouter. Mais mon oncle lui chuchote deux trois mots. Il la houspille et elle sourit et obéit. Il nous donne toujours les meilleures part de la pêche. Mais il est devenu étrange. Un calme glacial, déterminé, l’a envahi. Son regard est devenu celui d’une lampe en acier, avec des yeux immense irradiant de froideur. Qui de nous quatre a le plus changé ?

La radio est posée au milieu. L’oncle tourne la manivelle qui l’alimente en électricité et une musique se fait entendre. On entend le présentateur revenir sur les informations du jour. Je ne connais plus bien ce continent, où j’ai jadis vécu, ni ces gens morts et vivants dont il est question. Alors je fais semblant d’avoir de la compassion pour eux. La voix à la radio énumère ainsi le nombre de morts : une trentaine environ à chaque fois. Quand l’un des morts a fait quelque chose d’intéressant dans sa vie il transmet ses amitiés à ses proches et déclame quelques vers. Mon oncle et ma mère se regardent et courbent la tête.

«  Ces personnes sont dangereuses, dit enfin le journaliste. Méfiez-vous, mais n’ayez pas peur surtout, dit le journaliste. N’ayez pas peur… car le gouvernement fait tout ce qu’il peut »…

Mon oncle frissonne. Il éteint la radio. Il visse ses yeux dans le vide, un long moment. Ma mère pleure un peu, et ma grand-mère rouspète. Elle dit qu’elle va devoir finir sa vie en exil entourée d’enfants bons à rien sauf à trembler devant une paire d’antennes captant les pires inepties.
La peur est l’ennemie jurée de mon oncle. C’est pour cela qu’il nous a fait fuir loin du continent. C’est pour notre bien. Mais je suis un enfant, et moi…Plus que tout je n’aime pas qu’on me prenne un jouet que j’ai découvert moi-même. C’est pour cela que je me suis jeté sur la natte en osier. En pleurant tout mon saoul.
Soudain mon oncle vient me tapoter l’épaule et avançant ses lèvres fines, me promet de me donner un autre jouet à la place du revolver.

Une heure plus tard, il semble avoir oublié sa promesse. Il a pris l’habitude de frapper le mur de la grotte, et il passe plusieurs heures à étouffer ses propres cris. Il fait cela au cas où nous soyons un jour vraiment face au danger. Il pourrait ainsi échapper à la peur de se faire mal. Peut-être devenait-il fou lui aussi ?
Oui, mon oncle était peut-être fou. Et il devait avoir oublié sa promesse de l’après-midi. Cependant à la nuit tombée il partit quelques heures sur la plage, et nous ne le vîmes par revenir. Il rapporta un tronçon de bois dur. Peint en blanc, et qui avait dû appartenir à la vieille barque. Le lendemain il y avait un objet courbé près de ma tête dont la peinture blanche et noire s’effritait quand je me réveillai. Un véritable boomerang.

– C’est un meilleur boomerang que mon revolver dit mon oncle. Considère-le comme ton cadeau d’anniversaire.

Nous sortîmes dehors. Un groupe de mouette volait vers l’océan.

– J’aimerais bien être libre comme un boomerang ou un oiseau, je dis. Oui, ce serait agréable d’être une mouette, aller, revenir, et caresser les vagues.

– Mais parfois, les vagues t’aspirent, dit mon oncle mécaniquement.

– Il peut se faire mal avec ça non ? dit ma mère qui s’était approchée comme un fantôme.

Ma grand-mère fut la seule à se réjouir de mon enthousiasme. Elle répondit que non, on ne pouvait pas se faire mal avec un petit boomerang. Seuls les idiots oublient de regarder devant leur nez quand ils le lancent, ajouta-t-elle, mais son petit-fils n’est pas un idiot, c’est d’ailleurs bien le seul dans cette pièce. Puis elle se retira et se rendormit.

