Nuit de la foi

Nuit,
Nuit dans laquelle se tissent
Les fils des pensées qui me rongent
Qui se soulèvent jusqu’à atteindre les anges,
Jusqu’au silence – lors je me noie dans mes songes
Au beau milieu de la multitude, je plonge,
Et la foule me possède et me submerge de sa foi.
Alors mes sens sont transpercés, en moi
La lumière du jour décline,
Mon visage se transforme
Meurtri par les lueurs noires qu’il perçoit
Mes dents déchiquètent la chair de la foi,
L’anneau a mon doigt se resserre, me fait mal,
Et la lumière du matin m’éblouit, et je râle,
J’emprunte des chemins illuminés,
Guidé par la main d’un ange tombé,
Mes pensées s’obscurcissent,
Et je plonge dans le noir total…

L’ombre du temps

Où est passé le temps ?
Celui qui soufflait entre nos mèches gonflées de sueur
Au retour d’un match de football
Ou d’un anniversaire,

Ou est passé le temps ?
Avons-nous seulement
Laissé un peu de nos sourires d’antan
Dans nos mémoires oxydées par le sang qui perle des secondes
Ballotées par le vent

Où est passé le temps ?
J’ai vu ta silhouette disparaître dans le bleu de la nuit
Je me tenais debout sur l’autoroute des rêves,
Des tâches d’encre noire sont venus saccager ma mémoire
Et ton visage est devenu une chair de pointillés

Où est passé le vent ? Qu’est devenue ta voix ?
Sommes nous rentrés dans le rang, mon enfance
Je voudrais la revivre en serrant sur mon cœur
La peur de l’avenir, je voudrais toujours vivre
En t’ayant près de moi, et disparaître enfin
Avant que tu t’enfuie de mes rêves enfantins

Où est passé le temps, s’est-il endormi,
Dans un parterre de roses oubliées des tempêtes,
Au fil des jours qui déferlent avec leurs voiles roses
Sur un océan recouvert d’une pellicule de larmes.

Où est passé le temps ?
Dis-moi quelque chose que je ne sais pas
Rejoins-moi à l’envers de la vie
Dans un espace où les heures disparaissent.

Rejoins-moi à l’horizon,
Là où les souvenirs cessent
Pour s’incarner dans les yeux des enfants

Laisse-moi retrouver le temps
Celui qui s’est perdu au fond de nos sanglots
L’ombre des secondes est venue nous menacer

Laisse-moi tirer le rideau du temps
Pour voir si derrière, l’avenir
Est aussi silencieux qu’on le dit

Story of my life

J’ai dit que j’allais sortir le chien
J’ai écrit un poème
Il pleuvait des cendres sur les trottoirs glacés de rose
J’ai dit que j’allais faire la vaisselle
J’ai brisé une assiette et j’ai écrit en alexandrins
J’ai ramassé chaque éclat de céramique baigné dans l’ennui
Mon sang perlait sur le carrelage maculé de lumière blanche,
J’ai dit que j’allais sauver le monde,
J’ai écrit un poème
Et la fenêtre s’est ouverte et a laissé s’échapper mon secret
En rafales de vent d’est
Il pleuvait à grosses gouttes, des poings lumineux de pluie ;
J’ai écrit un poème,
Des vers silencieux, pétris dans la farine du quotidien,
Eclairés à la bougie, à la lueur de ton visage —
J’ai dit que je n’écrirai plus de poème ;
Mais je me suis assise dans le sable et j’ai tracé des vers
Avec l’eau de l’océan noir de monde,
Et revenue dans le tumulte ferreux urbain
J’ai marché longtemps en écrivant un dernier poème,
Le quai du métro était désert, la nuit
Faisait descendre sur la ville un escalier de soierie noire
Et les étoiles chantaient en répétant mes mots ;
J’ai écrit un poème,
J’ai comblé la fissure de mon cœur
Avec l’obscurité allégorique de mes pensée
Et les syllabes pleuvaient et résonnaient sur le goudron
Illuminé simplement par le halo moite et pailleté des lampadaires
Le marbre enchanté des pavillon s’imprégnait de mes mots
Et la ville était transfigurée par la joie
J’ai écrit un poème

Le pape et la flamme

J’ai rencontré le pape
Il dansait
Dans un parterre d’orchidée blanches ;
Avec grâce, et ses mains tournoyaient
Elles envoyaient des nuages jusque dans les cils du soleil

J’ai baisé la main du pape
Sa bague dorée enserrait la pupille de mes yeux,
Mes genoux crispés sur la terre rouge
Et je l’ai aimé plus que ma vie
Dieu est témoin de mes yeux baissés.