Je marchais avec mon nouveau jouet serré dans mon poing. Je le baptisai le dzing. Je partis lancer le boomerang sur la plage. Le dzing filait droit vers la mer sans bateau, épousait le vent au dessus d’une des vagues du large, et revenait. J’avais suspendu ma respiration la première fois. En le rattrapant au vol j’en avais eu la conviction d’abord : je n’étais pas un idiot. Je l’avais rattrapé. Après une heure de jeu, je m’allongeai sur le sable mouillé, les cheveux dans les coquillages. Je regardai le ciel bleu. Je pensais au continent.
« Oui, nous vivions dans une grotte. Ma famille avait même tendu des couvertures vertes et bleues de part en part des parois de la grotte. On y vivait au sec et au en sécurité, mais dans une quasi totale obscurité. Il y avait ma grand-mère, la mère de mon oncle et de ma mère. La vieille s’allongeait emmitouflée dans des couvertures sales et épaisses la journée au fond de la grotte. Ma mère aimait tracer des motifs dans le sol avec un morceau de la roche. Ou bien me brosser les cheveux. Elle parlait de plus en plus toute seule. Elle ne sortait presque jamais. De temps en temps, j’observais son visage jeune et mince. J’y trouvais une sorte de folie. Mais cela m’angoissait de penser à ma mère ainsi. Alors j’essayais de me concentrer sur mes jeux avec le boomerang».

**

La dernière année, mon oncle cria depuis la plage. Il s’était blessé au pied en allant pêcher. Son harpon lui était rentré dans la cuisse. La blessure s’infectait et lui faisait mal. Alors maman fut celle qui partit pêcher le soir. Elle avait tout appris de son frère : la pêche, le harponnage, la peur. Comment déterminer l’heure en fonction des marées. Elle savait même analyser les informations de la radio. Même si ses commentaires se ressemblaient toujours. Elle n’avait plus peur de rien, soudain, sauf de la même chose dont nous tous aivons peur : les nouvelles du lendemain, égosillées par la radio, impitoyables et répétitives chaque après-midi.

**

Les derniers mois, la blessure de l’oncle s’est propagée à la jambe entière. Il ne peut plus marcher.
L’oncle supplie Maman d’aller chercher de l’aide sur le continent. Il va mourir sinon, dit-il. Maman est terrifiée, mais elle n’hésite pas un instant :
– Le continent est dangereux, affirme-elle. Il y a des attentats. Nous sommes en exil, nous ne reviendront pas.

**

Ma grand-mère ne parla enfin plus du tout. A ce moment-là, le dernier mois de mon exil, c’est l’hiver, elle grelotte et elle tousse, de plus en plus fort. Nous avons séché le linge sur la corde, tendu la corde entre la porte et l’arbre le plus proche. J’ai dormi quelques heures après les informations. Maman caresse souvent le revolver de mon oncle. Qui sait ce qu’elle veut en faire. Nous sommes encore trois dans la grotte : la vieille femme, maman et moi, mais la vieille femme tousse de plus en plus. Maman l’injurie, puis se met à pleurer en pensant à l’oncle. C’est mon anniversaire. Pendant que ma grand-mère dort, j’ai entrouvert la couverture au dessus de la porte, qui nous laisse dans l’obscurité. Le contraste de la lumière du jour m’a aussitôt fait mal. J’ai fait un pas à l’extérieur. Soudain, j’ai entendu distinctement deux coups de feu. Je ne me suis pas retourné ».

Mon oncle disait que dans les pays du grand nord, le soleil ne se couche jamais. Ici le soleil explose mes yeux comme chaque fois que je sors dehors au soleil. Je ne connaîtrais jamais le grand nord, alors j’étire mes bras et je souris. La journée semble belle, je trottine vers la plage : la plage est à quelques mètres de là. Il me faut marcher tout droit et le sable commence alors à remplacer les cailloux. Il me semble entendre un dernier coup de feu en arrivant. Comme tous les matins depuis que j’ai eu mon boomerang j’aime me jucher sur un petit dôme de sable, en amont de l’étendue sableuse. Ma main en visière, j’explore l’immensité du ciel au-dessus de moi, de nous, de notre petite île, surtout. Des silhouettes d’oiseaux noirs filent haut au dessus de ma tête. Elles viennent du continent, ça c’est sûr. Instinctivement, je me protège les yeux pour ne pas qu’elles me crèvent toutes les yeux, et la peur de souffrir me fait descendre du tas de sable en courant dans le sillage des silhouettes muettes. J’aime la précipitation, sentir l’iode en glissant, en roulant sur le sable, et sentir aussi mes muscles et mon estomac se contracter de peur et de joie mêlés. J’interromps ma course avant l’eau, et sautille de joie devant les premières vagues. Il y a un bateau à l’horizon. Je décide de lui faire signe. Peut-être viendra-t-il me chercher ? J’espère que oui. Ensuite je fouille ma poche et en sors le Boomerang. Dzing est le nom que j’ai donné à mon boomerang. Il est peint en blanc, séché et vernis. Je le lance vers le continent, mais il me revient toujours. Je n’ai peur de rien, sauf du large.

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