Je suis resté agenouillé jusqu’à la nuit tombée
Alors un oiseau noir a criblé d’or le soir
Les orchidées se sont obscurcies,
Certaines fleur ont brûlé en silence
Je sentais la fumée monter jusqu’aux étoiles.

Le pape est sorti dans la cour du monastère
Il m’a vu agenouillé au milieu de l’incendie
Il a fait un geste de la main,
Les flammes se sont éclipsées
J’étais noyé dans l’océan de son indifférence

J’ai levé les yeux sur lui, il a souri
Un sourire pareil à la mort
Il est retourné vêtu d’un manteau d’or et de son sceptre
Au beau milieu de ses fidèles
La rancoeur avait envahi mes pensées
Une de mes larmes est tombée sur les cendres des fleurs

J’ai rencontré le pape
Dans une ville oubliée par mes souvenirs
J’ai posé mes yeux sur son visage bouffi
Ses paroles clinquantes noircissent encore le velours de mon âme
J’ai souillé mes bras en les levant jusqu’à lui
Dieu est témoin de ma consciencec
De ce que les étoiles se sont tues pour me regarder me relever

J’ai fait le chemin inverse jusque dans mon pays ;
Le Vatican derrière moi brûlait dans une unique flamme
L’hypocrisie teintait de rouge la commissure des lèvres du pape
Et je marchais sous une pluie de comètes
Jusque dans la magie des nuits de prière,
Mes yeux décillés, le cœur réchauffé par le silence.

Je marchais dans le giron d’une nuit blanche
L’incendie consumait de suie les aveugles
Ceux qui n’ont pu être transpercés par la flèche
Des paroles insincères du Vatican

Bitcoin

J’ai joué la nuit contre le jour
Et ce pari m’a mené en enfer
Le fleuve d’or ruisselait sur mes tempes
Le soleil éclaboussait le clavier de mon ordinateur

J’entendais des voix parler allemand, anglais
Et sur un site web noyé dans la toile
Mon livret blanc détaille l’avenir
Un système monétaire infaillible

Des données cryptées en rosée acide
Je donne une claque à mon verre de champagne
L’avenir sera tailladé en lambeaux de gloire ;
Je serai loin déjà, loin dans les méandres du feu

J’oublierai ton nom qui m’a fait naître à la passion
J’oublierai mon passé, et l’or qui m’a rendu célèbre
Une pièce de cuivre est tombée de ma poche
Elle a roulé dans le caniveau, les nuages grisés de pureté

S’amoncelaient autour de mes tempes noires
Je n’ai pas rattrapé la pièce, j’ai perdu celle que j’aimais
J’entendais des voix parler allemand, anglais,
Et sur un site web noyé dans la toile

Un homme redessine le monde avec des chiffres

Crypto (3)

Une photographie, sur la table, prenait la poussière. L’Allemand s’en saisit et la caressa. La lumière filtrait péniblement à travers les stores à demi-fermés. Des manteaux de fourrure pour homme s’amoncelaient sur la couverture rose défaite du canapé-lit où il devait passer ses nuits. Prince eut un mouvement de recul. Au moment où il allait s’en aller, l’Allemand, qui semblait saisir le moindre des mouvements, se retourna et lui agrippa le bras.
— C’était la femme de ma vie, et je l’ai perdue.
Prince eut l’impression qu’il allait pleurer. Il regarda de plus près la photographie. Une jeune femme blonde souriait à l’avenir, mais, se dit l’adolescent, l’avenir c’était lui et le vieil Allemand, seuls en banlieue newyorkaise, à écouter du mauvais jazz en réfléchissant à la meilleure manière de devenir multimillionnaires. Prince se sentit mal pour la jeune femme de la photo, elle avait un regard si… angélique, si distrait, elle devait être à mille lieux de préoccupations aussi triviales que celles qui badigeonnaient l’esprit de l’Allemand et le sien. Fatigué, Prince poussa les manteaux sur le canapé et s’assit. Il soupira. L’Allemand semblait plongé dans une sorte de torpeur, à n’en plus finir de regarder la photographie qui lui souriait, à sourire à la jeune femme blonde. Prince le regardait, l’Allemand se perdait de plus en plus et les minutes passaient sans que l’un deux ne sorte de cet état figé, alors Prince se leva. Il se dirigea vers la cuisine de l’Allemand, qui sentait le chat mouillé, et se fit un café. Sur le frigo, une affiche rédigée dans des caractères qui lui semblèrent magnifiques attira son attention.
— Du karaté. Tu aimes les arts martiaux ?
Prince sursauta. L’Allemand, qui n’avait pas lâché la photographie, se tenait dans la cuisine derrière lui.
— Qui t’as dit de te servir ?
— Je…
— Je plaisante. Mia casa su casa. Whatever. Ich meine, dass… Mais tu ne parles pas allemand ? Ach, der Jungs ist so komisch… Tu es étrange, petit. Mais je t’aime bien, décidément. On s’y met ?
Ils s’assirent derrière la rangée d’ordinateurs derniers cris installés dans le salon de Satoshi – le garçon s’était mis à l’appeler Satoshi, comme il le lui avait demandé -.
Satoshi pianota quelques instant sur l’ordinateur le plus à droite. Prince plissait les yeux. Des chiffres défilaient devant ses yeux sans qu’il n’y comprenne rien.
— Toi qui aimes les langues, c’est un langage d’un genre tout à fait particuliers.
— Un langage ?
— Un langage informatique, du code.
— Du code ?
— Dans une autre vie, j’étais ingénieur. En informatique. On cryptait des documents, pour les sécuriser.
— C’était votre métier ?
— J’ai eu plusieurs vies.
Le regard de l’Allemand était à présent dirigé vers un sabre japonais qui trônait au milieu du mur bordeaux du salon. Un des ordinateurs clignota, et l’Allemand trépigna. Prince se demanda quel pouvait être le lien entre une arme exotique et une jeune femme à l’air distrait.

Crypto (2)

— Tu peux l’apporter jeudi prochain ?
De rage, Prince jeta son orange en direction du soleil. Les rayons faisaient étinceler la chaussée. Un bruit de camion interrompit leur discussion. Il faisait chaud, les trois adolescents suaient à grosses gouttes.
— Qu’est-ce qu’elle a ton orange ? Elle est pourrie comme toi ?

Prince serrait les dents. Mike et Navy le toisaient de leur mètre soixante. Il eut un mouvement du coude qui attira l’attention des deux jeunes Américains sur un chien blanc qui passait par là, puis son regard se braqua sur ses chaussures noires. Mike le secoua par l’épaule
— Tu peux apporter l’argent jeudi prochain ?
— Je n’ai pas d’argent.
Les larmes montaient aux yeux de Prince. Un camion de pompiers surgit devant eux, emmenant dans son sillage le silence de la rue. Une poubelle restée ouverte accueillait désormais une pluie fine. Navy essaya d’attirer Mike vers une autre rue. Une buandière sortit sur le pas de la porte, intriguée par la discussion des trois adolescents. Mike entraîna Navy et Prince dans une ruelle si mal éclairée, que le matin ne parvenait pas même à faire briller.
— Shaitan, murmura Prince
— Qu’est-ce qu’il a dit le petit négro ?
— Je n’ai pas d’argent.

Prince se dégagea subitement de l’étreinte de Mike. Interloqué, le jeune garçon regarda s’enfuir sa proie en plissant les yeux. Prince courait depuis déjà dix minutes, quand un point de côté le fit ralentir. Le soleil fronçait les sourcils et les nuages obscurcissaient les trouées entre deux immeubles d’affaire. Prince porta la main droite à sa bouche et se recroquevilla devant un lampadaire qui venait de s’éteindre.

A cet instant précis, un homme passa devant lui. L’homme n’avait pas regardé l’adolescent, mais ce dernier fut comme frappé par la foudre. Il venait de reconnaître le voisin dont les amies de sa mère se moquaient lors de leurs après-midi potins. Il chancela en se relevant, essaya de s’agripper au lampadaire, manqua sa prise, et s’affaissa à terre.

L’Allemand fit volte-face. Son regard croisa celui de l’adolescent, mais il ne fit pas un geste pour l’aider. Ils restèrent un instant à se contempler l’un et l’autre. « Voilà comment je peux obtenir de l’argent pour jeudi », pensa Prince. « Cet Allemand est plein aux as. C’est ce que dit Maria l’amie de maman qui a couché avec lui ». Il se releva et repartit en courant en direction de leur appartement.

Crypto (1)

Je me dis souvent que ce qui s’est passé, du moins entre le moment où j’ai rencontré l’Allemand et la sortie de route de ma Lamborghini, aurait pu ne jamais avoir lieu si le banquier de la 5ème Upper Side street avait acquiescé au moment où ma mère, le regard vide, les cheveux emmêlés (elle n’avait pas dormi de la nuit) lui demandait de sa voix timide (une voix de petite fille, qu’elle conservait depuis son mariage avec mon père un mardi…., mon père, un bengali au charisme et au sens de l’auto-dérision implacables) « pouvez-vous nous accorder ce crédit ». Oui, il me semble que jamais l’alcool ne me serait monté à la tête, si nous avions obtenu ce prêt pour déménager dans un des pavillons flambants neufs qui bordent l’avenue Kennedy, en banlieue de New York.

 Ma petite amie, Leyli, me répète souvent que la vie est comme une horloge, nous sommes parfois en retard, parfois en avance sur le timing idéal, qui nous rendrait véritablement heureux. Je dois dire que j’aime écouter Leyli, sa voix de rossignol, ses douces pommettes qui s’agitent lorsqu’elle entreprend de me raconter un peu de sa vie à elle, l’iranienne, en couple avec moi, le flambeur bengali. Je vous parlerai un jour de notre rencontre.

Le ciel se voile de légers nuages. Je crois que… Non, je suis sûr que. Vous avez vu cet oiseau ? Son regard a traversé ma chair. Les nuages s’amoncellent autour du capot fumant de la voiture. Il est plus de minuit, dwunasta en polonais, je crois que c’est en polonais, et les oiseaux commencent à voler au-dessus de la tôle fumante. Les arbres font de drôles de mouvements, c’est comme s’ils s’agitaient pour me murmurer un aurevoir de leurs branches sans feuilles. Si je vais mourir ? Lecteur, tu te poses trop de questions. Lecteur, je ne vais pas mourir, pas avant de t’avoir raconté mon histoire. L’histoire d’un jeune garçon bengali, un peu timide comme sa mère, au charme fou comme son père, dont les parents venaient de se voir refuser un crédit.

La neige tombait devant la banque et mes parents sont sortis bras dessus, bras dessous. Je les attendais devant la boulangerie d’en face, en léchant une viennoiserie que je n’arrivais pas à commencer. J’étais pétri d’angoisse de voir les deux êtres que j’aimais le plus au monde se faire refouler du système de notre pays d’adoption. Nous étions arrivés en Amérique pleins d’espoir quand j’avais deux ans (à peine) ma mère souriait aux voisines, elles lui répondaient par des haussements d’épaule. Ma couleur de peau posait problème dans le voisinage. Je sais que certains bengalis sont très clairs de peau, mais même bébé, ce n’était pas mon cas.

Lecteur, assis-toi, si ce que je te raconte n’a pas d’importance, accroche-toi, cela en aura peut-être par la suite. Ma couleur de peau était celle d’une tomate qui aurait été passée à la poêle plusieurs reprises, aurait pris feu, enflammé la maison (et le cœur de ma mère). Lorsque j’ai grandi et que j’ai commencé à poursuivre de mon corps frêle les miroirs de notre maison, ma couleur m’est apparue comme une trouée de la nuit dans notre appartement, cet appartement à bas prix que nous avions fini par habiter, au grand dam de ma mère et de ma grand-mère qui nous rendait visite tous les dimanches.

Je me présente, je m’appelle Prince. J’ai grandi en banlieue de New-York pour autant que je m’en souvienne. Le Bangladesh n’a jamais été plus qu’une nuée de fumées roses dans ma conscience, une sorte de bobine de film que mes parents faisaient défiler devant mes yeux ébahis chaque fois que je manifestais mon envie d’en savoir plus sur mon pays d’origine.

L’entretien d’embauche (Texan English + London English + Français Québécois + Français)

Il faisait frette. Les pamphlets (tracts politiques) macéraient dans les flaques de décembre. Je clavardais avec ma blonde sur mon Iphone quand deux gars m’ont rattrapé.
Cheerio a fait l’un d’eux avec un accent londonien. Do you know why we are three ? (Tu sais pourquoi on est trois ?) My name’s Owen from London. And you ?
Mike, from Houston. Howdy ? (how are you ?)
— Philip, from Les trois rivières.
Hooda thunk it (Qui aurait pu penser ça) a lâché le texan.
What a load of cobblers (c’est du grand n’importe quoi) a bredouillé le londonien.
La recruteuse nous attendait dans un coin du bar la fly à l’air (la braguette ouverte). Elle semblait s’achaler (s’ennuyer) sur son verre de sky. Moi je cognais des clous (luttais pour ne pas m’endormir) au son de Whitney Houston qui hurlait à la cantonade ‘’I have nothing if I don’t have you you you”.
We are going to speak French, elle a dit, avec un accent à couper au couteau. Les deux autres types ont fait grise mine.
Is that a problem for you, Messieurs ?
— Je viens du Québéc. Nous parlons le français d’origine. Cela ne me pose pas de problème.
Elle nous fusillait du regard.
— Et pour vos deux amis ?
— Ce ne sont pas mes…
No, no problem, a fait le grand type de Houston. Le petit gros regardait par terre. Dans quelques secondes, ce serait plié, ils ne parlaient pas français, de toute évidence.
Mais le londonien s’est lancé dans une présentation de ses exploits pré-chômage sans aucun accent. J’en aurai pleuré. De toute façon, il me fallait ce job, je n’avais pas le choix. Alors je suis resté, j’ai commandé un martini, le londonien a pris un gin, le texan a commencé par demandé un swaller avec du slurp (une boisson au sirop) mais s’est ravisé devant la mine déconfite de la serveuse et a choisi un whisky pour singer la recruteuse.
Never follow any good whisky with water, unless you are short of food whisky. Matez moi ct’e looker (cette jolie fille) a crié Mike à Owen en lui donnant un coup de coude.
Les minutes ont commencé à tourner à la va vite, de manière un peu désordonnée, les questions fusaient. A un moment, le texan m’a demandé dans un français parfait :
— Eh, boy (se dit pour s’adresser à tout homme au-dessous de 45 ans) tu crois que ça va durer encore longtemps ? J’ai l’impression qu’on est là pour la nuit.
J’embarque avec toi (je suis d’accord avec toi). Cet entretien m’a l’air tout sauf réglementaire.
J’ai esquissé un sourire au grand type. Le londonien prénommé Owen fouillait dans son sac Armani à motif de carreaux rouges et en a sorti un calepin. Quelques questions plus loin, on se regardait comme chiens de faïences. La recruteuse s’est renfrogné en nous voyant tous les trois suant comme des bœufs à attendre qu’elle reprenne le contrôle de la situation.
Je me suis retourné vers le type à ma gauche et j’ai enfin commencé à parler de mon expérience dans le domaine de la cybersécurité. « J’ai bossé plus de quatre ans à Toronto chez CapGemini, dirigé des équipes et… »
Mais la recruteuse a fini par me couper la parole. Elle s’est tourné vers Mike avec un grand sourire :
Bless your heart m’a chuchoté Mike ce qui signifie en texan fuck you. J’ai baissé les yeux sur le carrelage de la salle. Un fantôme a dû me traverser à ce moment-là car j’ai commencé à avoir le hoquet.

« This isn’t my first rodeo » a déclaré l’Américain, sourire jusqu’aux oreilles, à notre interlocutrice. Elle semblait sous le charme.
— Je crois qu’il veut dire qu’il a de l’expérience dans le domaine, j’ai avancé, me doutant que j’étais le seul dans la salle à comprendre le texan.
— Que commandez-vous, Messieurs ?
Do wut ? (Excusez-moi ?) a fait Mike.
— Que commandez-vous ? Il y a des boissons sans alcool…
Don’t get shirty with me (ne vous moquez pas de moi) a grommelé l’Anglais.
Le texan avait les yeux rivés sur l’étagère des bouteilles de whisky et marmonnait quelque chose comme « She’s built like a Coke bottle » (elle a la silhouette d’une bouteille de Coca), en disséquant le décolleté plongeant de la recruteuse.
— Pourquoi nous faire cette interview à trois », demandai-je enfin en toisant mes deux collègues.
— Je veux voir comment chacun de vous se comporte face à d’autres candidats. Elle commanda un autre whisky, le silence s’appesantit entre nous quatre.
— Mike, c’est ça ? Vous avez quarante-trois ans. Pourquoi…
On lui a donné son 4% je parie (on l’a licencié) mes dents grincèrent.
Le dénommé Owen, qui venait de Londres, me regarda :
— You too ?
Le Bien-être social me soigne (je reçois les aides de l’état). Je roule en citron (voiture pourrie). Comme lui, comme toi. Voilà pourquoi on est tous là. L’alcool me montait à la tête.
Le texan opina du chef. Je n’avais plus qu’une envie, me paqueter la fraise (me bourrer la gueule). C’est à ce moment-là qu’elle a parlé argent.
— Les deux premières années, il ne faudra pas compter sur un salaire complet… Vous serez à l’essai. C’est la crise. Partout, la crise, vous m’entendez ?
Un silence de mort s’est engouffré entre nos verres. Je pouvais entendre nos cœurs se briser comme des verres de champagnes jetés à la déchetterie.
Get stuffed (au diable ! ) a rétorqué l’Anglais, en repliant ses documents.
Moi bien sûr j’ai failli fondre en larme, de la belle sloche (neige fondue) de chômeur. — Faut pas nous prendre pour des valises (pour des cons) et nous faire venir dans un fake entretien. Tout ça pour des pinottes (cacahuètes). Quant à moi quand mes dernières cennes noires (sous) auront disparu… De toute façons… J’irai écumer les tracks (voies de chemin de fer) de mon quartier un sous-marin (sandwich) malingre en main. La vie sale (se la couler douce) ce n’est pas pour moi. Alors oui, je suis scrap (HS), un peu packté (saoul) dans ce bar avec vous, mais cette vie est drab (terne) et déloyale.
Le texan acquiesça et quelque secondes plus tard, les voilà tous les trois qui applaudissaient.
Fixin’ to leave out (je vais partir) a fait Mike. La recruteuse peinait à articuler son visage était rouge comme le drapeau français. She is bowed up I thin’ (elle est très énervée je crois). Elle balbutiait des paroles incompréhensibles. She’d make a hornet look cuddly (Elle ferait passer un frelon pour un insecte adorable) a jugé Mike
Puis il a décampé. Ne restaient plus que la recruteuse, Owen et moi dans le bar. Nous avons fichu le camp à la suite de l’Américain.
— Tu sais pourquoi elle s’épivardait (pète un câble) sans raison ? j’ai demandé à Owen.
Il a haussé les épaules. Nous nous sommes retrouvés lui et moi sur le quai de la station Paris Austerlitz. Sans le sou, sans job, mais avec la sensation d’avoir bu un peu plus que de raison.
Catch ya later when we are minted (on se revoit quand on sera riches)
Blinding (génial), je lui ai rétorqué, en me souvenant de mon séjour à Londres, du temps où j’avais une situation.
Break a leg (bonne chance) You got Mike’s number by any chance ? I’m thinking…
— Oui ?
You I and him… We both are unemployed ! We could try something. L’union fait la force.
Le soleil venait de se lever au-dessus de la station de métro. Les rails éclaircissaient sous la chaleur hivernale. Et après tout, pourquoi pas ? A nous trois, nous pourrions sans aucun doute changer le monde.

To Mary (Romani + English)

Teyavel arasno tiro lov (hallowed be your name)
A murderous rain on the earth
I walked a hundred days
In search of your body
Sir pe bolipe, ad’a i pe phu (On earth as in heaven),
I found nothing palpable but the incendiary clouds
God looked at me with his black eye sparkling
And his reproaches riddled my flesh and poisoned my heart
I could not abandon you to Time
So I walked, not looking where I was going
Ad’a teyavel (so be it)

The virgin of virgins looked at me and caressed my cheek
My eyelashes closed on a single grain of sand
I breathed the forgotten perfume of roses as I approached the smoke of the city
I know my dream is a fool’s dream – but my heart is restless
I will make the earth tremble, burn the grass under my steps,
I’ll go through sid’a i sid’a (the ages of ages) my lips closed
The rain will turn my bitterness upside down, I will have no respite
Until I find your grave by the ocean
Ad’a teyavel (so be it)

Yov sasti Mari, pherdi dey (Hail Mary full of grace)
I am a fool, I am consumed little by little in the night of the hours
Grant me a little of your brilliance, pour your shadow over me
I walked a hundred days and a night to find a rose
And my steps have traced on the ground bloody verses
San Mari, Isoseskiri day (Holy Mary, Mother of God),
Give me a second to see her black lashes
Of her hair in the wind, of her winged look
I pierced the time with a versified arrow, my knees in the sand
I implore your mercy, Mary full of grace
Ad’a teyavel (so be it)